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Prisme au crépuscule : La poésie de Sanz y Ruiz de la Peña

Nicomedes Sanz y Ruiz de la Peña (1905-1998) est un poète espagnol de la « Génération de 1936 », dans son courant « enraciné » (arraigado), c’est-à-dire insensible au charme douteux des avant-gardes qui bourgeonnaient à l’époque. C’est le courant qui fut le moins influent des deux, l’autre, le « déraciné » (desarraigado), éponge ouverte à toutes les influences extérieures, à la mondialisation littéraire, devant naturellement prévaloir dans un contexte de décadence européenne ; et devant tuer la poésie puisque, depuis que Paul Valéry a prétendu qu’il ne fallait pas écrire en vers ce que l’on peut écrire en prose, on n’écrit plus en vers, n’ayant toujours pas trouvé ce qui ne pourrait s’écrire en prose.

Nicomedes Sanz resta toujours attaché à la versification classique ; il est d’ailleurs l’auteur d’un traité de versification espagnole, Iniciación a la poesía: Manual de composición y de la rima (Initiation à la poésie : Manuel de composition et de la rime), datant de 1940 et, fait inouï, réédité en 2005 (aux éditions Maxtor, à Valladolid) : il semblerait que ce soit son seul livre réédité récemment et il est intéressant qu’un traité de versification classique soit réédité dans les années 2000 où aucun poète connu (mais reste-t-il même encore ce que l’on pourrait appeler des poètes connus ?) ne sort plus guère du vers libre. Pour la masse, pardon, le grand public et les poétereaux qui lui courent après, l’image d’un manuel de poésie est immanquablement celle façonnée par un vulgaire film américain dans lequel le professeur de lettres invite ses étudiants à déchirer un de ces manuels comme contraire à la liberté créatrice.

Le recueil dont nous nous sommes ici servi, Prisma en el ocaso (Prisme au crépuscule), date de 1980 et est entièrement composé de sonnets. Le sous-titre en est Doscientos sonetos (Deux-cents sonnets). Ces sonnets sont par ailleurs tous en vers hendécasyllabiques, un vers privilégié de la poésie espagnole depuis son introduction par Garcilaso de la Vega durant l’Âge d’or, supplantant l’alexandrin, lequel en espagnol ne s’appelle que vers dodécasyllabique, l’alexandrin espagnol, el alejandrino, étant le vers de quatorze syllabes. Tout cela et bien d’autres choses encore figurent certainement dans le traité de prosodie de Sanz y Ruiz de la Peña.

Si le susnommé recueil de 1980 est entièrement classique dans la forme, le fond en est toutefois avant-gardiste, tendance surréaliste. Le poète écrivait à cette époque de manière plus ou moins automatique, c’est-à-dire que son œuvre, dans sa dernière partie, est une expérience d’écriture automatique dans les formes classiques. Du moment que l’écriture automatique est légitime en vers libre et en prose, il est certain qu’elle peut tout autant l’être en vers classiques, dès lors que cette forme devient chez ceux qui la pratiquent une forme aussi d’automatisme. La seule différence est que l’on prend le premier mot qui vient avec telle rime ou tel nombre de syllabes plutôt que le premier mot qui vient…

L’automatisme de l’écriture de Sanz y Ruiz ressort avec évidence de la profusion de son œuvre. Les sonnets du recueil « Prisme au crépuscule » sont datés : ainsi pouvons-nous voir que le poète écrivit quatre sonnets le 4 décembre 1977, six sonnets le 5 décembre, un sonnet le 6, cinq sonnets le 7, etc. Dans la même période, il écrivait aussi des poèmes plus longs répartis sur plusieurs autres recueils, à l’instar de son Blasón de espuma (Blason d’écume) de cinq cents pages in-quarto, sorti en 1981. En introduction à ce dernier, le poète explique avoir conscience que le rythme torrentiel de sa production ne laisse guère le temps au public et à la critique d’absorber celle-ci mais, comme il ne sait pas faire autre chose qu’écrire, c’est en écrivant qu’il occupe son temps. Le format de son « Prisme au crépuscule », un volume déjà considérable selon les critères habituels, est tout ce qu’il peut concéder aux amis qui lui prodiguaient des conseils de modération… Ceci alors que le poète avait près de quatre-vingts ans. Quelques années auparavant, en 1976, Sanz y Ruiz avait publié un recueil de deux mille sonnets (Suma y sigue: 2000 sonetos) écrits entre 1970 et 1976… La critique n’a tout simplement pas eu le temps d’absorber cette œuvre (trop occupée par ailleurs à gloser sur le ptyx de Mallarmé).

Sanz y Ruiz de la Peña était membre, entre autres sénats culturels, de l’Académie royale de la Purissime Conception, qu’il vint à présider, dans la maison-musée de Cervantès à Vallavolid. C’est sur le site internet de cette institution que nous avons trouvé le portrait du poète en académicien, ci-dessous.

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Portrait de Nicomedes Sanz y Ruiz de la Peña par Luis Vivero Salgado. Source : Real Academia de Bellas Artes de la Puríssima Concepción.

*

À la fin j’ai compris… (Al fin, he comprendido…)

Ne viens pas me gâcher mes délices…
Je vis ma solitude à pleines mains,
libre d’intimations et de chaînes,
seul avec la douleur qui me caresse…

Sans désir de monter, sans avarice.
Les greniers à blé ont été nourris et sont pleins
de pressentiments d’honneur et de condamnations,
et la terre à semer, cette année, n’est guère propice.

Ne changez point cette paix : angoisse et boue,
en profonde intimité absorbée,
sans effusion extérieure… Oui, à ma manière…

À la fin j’ai compris que la vie
peut aspirer à plus… Urne scellée,
avec le concept pur, à sa mesure…

*

Mourir de nombreux maux (Morir de muchos males)

Tu peux mourir, Amour, de nombreux maux…
Si nombreuses déjà sont les diminutions dont tu vis,
et elles marchent sur tes talons pour que tu presses
le pas et fortifies tes défenses naturelles…

De rien ne te serviront tes efforts
pour sauver les apparences.
L’ennemi fouillera dans tes croyances
et rasera les fortifications les mieux fermées.

J’ai et garde des preuves suffisantes
et peux donner de pertinentes leçons
sur l’attaque et la défense… Je ne me fie pas

aux louanges ni aux promesses… Il y a toujours moyen
d’écraser les toiles d’araignée…
Dans notre cabane l’Amour se meurt de lassitude !…

*

L’histoire est terminée… (Finó la historia…)

Plus rien à dire. L’histoire est terminée.
L’Amour a ouvert un nouveau cycle de surprises
dans une poussière de flammèches, sans sépulture,
et parmi des chaînes liant ensemble les souvenirs.

À ton lutrin tu chantes victoire
et hisses des étendards lunaires,
sans savoir, ou bien sachant, que ce sont là
les griffes qui pèlent ta mémoire.

La lumière nous aveugle dans le désert
de sables mouvants et de dégoût
où tout le passé a l’odeur de la mort…

Une fosse ouverte : ton calvaire,
sur lequel pèsent des blocs de vide,
près des feuilles sans voix du calendrier…

*

Temps perdu… (Tiempo perdido…)

Je n’ai pu être jeune, je n’ai pu
larguer les amarres de la vie sérieuse
ni briser les rhizomes du système veineux
qui mes leste les ailes et m’a fait plonger.

Ni espoir ni foi. Je me suis soutenu
en nageant dans des adducteurs misérables,
saignant en fatigues la matière
qui, à force de lutter, s’est appauvrie.

Sans espace vital. Sans libre champ,
sans diversion. Seulement un homme-science
avec l’intime terreur de vivre mort.

Et plongé dans un guignon éternel,
je fais à la rigueur examen de conscience
quand déjà le départ presse…

*

Je vis déjà sans vivre… (Vivo ya sin vivir…)

Je sais que je ne serai plus… Je sais que je n’ai pas été
autre chose qu’un masque triste, ruine rase
d’une classe noble en déclin :
elle retourne à la source d’où elle sortit…

Je vis sans donner de prix à ce qui n’a pas été vécu…
Le molosse du néant m’effraie
et je baisse un regard las et profond
vers les parties intimes du passé perdu…

Je voulais semer l’amour… J’ai récolté le chagrin
dans les portées musicales de la luzerne… La terre
m’enchaîne à mon devoir de paysan…

J’efface le fourrage des rêves
pour amender ma dette avec des jusquiames
et rectifier la douane du destin mauvais…

*

Ta vie avec ma vie… (Tu vida con mi vida…)

Je vais à ta plénitude pleine de grâce
avec la soif de vivre à toi enlacé,
catapulte du désir, percuté
en verbe galopant et aube avenante.

La tentation s’affine, s’enchaîne
à ta naissance en moi, clameur et nid,
quand condoléances et désir ont coïncidé :
deux ferments d’amour dans un seul chagrin.

La destinée ainsi : ta vie avec ma vie,
en tempête sans loi, tendre, ailée,
ondulant sur la terre promise…

La terre qui nous offre ferment et joie
pour hisser la voile et donner au pré
une occasion de charismes et de liesse.

*

Des nuages comme au hasard… (Nubes como al azar…)

Je ne sais par quel défilé se devine
la lumière de la source qui lutte. Ciel
versant un lever de soleil dans une somnolence
de couleurs en brise obstinée.

Des nuages comme au hasard, ombre lasse
tombant avec décision, à contrepoil.
L’espace modulant la ritournelle
de la harde ailée, chantante.

Combien de fois, Amour, s’est répété
ce renaître à la constance
avec le même malaise, la même signification ?

Comme nos pas à travers le destin
de vivre sans vivre, lançant une pétition
à la nuit totale, déjà ombre et mort.

*

Moine à la fenêtre (Monje en la ventana)

Vers le lys intérieur qui s’illumine,
le verbe s’impatiente, vole loin,
revêtant la campagne de vieux ors
d’une pâque mi-canonique mi-fatiguée.

Méditer et sentir !… Quelle loi domine
les besoins de veiller dans les reflets ?
De concert ils avivent les conseils
d’archanges envahissant le brouillard.

Depuis ta grande fenêtre, tu règles la vie
avec tant d’intensité absorbée
qu’est infuse en toi l’éternité.

Tu sens passer le temps, si muet
que tu interprètes les fondations du néant
au moyen de ton inégalable et glorifié silence…

*

Sans arguments !… (¡Sin argumento!…)

L’horloge s’est arrêtée, sans arguments
sur lesquels appuyer sa théorie…
Naître-mourir, se battre chaque jour
avec la désolation et le mécontentement.

Feuilles d’hier, vaguant dans le vent,
naufragées du passé qui devient aigre,
sans nouvel espoir, sans patience
pour imposer une direction au verbe…

Loi des aiguilles… Désillusions
sillonnant, mains en avant, de lentes années
sans sûre assise, sans attache.

Jusqu’au non-être de chardons vagabonds
accrochant les secondes,
ouvrant de vastes espaces à la quiétude…

*

Nuit de Noël sans haleine… (Nochebuena sin hálito…)

Dans cette nuit de grésil et de brume,
l’âme est descendue aux abîmes
de la désolation… Sommes-nous les mêmes
ou bien les ténèbres nous ont-elles obnubilés ?

L’âme n’a point de cadastre
dans ce purgatoire de chiffres,
cyniques à outrance, d’agonismes
fertilisant l’enfer qui nous habite.

Nuit de Noël sans haleine, perdu
le rite majestueux, le souvenir
du temps du rêve, désagrégé…

Dans le méandre où je me perds
cette nuit, sans clameur et sans nid,
quand je mords les braises du chagrin…

*

Matin triste (Mañana triste)

Le matin est venu triste,
avec tant de brouillard distillant la peur
que le moteur ne carbure pas et je ne peux
sortir de mes précipices de paresse.

Montagne grise en mouvement, plane
surface d’étouffement où je m’enlise
en devinant des murs, où je reste
plongé dans une végétation méridienne.

Comment lutter ici contre le sort
si sa ductilité est la plus forte
et s’impose avec un mutisme tacite ?…

Pressant l’occasion, je marche à tâtons
pour voir si tu viens dans le brouillard, mon amour,
tirer de l’abîme ma nostalgie…

*

Tout s’en est allé… (Todo se ha ido…)

Et il n’y a plus d’au-delà… Tout s’en est allé
à la forge intacte de la mort,
à force de te rêver et de ne point t’avoir,
luzerne sans cœur, femme-oubli…

Pur désir de créer, sans retenue…
Il additionne des sommes au destin,
sous le temps qui pourrit et se convertit
en flambées de vent déchaîné.

Tu parles d’éternité… Nous allons vers elle
perdus dans la nuit la plus obscure
des nuits de fiel où nous vaguons…

L’Amour est passé devant la porte,
ouvrant les diaphragmes au petit bonheur,
accablant de plus de glace l’âme transie…

*

Chanson aimée… (Canción amada…)

Avec toi le nouveau matin est venu
vider des alphas dans ma maison déserte…
La neige dorée scintille sur le jardin…
Le cyprès s’insurge dans l’air…

Neige albant la terre… Il neige… Il neige,
peuplant de fantômes l’incertain
glaçon de souffrance de l’air figé
en lice avec la lumière, où il s’engraisse…

Tu es avec moi, chanson aimée,
dans la maison dotale, dans la silencieuse
liturgie de mon angoisse de crépuscule…

La neige est plus classique et plus fleurie
quand nous nous revêtons du nid où niche
notre outrance infinie et absorbante…

*

Les rigueurs se surpassent… (Aprietan los rigores…)

Cette nuit de fantômes et de froid
où la lune presse les fenêtres
avec une furie de recettes hivernales,
une ardeur méthodique : glace farouche.

La lumière est plus dure ; il est plus brillant,
l’amas de silex ardents
cousant sa furie sur les vitres
avec des glaçons qui perforent le vide…

Les rigueurs se surpassent. Janvier crie
son angoisse de spinelles dans les flaques,
où l’eau se livre prisonnière…

Notre sang supporte les surprises,
et les outrances flottent, bateaux légers
à la gangue d’étincelles sulfuriques…

*

Par le défi d’hier (Por el reto de ayer)

Tu viendras à l’hémisphère de la rose
par les hourras du passé reverdi,
au glacier de l’amour, présomptueux.
Avec notre printemps il se marie.

Air tu seras, créneaux vaporeux
où les nymphes tentent Cupidon,
filant de l’or affligé dans la source,
te sentant papillon entre mes bras…

Ô céleste occasion, vive fontaine
où la lumière devient amie du canal
avec des rives cardant un limon actif…

Amphore contenante et contenue,
dans le calvaire de l’attente,
en périples de givre défini…

*

Combien de générations ?… (¿Cuántas generaciones?…)

Ô le dialogue trivial avec les miroirs,
dans la poudre des siècles oubliés
qui pendent aux murs décrépits
entre des poussières d’hier et des ors anciens !…

De notre ne-plus-être indigents reflets :
enfance et jeunesse… Ides écoulées
en lent advenir, dessins effacés
en vacuités fanées… Déjà si loin !…

Combien de générations sont passées
par votre lune intouchée, surprise,
par ce cœur abandonné ?…

Avec un arrière-goût d’ennui, vous filez l’histoire
unie à ma propre raison d’être,
mon blason se décharnant dans la mémoire…

*

Pleurer à vent furieux… (Llorar a viento airado…)

La Muse est triste, souffrante,
le regard ambigu et caressant,
fatiguée de supporter la croix douloureuse
avec laquelle le destin l’intimide.

Pleurant à vent furieux par la blessure
où la peine ambulante se fait glose,
ceignant d’épines de fer la rose
de l’idéal fané de sa vie…

Couronne de rigueurs est son martyre,
moulu sur la meule des heures
avec des nerfs en brasiers de délire…

Et la méchanceté se repaissant à profusion
d’effroyables piquants de rigueur
pour ajouter de nouveaux reproches à ses maux…

*

Vers ma plage… (Hacia mi playa…)

Dirige ta barque vers ma plage,
bien-aimée du chant et du pouls,
de la paupière en alerte et du souffrant
ouragan des préceptes et des bénédictions.

L’oiseau du verbe défaille,
poussant des soupirs depuis le nid
où toi, colline merveilleuse, tu n’as pas voulu
m’assujettir au joug de la brise nouvelle de ta robe…

Il y a une lumière effervescente sur le chemin
qui conduit au matin depuis la nuit,
sillonnant l’équateur de l’aiguille des minutes.

Où la mort inquiétante se tapit,
demandant à l’âme glacée de se cacher
sous le vol épais de sa cape…

*

À la dérive urgente… (A la deriva urgente…)

J’invente la nuit ambiguë de ton deuil
en cassant l’oraison en deux :
du côté de l’ombre, tempêtes
brûlant sur ton flanc agité…

Dans ma commanderie de coquelicots, je sens
palpiter le tournesol des âges,
amour antique, rite de nostalgies,
attachant la pensée à la rétine.

Tu t’approches, Muse, à la dérive urgente
et tu cordes de soleil couchant la cloche
dans le cloître d’honneur de l’âme enfuie.

Quand l’automne naît dans ma souffrance
et les braises de l’air font si mal
que le frisson du départ sue du sang…

*

Clément enfer… (Manso infierno…)

Cet enfer sans diable où nous vivons
surmontant des ouragans de mépris,
artifice oscillant avec le trapèze
où nous nous couchons et souffrons…

Volontairement, ou sans le vouloir, nous nous supportons mal…
À notre hostilité nous donnons du prix
et en bassesses de fiel nous étayons l’épave,
retirant toute occasion à ce que nous fûmes…

La discorde a gonflé des transes de ciguë :
unique rente dont profite l’amour
dans ce dépôt d’ossements vivants…

Enchaînés à l’infect carcan
de la désillusion, où je recèpe
deux oraisons, pour un mal, prisonnières…

*

Cautères stellaires… (Cauterios estelares…)

Mon malaise de vertèbres antiques
désorbite des cautères stellaires :
petites fleurs de chiffon sur les autels,
oraisons de poussière et processions de fantômes…

Toi, cœur dompté, tu te signes
avec les ailes en croix. Tes avatars
grandissant à contrepoil, tissant des hasards :
braises dont tu témoignes par des flammes.

Tu voles à ras de strophe, absorbé en toi-même,
exilé de ton olympe concret,
sans volonté ni charisme certain…

Sans que la lumière ne t’anime ni ne te secoure,
sans coup de fouet qui pousserait l’âme vide
à explorer le flux du temps mort…

*

Sais-tu, mon âme ?… (¿Sabes, alma?…)

Tu n’as pas même où mourir. Tu as perdu
jusqu’à ta qualité volitive
et vas, avec ta terreur, suspendu
à la dérive de ta propre inclémence…

Tu n’arriveras pas à bon port. Tu as décidé
de dé-naître dans la nuit punitive
le malaise de chardons qui t’active,
sans trouver quoi que ce soit de conforme à ta souffrance.

Monde sans paix, sans écho, sans promesses…
Lisse et desséché calame… Pas une étincelle ?…
Tu déambules sans souffle, désolé…

Avec une si lourde pierre tombale sur ta poitrine
que tu ne jouis de sépulture ni ne trouves de lit
pour étendre ton corps en déroute…

*

Que la lumière fait mal !… (¡Cómo duele la luz!…)

Je vis au carrefour des déroutes
accumulées avec incertaine avidité,
quand le bateau est confié au port,
coque immobilisée, voiles déchirées.

Les voyages nouveaux ?… Loin encore
sont les plages candides. En désarroi
la boussole imprécise, et toujours endormie
l’humeur dolente où tu t’émousses.

Que la lumière fait mal et que fait mal
la vie à contrevent, quand la parole
moud son excès de dulie.

Et penser et passer. Où allons-nous
quand nous désertons de notre impulsion
et que l’agonie nous fait sienne davantage… ?

*

À fleur de peau (A flor de piel)

Douleur à fleur de peau… Douleur de crépuscule…
Ne vibre-t-elle pas dans tes entrailles, causant une blessure
d’autant plus profonde que plus vieille
et avec plus de morsures d’échec ?

Pas de temps pour vivre… J’écourte le pas…
Cette volonté rétrospective de fuir
qui nous aigrit l’âme, déjà perdue
la faculté de marcher à ras de ciel…

Épines et rochers… Le chemin
nous conduit à la paix et je ne veux plus
persécuter la mort qui nous réclame.

La lumière se déshydrate… Seule vit
l’essence tutélaire que nous décrit
la faux rédemptrice en quid de flamme…

*

Le cœur de terre (El corazón de tierra)

Depuis l’abîme de mon néant, je sens
le cœur de terre, à toi dû,
à présent qu’il dort en rocher dur,
de bonheur privant la pensée.

La chair fait mal, la chambre fait mal,
de l’âme tuméfiée, lugubre.
Et tant de mort alentour m’intimide
que je me reproche des horreurs, assoiffé d’amour.

L’instinct est tombé au carrefour.
Je concerte l’au-delà avec ton absence,
la chair macérée dans le vide…

Cette misère que t’impose le monde,
dans laquelle je n’ai plus de présence,
pure friche l’âme sans fond…

Les œillets du Généralife : Le poète Federico de Mendizábal

Tú, como yo, rimaste la vida que vivías
sangrando desde el fondo del alma poesías
como rosas que cubren la lepra de lo humano…

(Francisco Villaespesa, Perlas del alba: Al gran poeta Federico de Mendizábal)

Comme moi, tu rimas la vie que tu vivais
en saignant du fond de l’âme des poèmes
comme autant de roses couvrant la lèpre de l’humain…

(Villaespesa, Perles de l’aube : Au grand poète F. de Mendizábal)

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Dans le cercle de l’immense Francisco Villaespesa (1877-1936) (qui fait l’objet de six billets de traductions poétiques sur ce blog, dont le dernier ici), on compte parmi les plus fidèles le poète Federico de Mendizábal (1901-1988). C’est Mendizábal, en particulier, qui dirigea l’édition posthume des œuvres poétiques complètes de Villaespesa en 1954, chez Aguilar Editorial, réunissant pour la première fois la volumineuse production inédite du poète et rédigeant un long prologue en guise de présentation de la vie et de l’œuvre de son maître et ami. En outre, les deux écrivirent ensemble une pièce de théâtre en vers, le drame historique Agustina de Aragón, sur Augustine d’Aragon, sorte de Jeanne d’Arc espagnole de la guerre d’indépendance contre Napoléon Bonaparte.

Villaespesa a transmis à Mendizábal son goût pour l’Andalousie arabo-musulmane, qui sert de toile de fond à plusieurs recueils de ce dernier, à l’instar de deux d’entre ceux dont nous nous sommes servi pour les présentes traductions, Les alfanges d’argent (1962) et L’or du Darro (1968). Les deux poètes étaient originaires d’Andalousie, Villaespesa d’Almeria, Mendizábal de Jaén (une autre partie de sa famille était de Cantabrie), laquelle ville de Jaén possède un hymne officiel dont les paroles sont, sur une musique d’Emilio Cebrián, de Mendizábal.

Mendizábal a étendu cette veine d’exaltation du passé et des traditions à d’autres régions d’Espagne et présente cette particularité d’avoir, dans une œuvre abondante, composé nombre de recueils en y rassemblant selon la géographie les poèmes publiés de manière éparse en revue : un troisième recueil dont nous nous sommes servi, La coupe du soleil (1955), réunit ainsi des poèmes ayant pour toile de fond les Canaries.

Le quatrième et dernier recueil ici utilisé, Album patrial : Littoral hispanique (1970), comprend des poèmes sur les provinces littorales espagnoles, des côtes basque et cantabrique à celle, à nouveau, de l’Andalousie, en passant par la Catalogne. Il y est même question de l’Estrémadure – ce dont témoigne sa Rhapsodie estrémadurienne dont nous avons traduit le second chant – alors que cette province enclavée n’a pas de littoral ; le sous-titre évoquant le « littoral » espagnol est donc moins exact que le titre plus général parlant de « patrie », cependant le chant que nous présentons se consacre à ce que l’Espagne doit à l’Estrémadure dans ses conquêtes ultramarines, plusieurs conquistadores prééminents, Cortès, Pizarro, Balboa…, étant originaires de cette région.

Sa poésie est de forme classique, à une époque où, en France, cela devenait excessivement rare, même chez ceux qui l’avaient pratiquée. L’inspiration en est parnassienne, de ce parnassisme renouvelé par le symbolisme.

Nos traductions figurent dans l’ordre chronologique de la publication des recueils mais, comme il ressort des quelques éléments ci-dessus, certains poèmes parus dans les recueils sont plus anciens que les recueils eux-mêmes.

Pour ce qui est de l’histoire et des toponymes andalous, nous renvoyons le lecteur aux notes figurant dans nos traductions de poésie de Villaespesa (voyez la table des matières) plutôt que de surcharger ici les commentaires.

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Photo autographe de Federico de Mendizábal jeune. La source en est le journal local La Contra de Jaén (qui ne manque pas de le faire savoir). Les documents en ligne relatifs au poète sont peu nombreux.

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La coupe du soleil
(La copa del sol, 1955)

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Panorama (Panorama)

Tel que des restes de l’Atlantide lointaine et fabuleuse,
fleurit un archipel d’émeraudes… (Là
où les brises du désert frisent les écumes
dans la phosphorescence prophétique de la mer…)

La Paix leur a tissé son auréole de rêves
et a même éteint de son souffle le volcan du Teide…
Et quand le jour culmine derrière son sommet,
son cratère devient la coupe du soleil !

On dirait que les Îles, dans leur immobilité, naviguent…
Des bandes de colombes sillonnent leurs ciels bleus…
Un glissement de bateaux peuple leurs distances…

Et sous les constellations du tropique austral
– Annonciation d’Amérique – paraissent les bananeraies,
le bronze de leur Race et un Port d’or et de lumière !

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À l’ombre du dragonnier (A la sombra del drago)

Ndt. Le dragonnier des Canaries est l’arbre emblématique de ces îles.

Au grand poète et ami fidèle Ignacio Quintana.

Entre des sommets de basalte et de lave
dressant la menace de leurs cônes mutilés
comme autant de bouches rongées par le feu
de leurs cancers intérieurs dans leurs ventres millénaires ;

devant des cieux impassibles comme des autels de saphir
où roulent les offrandes de leurs soleils de topaze
et qui semblent des flamboiements, dans la nuit des siècles,
d’un bûcher primitif aux holocaustes perpétuels ;

dominant le système de montagnes des Îles
qui dessine, en vertèbres d’abîmes, une mégalithique épine dorsale ;
sur les douces langueurs de palmeraies africaines
éventant comme des esclaves, de leurs blancs panaches,
le repos silencieux des sommets,
comme un vieux dieu antique se dresse le Dragonnier…

Farouche, mystérieux, d’une sauvagerie sylvestre,
on dirait la vivante image du fantôme échevelé
de quelque vieillard que sur les plages de ces Îles,
un jour des temps immémoriaux, un naufrage laissa ;
et qui, fatigué de vaguer dans les bois sans paroles,
entre le bruit des vagues et les cris des oiseaux,

perdit son pouls et oublia même la vie
d’ambitions et de sottises de la misérable humanité ;
et d’un geste immobile, muet,
son cadavre à la terre en un rite s’est cloué
par d’énormes tentacules, comme des veines de géant,
et défie depuis lors les siècles et les âges…

Le Dragonnier a vu passer
des hommes… des nuages… des ombres – vieil A Kempis – ;
le temps voler en lune et soleil dans l’espace ;
des tombeaux s’ouvrir dans la nuit des Races ;
dans les vallées former des monts de basalte
les débris vomis par les volcans…
a vu la mer étranglée par les trombes violentes…
et puis, dans le repos de l’inertie barbare,
à nouveau le ciel bleu, l’immuable vie, la Mort qui va,
selon tant d’hommes « détruisant »,
selon les sages « façonnant »…

Le Dragonnier rêve sous l’arc-en-ciel de l’azur tropical…
Les Hespérides le regardent dans la nuit, millénaire,
et lui demandent le secret de ses heures infinies…

Sous le faisceau des étoiles, impassible le Dragonnier se tait.

Les écumes de la mer se défont avec le bruit
du déchirement d’antiques tuniques de satin
de Menceys fabuleux, anciens rois de ces Îles,
dont le crâne aujourd’hui pèle dans des grottes, parmi les pierres…

Et cet arbre qui, muet et maussade, paraît
la silhouette du fantôme d’un prophète
à la barbe hirsute, agreste,
et dont l’âge effaça la vision humaine,
est un symbole de force, de la vie,
des temps qu’il espère encore, ensevelis.

Et il regarde, parmi des tremblements de volcans ;
devant le rite d’or du soleil, dans les crépuscules ;
devant le rêve bleu de la mer dans les aurores
et les espérances d’émeraudes dans les champs !…

Il m’a révélé son secret :

– Tout est vie, tout est vie ;
et la vie est mer et soleil et ciel bleu. Île d’enchantements,
où l’homme près de Dieu sera poète ;
où il y a toujours un philosophe dans l’arbre !…

Et je rêvai… heureux, je rêvai de ces Îles.
Devant ce bleu de ciel et de mer dans les rayons du soleil, je forgeai mon chant
et je ne sais si j’étais poète ou mencey ou bien un dieu antique
à l’ombre fabuleuse des Dragonniers !…

Néstor Martín Fernández de la Torre (1887-1938), Visiones de Gran Canaria: Risco de San Nicolás

*

Les alfanges d’argent : Al-Andalus
(Alfanges de plata: Al-Andalus, 1962)

.

À Villaespesa chantre de Grenade (A Villaespesa como cantor de Granada)

Ndt. Les noms arabes sont ceux de personnages du théâtre de Francisco Villaespesa, pour la plupart tirés de figures historiques, à l’instar d’Alhamar, roi bâtisseur de l’Alhambra, et Boabdil, dernier roi maure de Grenade. Nous avons conservé la graphie originale espagnole. « Le Maître » n’est autre que Villaespesa, dont l’œuvre et la mémoire sont évoquées à l’occasion de sa mort, dans ce poème de 1936.

Sous l’arche de marbre, vide,
du clair belvédère de Lindaraja,
la lune avec son blanc frisson
brode en lumière l’effroi d’un linceul !
Les graciles colonnades semblent,
sous la pâleur glacée de l’astre,
des feux de bengale phosphorant dans la nuit
pour l’illumination d’un sépulcre d’albâtre…

Pas une guzla, pas un baiser, pas un battement de cœur !
Dans les parfums du jardin endormi
expire le rossignol des amours
et dans le silence immobile, un moment,
au fugace soupir du vent
on entend larmoyer le jet d’eau des fontaines…

Que se passe-t-il ? Quel souffle d’agonie
passe comme une bourrasque ?
Sobeya pleure désespérée. Sous l’arcade,
présence fantomatique, Aben Humeya veille.
La zambra1 retentit comme une marche funèbre ;
sous la nuit pâle et sereine,
dans les patios de myrtes de l’Alhambra
se trouvait un rossignol, mort de chagrin !
Appuyés sur leurs boucliers,
les janissaires zénètes2 restent si muets
que ce grand silence exprime la douleur…
Et les fontaines se sont changées en pleurs,
car une flèche d’étoiles a transpercé
le cœur de lumière de Villaespesa !

Grenade !… ton Alhamar, le nouvel Azhuna,
qui rêvas tes alcazars de lune !

Elles rêvaient de clartés de printemps immortels
en la pompe orientale de tes jardins
parmi les fleurs et les palmiers,
les chimères éternelles
du Poète, dans tes chambres dorées…
Mais un jour, cachée, dolente
sous la solitude des étoiles
la musique de tes fontaines a pleuré
comme le cœur de cent vierges !

Azhuna est mort, Alhamar le Nasride,
et les échos de la fête sont dissipés,
à Cordoue le Mihrab de la Mosquée
a psalmodié des oraisons aux morts pour son Alhambra.
Les échos de mystérieuses qasidas
dans les guzlas, prophétiques, tremblaient ;
et les fontaines emportaient « des cadavres de roses
dans des cercueils d’écume »…

Mais, soudain, des cris festifs
remplirent les bois,
chantant le renouveau de certain trésor ;
la zambra retentit à nouveau
et le rossignol d’or aussi chanta
le miracle d’or de l’Alhambra…

– Tu ne mourras point, Alhambra ! – disait ce chant
irisé de rires et de larmes,
et l’Alcazar lui-même, frémissant,
vibra de telle façon, fut si ému
qu’il traduisit les battements de son cœur en un poème.

Il n’a pas vu les ruines du Temps et de l’Histoire !
En triomphes lyriques il cessa de les craindre…
Et là-bas dans les salons de la gloire
il édifia son « Alcazar de perles » !
Et depuis lors tu étais le trésor
dans la vie de son chant ! Il fut, ton architecte
dont la plume coufique en vers dorés
forma son cœur, Généralife
de l’Immortalité ! Ta merveille
par tous les poètes fut chantée !

Ta légende, Grenade,
est laurier sur le front de Zorrilla !
Mais le fils sublime, ton Aladin
qui avec l’argent des étoiles broda
les plus belles qasidas,
les plus tendres chants du chemin,
les soupirs de toutes les vierges
et les Sourates et fatwas du Destin ;
qui sut dans sa poésie sublime
enfermer l’Astrologie de l’Islam
et lire dans ses rêves délirants
la prophétie magique de l’Orient,
avec des strophes rayonnantes
qui contiennent dans leurs riches pierreries
d’ensorcelées pupilles de diamants
et le jour concrété en rubis de soleil ;
qui put ceindre les turbans héraldiques
autour de son imagination neuve
et dénuder en extases parfumées
la captive de son Harem, l’Andalousie,
c’est lui ; lui seul. Ton nouvel Azhuna
qui dans ses vers tissés de lune
sut bâtir un autre Alcazar islamique
pour les Houris, si plein de splendeurs
qu’il paraît avoir été façonné par les fleurs
dans la pompe d’un rêve nasride.
Lui seul fut ton Génie messager,
qui en dénudant la lame de son alfange
assiégea l’Abu Isaac guerrier,
son lit au soleil, sur la Colline rouge3 !
D’Almotadid à Abderraman trois ;
par le geste Émir ; par le cœur Calife,
vie et lumière il répandit sur le monde entier
depuis le rêve immortel de son tapis !
Et dans le galop des coursiers arabes
à travers les déserts aux mirages d’étoiles
comptant pour vassaux de l’Art
quiconque but ses cabalismes,
il coucha, déchirant leurs voiles,
dénudées pour les intimes voluptés,
entre damas et rouges velours
la sensuelle mollesse de ses femmes !
De baisers et de fleurs il fit des chants
et en accents mystérieux
fit trembler avec lui les fontaines
comme des strophes de larmes au vent !

C’est lui, Aben Humeya ;
le lion d’une race qui, vaincue,
se réveille avec Zahara et Sobeya
et leur donne vie en fragments d’âme ;
et par sa puissance, plus que Poète
des Abderramans andalous,
Francisco Villaespesa est le Prophète
qui tisse à la lumière du crépuscule
le nouveau Paradis
du Darro et du Genil4 ; ainsi, Grenade,
comme son Génie lyrique le voulut,
est la Mecque triomphale de son passage vers l’au-delà !

Grenade, oui !… Ton nom, comme un enchantement
de Houris je l’ai entendu prononcer
par les lèvres du Maître… Et si grande était
sa ferveur à le dire en frémissant
qu’il éclatait, fanatique, en sanglots !
Je le regardai pleurer comme un roi maure
dans sa tente nomade du désert,
qui, voyant un mirage incertain
créer de la lumière, des alcazars dorés,
une cité lointaine et vénérée,
possédé d’un profond frisson
et tendant les mains dans le vide,
en larmes disait : – Ma Grenade !
Et je sais que ce Maître
est le tien autant que le nôtre !
Sur le Muley Hazen5 il se lève aujourd’hui
et son fantôme te chante son amour !

Mais le Roi des poètes de l’Histoire,
non un impuissant Boabdil, t’envoie ses adieux !
Il est plus Roi que l’autre ! Lui t’a donné sa Poésie,
qui est l’hymne immense de ta gloire !

1 zambra : Le mot est connu en français des amateurs de flamenco, comme une variété, ou palo, de ce genre musical ; il s’agit d’un palo particulièrement associé aux communautés gitanes, à l’instar de celles du Sacromonte, le quartier gitan de Grenade. À l’origine, le terme, issu de l’arabe, désigne une fête mauresque.

2 zénètes : Les Zénètes sont une tribu berbère d’Afrique du Nord. La récurrence de ce mot dans la poésie de Villaespesa, Mendizábal et d’autres indique la présence notable de cette tribu en Al-Andalus.

3 Colline rouge : La Colline rouge ou Colline de la Sabika, sur laquelle fut édifiée l’Alhambra de Grenade.

4 Darro et Genil : Deux cours d’eau, l’un affluent du Guadalquivir, l’autre sous-affluent.

5 Muley Hazen : Du nom de l’avant-dernier roi nasride de Grenade, également Mulhacén, montagne d’Andalousie et le plus haut mont de la péninsule ibérique.

*

Inscription tumulaire (Lápida)

Salut à toi, Mohammed Ben Alhamar !
Ami doré du Saint Roi !
Fleur de la dynastie des Nasrides !
Au nom de Dieu, je chante ta gloire !

Dans les tours vermeilles de Grenade
et sous le soleil de la Colline rouge,
je suis le dernier rossignol de la ramée
sur la dernière fleur qui s’effeuille !

Prince fabuleux de l’Orient !
Je sais qu’en voyant penchés nos fronts
devant ton délire d’Art, tu nous souris…

Nos trois âmes sont tes prisonnières,
Zorrilla, Villaespesa et moi,
dans le baiser de lune des Houris…

*

Blanche évocation (Evocación blanca)

Ton âme noble, aux rêves véridiques,
pleine de mansuétude et de beauté,
sous le blanc turban enveloppant ton chef
entendit la voix des Génies messagers…

Laissant au repos les épées,
la gloire de ton auguste royauté
protégea de sa grandeur héraldique
philosophes, poètes, jardiniers…

Car ton âme aimait avec ferveur
les maximes, les vers et les fleurs.
La plus sublime vérité de la vie !

C’est pourquoi pleurent leur fortune lyrique,
invoquant transis ton amour,
les minarets pâles de lune !

*

Le rêve de la sultane (El sueño de la sultana)

C’est une ardente nuit de mai.
En sa pâmoison, la brise ploie
et penche les fleurs d’un doux murmure.
Caché, mystérieux, un oiseau chante…
Les étoiles répandent leur lumière argentée…
Les fontaines disent des contes de harem…
et toutes choses invitent par leurs belles formes
à rêver d’Alcazars et d’amours !
Telles des palmiers blancs comme neige,
argentés par le clair de lune,
à la voix enchantée d’un architecte maure
se dressent les colonnes enchantées
dans le Généralife…
s’unissant aux dentelles coufiques
que tissent, comme un dôme, des nuages
de rêves, de couleurs…

Des tapis sur le marbre et le jaspe du sol ;
repos pour Émirs et Califes,
parmi le miracle d’air des longs voiles
présageant des transparences nues…
Là-bas parmi les cyprès et avec les fleurs
– dont on boit le souffle dans leurs essences –
parlent les rossignols dans les ramures…

Peut-être le Généralife rêve-t-il
de la lointaine Bagdad
et sa légende fabuleuse…

La Sultane Zob6 – Aurore – se repose,
sous la demi-lune musulmane
qui parvenant silencieuse à sa couche
baise de lumière blanche et bleue son teint de rose,
transformant les salles enchantées
en grotte mystérieuse
formée d’arcs-en-ciel par les fées…

Entre voiles et gazes Zob enveloppée,
sa chevelure tombant sur son dos
et ses deux bras entrelacés sous la nuque
au milieu de ses boucles… tendres liens
pleins de sortilèges
avec lesquels elle attache à ses seins
l’amour de martyr
et le délire jaloux
de son amant zénète !

Dans la cassolette brûlent l’encens et la myrrhe…
La fontaine susurre en clairs frémissements ;
et par les fenêtres à moucharabieh qui sur la plaine
s’ouvrent, cherchant son sommeil de fleurs,
la fraîcheur du Darro et du Genil entre
au son trémulant d’un lyrisme de rossignols…

…dénouant ses cheveux… ;
son front blanc… ; seins étoilés… ;
son cou d’albâtre…
ses yeux à demi fermés, deux émeraudes
au crépuscule bleu des cernes,
comme deux soleils éteints
dans une ardente oasis de palmiers…
et sa bouche entr’ouverte
est un corail nu, moite, éclatant,
qui tremble quand le touche
dans son rêve un baiser fugace…

C’est une chaude nuit de mai…
En sa pâmoison, la brise ploie
et penche les fleurs d’un doux murmure.
Caché, mystérieux, un oiseau chante…
Les étoiles répandent leur lumière argentée…
Les fontaines disent des contes de harem…
et toutes choses invitent par leurs belles formes
à rêver d’Alcazars et d’amours !

6 Zob, l’Aurore : Il existe un prénom féminin arabe Sabah, qui signifie « le matin » et dont c’est peut-être là, telle quelle dans l’original, une transcription un peu lointaine.

*

Amour qui en vibration… (Amor que en vibración…)

Amour qui en vibration incandescente et longue
s’échappe de ma bouche, tremble et remplit
son corps comme une amphore brune
d’hermétiques mystères de l’Orient…

Baisers où se pressent l’immobile
chaîne d’une beauté captive
et dans lesquels ment l’âme être sereine
et le battement intime du cœur se tait ou ment…

Mes baisers sur sa peau sont les « sourates »
qui rayonnent en tendresses cachées
et que ses lèvres rendent plus rouges d’amour…

Son cœur est soleil des Houris
que répand avec des rubis passionnés
la transparente Alhambra de ses yeux !

*

Sourates devant le tombeau du Maître (Suras ante la tumba del Maestro) (II/II)

Sourate I

Récité par l’auteur à l’inhumation de Villaespesa, au cimetière San Justo de Madrid, le matin du 11 avril 1936.

Architecte surnaturel à la baguette d’argent,
qui édifias un Alcazar de perles à ta destinée
et dans les « Chants du chemin » rêvas ton immortelle sérénade
sous des palmiers auxquels la lune donnait la couleur de la neige…

Une irroration de pallides fontaines d’étoiles,
telle est l’harmonie de ton rythme sonore,
tissé avec les soupirs de vierges captives
qui parlaient d’amour en portées musicales dorées…

Viendront avec de lointaines espérances, infinies,
de Bagdad et Damas les cours nasrides
un jour à ton sépulcre, poète de l’Islam…

Ô Prince mozarabe – peut-être Aben Humeya –,
depuis qu’épris tu rêvas de Sobeya,
tu gardes dans tes vers les clefs du Coran !

Sourate II

Pour le vingt-cinquième anniversaire du passage à l’Immortalité. 1961.

À toi seul, souverain Calife de la gloire,
je rends, heureux, mon alfange ! Et ce sont cent dix forteresses
prises d’assaut7 que j’offre à ta mémoire,
avec les têtes des ennemis vaincus !

Mon alfange ne repose pas : elle a ta lettre de noblesse.
Mon harnois possède l’ensemble de ses pièces.
Le nom de ma mère m’a servi d’étoile : « Victoria » (Victoire),
partant à la conquête de toutes les beautés !

Entre cent étendards gagnés pour paiement de ma dette,
je peux m’approcher, digne de baiser ton trône
avec l’Amour qui triomphe du temps et de l’oubli…

Adieu !… De l’ennemi s’approchent les phalanges…
Si je reviens, c’est que cent autres citadelles se seront rendues
en moisson de drapeaux au fil de mon alfange !…

7 cent dix forteresses prises d’assaut : Ainsi que l’indique l’introduction au recueil, l’œuvre de Mendizábal était à la date du poème récompensée de cent dix prix littéraires. Cette manière d’en rendre hommage au poète mort est noble et touchante.

*

L’or du Darro
(Oro del Darro, 1968)

.

Le Muley Hazen chante (Canta el Muley Hazen)

En burnous de neige, je me lève
et quand j’ouvre les yeux le soleil apparaît…
Dans la plaine, là-bas, du Darro et du Genil,
Voici Grenade, comme en un rite d’enchantement !

De tant de splendeur, de tant d’orgueil
sa beauté de lumière aveugle mes yeux.
La ville au crépuscule se livre
dans un lit d’argent et d’amarante…

Je suis le Muley Hazen de neige et d’or.
Le maître fabuleux du trésor
d’une Houri ensorcelée par les Génies.

Je suis le roi de son Alhambra nasride ;
le Calife immortel de sa Mosquée
et l’éternel Sultan de ma Grenade !

*

Les œillets du Généralife (Claveles del Generalife) (cinq sonnets traduits dans une série de douze)

II

Grenade ressurgira de l’Histoire…
Le Darro verra plus d’or des Gomèles8
et comme aux caresses de cette gloire,
des cœurs s’ouvriront dans les œillets !

Elle reviendra entourée d’étoiles, la demi-lune
pareille à une élégie d’argent, immobile
au milieu de la nuit… et une par une
seront récitées les fatwas de son Prophète…

Les tapis reviendront couvrir les marbres…
Ils reviendront, les fantômes des Califes
avec janissaires, triomphes, joyaux et fleurs…

Le Généralife aura des rythmes de zambra…
et dans les nuits de mystères et de rossignols
les étoiles rebâtiront leur Alhambra !

8 Gomèles : Traduction, empruntée à des œuvres anciennes, de gomeles, les Ghomaras, autre tribu berbère. Le vers, comme le titre du recueil, évoque un trésor caché dans le Darro.

IV

Ils ont, tes yeux noirs à l’occulte magie,
la splendeur de l’impénétrable…
chaque éclat présage un mystère d’amour
avec le feu où tremble l’inoubliable !

Ils sont le parfum clair d’essences
de voûtes célestes, d’arches sacrées,
sont le pouvoir auguste des sentences
gardant l’arcane des Mosquées !

Ce sont des pleurs de sourires, des sourires de pleurs,
et dans l’aube mauresque de tes enchantements
elles sont, les belles lumières de tes yeux noirs,

des rites nécromantiques, de rouges étincelles
qui sur la route de ma vie rayonnent
comme les ardentes étoiles de mon destin !

VII

Tu es pareille à Grenade ! Toute murmures
d’un paradis créé d’or et d’azur…
Jardins d’émeraude avec ton gazouillis…
Cœur de rubis, sanguinolent…

Topazes des soleils dans tes regards…
Grenats sur tes lèvres comme au ponant…
Saphirs dans le ciel, avec les perles
enchantées de tes sourires, roses d’Orient…

Un délire divin provoqué par la pluie d’étoiles
qui se réveillent en lumière, la nuit,
avec la réfulgence des arcs-en-ciel et de tes yeux…

C’est toi ma Grenade, ô ma Sultane,
laissant sur mes lèvres couler le sang de tes lèvres rouges,
comme Grenade, en longs baisers, de sang vide le jour !

X

Je veux te rendre heureuse. Si contente, ma vie,
comme tu le mérites et je le souhaite.
Nous serons comblés !… Déjà, émue,
tremblant dans mes bras, je te vois heureuse !

Les caresses, mon amour, effacent le chagrin ;
les étreintes resserrent les liens,
et par les baisers on brise toutes les chaînes,
car prisonnier entre des bras on est libre.

Serre-moi, ma beauté, contre ton sein…
Que me remplissent tes lèvres de leurs arômes…
De tes caresses donne-moi la suave hermine…

Et le cœur plein de bonheur bat
dans le nid qu’offrent tes deux colombes
et dans le chant de baisers de ta tendresse !

XII

Toi ! Grenade ! Mon Alhambra de sensations
et l’arc-en-ciel de son ardent Généralife !…
Et être votre poète !… Et dans mes chansons
vous bâtir par le rêve d’un architecte maure !

Là donner les parfums des cassolettes
pour la fragrance de tes lèvres ouvertes…
Et faire garder ta beauté par cent Zénètes
dans le cartouche magique de cette chambre,

où le sol est un délire de marbre blanc,
les colonnes sont de jaspe, et les moucharabiehs
font voir par transparence un jardin dormant !

Et où en holocauste pour toi je m’arrache,
tandis que tu pâlis blanche de lune,
le cœur – mon cœur vaincu par les baisers !

*

Album patrial : Littoral hispanique
(Album patrio: Litoral hispánico, 1970)

.

Biscaye (Vizcaya)

Là-bas se dresse la tour blanche du rural sanctuaire,
dominant un modeste groupe de maisons
qui dorment aux chants mélodieux du fleuve
et se réveillent au badonguement du clocher.

Ferventes oraisons à la sonnerie du rosaire…
Des contes d’églogue vaguent en mystique liberté
vers un ciel nébuleux – dais triste et sombre –
couvrant les hameaux comme un brun scapulaire…

Crépuscules qui meurent dans les soirs paisibles
parmi des rires d’enfants et des rumeurs de carillon…
Le brâme d’un roulement de tonnerre sur un pic escarpé…

Une pluie fine arrosant les forêts…
Un pâle rayon illuminant les crêtes
et l’écho lointain de quelque zortziko !

*

Vieux domaine de mes ancêtres I (Viejo solar de mis mayores I) (I/II)

Sans épée ni bouclier, sans drapeau, sans cuirasse,
avec le cœur ouvert, en marche de pèlerin,
j’ai foulé de ma race les recoins familiaux,
de ses biens déshérité par le destin cruel.

Devant moi ont paru leurs grandeurs, leur honneur ;
les blasons héraldiques de ma terre
comme des fleurs arrachées à l’étendard de ma conquête,
entre des larmes sincères de visions centenaires !

Ces montagnes cantabriques aux arêtes cendreuses,
où roulent comme un cri du passé les tempêtes ;
cette ibérique noblesse ciselée sur ses écus

et cette magnifique pureté de ses vallées et de ses ciels,
avec des ferveurs de sang, de profonds battements de cœur, muets,
me mettent à genoux sur le tombeau séculaire de mes aïeux…

*

Rhapsodie estrémadurienne (Rapsodia extremeña) [En trois chants dont nous traduisons le second]

Hommage au grand poète et à l’ami cher Luis Chamizo.

La voix de la patrie (La voz de la patria)

Courageuse caste de mâles espagnols
des généreuses mamelles estrémaduriennes,
où les fécondes entrailles de leurs femelles
ouvrirent les routes du monde,
à la mer et au soleil donnant des Conquistadores
qui surent rendre éternelle notre race
et agrandir de l’Atlantique au Pacifique
les indomptables gloires de l’Estrémadure
en criant : « Pour l’Espagne ! Pour l’Espagne
la terre où je plante mes drapeaux ! »
ainsi que parla Hernán Cortés à Moctezuma,
en abattant à ses pieds le soleil aztèque !

L’immortelle, la glorieuse et noble terre
qu’Auguste pour Rome se fit à Mérida,
par les muscles de leurs bras fut la serre d’oiseau
qui à la Patrie donna heureuse l’Amérique ;
et de Medellín9 jusqu’aux Andes
les hommes de cette terre surent être
les croisés du soleil qui, l’emprisonnant,
en firent un flambeau, seulement à nous !

Dieu te bénisse, triomphale Estrémadure
de l’Espagne et de son pouvoir, « extrême » et « dure »,
car dans les limites héroïques de deux mondes
ton épée victorieuse fut frontière ;
car le passage de tes hommes
tu l’inscrivis avec du feu dans les étoiles,
avec le fer de tes grands noms, dans l’Histoire,
avec un geste universel, dans la légende,
avec des débauches de fatigue, dans l’or,
avec héraldique impétuosité, dans l’épopée,
avec la croix rédemptrice, sur les autels,
avec ton dur travail, sur la poignée de la charrue,
avec ton sang versé, sur les routes,
avec ton grand cœur, dans les poètes,
avec tes hymnes triomphaux, dans les brises,
et avec des baisers figés, sur les femmes
dont tu sus faire les mères d’une race
fondue avec leurs vierges brunes
par ton amour, avec ton amour ! car elles sont espagnoles
et en même temps qu’espagnoles estrémaduriennes,
ces Guadalupe mexicaines
semblables à des roses de lumière ouvertes au ciel !
Vierge de Guadalupe, de nouvelles filles,
et Toi, pour tes Castúos10, toujours Reine !

Tels sont, Luis Chamizo, les géants
que tu chantes sur les cordes de ta cithare
et qui ont dans le sang de tes vers
et de ceux de Carolina11 et d’Espronceda
des tendresses maternelles et amoureuses
mêlées à l’hymne de ta force,
étant baignée de gloire immarcescible
la moelle de l’Histoire ainsi créée
par ces enfants du peuple, potiers
et bergers ibériques ou celtes
qui naquirent dans les champs et dont le sang
ardait d’activité comme de l’amadou,
et qui, honorables, pieux, invincibles,
terminèrent leurs vies estrémaduriennes
en durs capitaines, par leur épée,
ou en vice-rois d’or et de légende !

Tels sont, Luis Chamizo, les Castúos,
les titanesques mâles de ta terre,
et tu brûles avec eux quand tu allumes
dans tes vers de soleil un bûcher divin !

9 Medellín : Medellín en Estrémadure était le berceau du conquistador Hernán Cortés.

10 Castúos : Ce terme est synonyme d’Estrémadurien. Dans un sens plus étroit, il désigne des hommes prééminents dans la paysannerie libre de cette province. Le poète estrémadurien Luis Chamizo, à qui le poème est dédié, a contribué à répandre ce vocable dans la langue castillane. Puisque Mendizábal le reprend dans ce péan aux conquistadores, nous sommes tentés de formuler l’hypothèse que lesdits conquistadores, présentés comme des hobereaux pauvres, pourraient en fait venir de cette classe.

11 Carolina et Espronceda : Carolina Coronado (1820-1911) et José de Espronceda (1808-1842) sont deux poètes romantiques espagnols originaires d’Estrémadure, nés tous deux à Almendralejo.

*

Cadix (Cádiz)

À l’insigne José María Pemán, avec mon affection.

Ndt. Sur Pemán, voyez notre billet de traductions ici. Quand Pemán dirigeait l’Académie royale ibéroaméricaine des sciences, des arts et des lettres à Cadix, institution qui promeut les relations culturelles entre l’Espagne et l’Amérique hispanophone, il en fit nommer Mendizábal membre d’honneur.

Elle fut de la Phénicie une lointaine villa
ainsi qu’un temple pour l’Hercule sacré
qui tendit sur la mer son vénérable
bras viril en fidèle hégémonie.

Elle est celle qui avec tragique élégance
a comme écu héraldique du passé
près d’elle Tarifa ; à son côté, Guadalete,
et prostrée à ses pieds, la France altière.

Elle est un rêve étincelant de la nuit…
Elle est d’ombre et de lune, une broche ténue
qui naît parmi des baisers de lumière et splendit…

Et Cadix, dans sa blanche harmonie,
est une perle couleur de neige
sur le manteau de soleil de l’Andalousie !…

*

Almeria (Almería)

Fleur du ciel hispanique qui en astrales lettres de noblesse
donne le bleu unique, magique de ses divins pétales,
et aux chaudes caresses de laquelle se met en branle la mémoire
d’une terre qui s’éveille en remembrant sa destinée…

C’est la terre où Goths et Sillings12, dans leur gloire
brandissaient leurs drapeaux sur l’étendue des routes…
Le miroir des mers, sous l’arc-en-ciel de l’Histoire…
En d’autres temps, Puerto Magno des Césars latins…

Aujourd’hui nous dit la beauté de visions passées
un quartier mauresque aux blanches maisons ;
son Alcazaba qui se dresse en tours hautaines…

Et enfilée avec des grains d’or, la turquoise lumineuse
de sa mer frisant les écumes, écoutant, lorsque
naît la mystérieuse demi-lune, l’oraison des palmiers !

12 Sillings : Un rameau du peuple germanique des Vandales, originaire de Silésie.

*

Alicante

Là-bas, sur la côte du Levant,
rêve un soleil d’immuables printemps
la cité lumineuse d’Alicante
à l’ombre orientale de ses palmiers.

Sur cette marche hispanique vinrent
les trirèmes des Césars latins
pour reposer leur impériale fatigue
sous la verte palmeraie de ses chemins…

Dans les jardins sourient les grenades,
comme des bouches saignées par les baisers,
et dans ses chants une mer d’un bleu éternel

la baise toujours belle entre les belles,
tandis que ses nuits rompent leurs colliers
qui tombent dans ce ciel faits étoiles !

*

Valence (Valencia)

Ville de mer et de soleil, lumineuse et dorée
qui rêve amoureuse sous des tulles diaphanes,
où la rose est une âme et la femme une rose,
et où les baisers et les vagues sont bleus !…

La Vénus des plages de Mare Nostrum, claires
parmi des coquillages de neige et des ciels sans brume
où l’Amour fit les visages avec des pétales de ses fleurs
et l’eau frisèle trémulante ses caprices d’écume…

Ville de mer et de soleil, où les palmiers
en ouvrant leurs panaches tropicaux
caressent l’air transparent, fleuri…

Saphir du Levant, où les Printemps
sur le ciel et les âmes et le verger s’allument
à une flèche d’or du soleil, entre deux battements de cœur…

*

Majoliques baléares (Mayolicas baleares) [deux sonnets tirés de cette série]

Prisme (Prisma)

Mayorque est enchantée. Sa divine
fulguration astrale, son Paradis,
est le coffret de gemmes que Dieu voulut
pour lui, pour sa gloire… Il s’illumine

d’améthyste ou de rubis, d’aigue-marine,
de topaze… et en cercle indécis
sur l’Île dorée j’irise mon âme
avec les arcs-en-ciel de l’Art byzantin…

Turquoises et béryls…, tulle violet,
vert brewster et puis bleu-poète…,
cadmium, pourpre et or…, splendeurs

de Vierges et Saintes auréolées…
et même les vagues de sa mer sont un prisme,
dans ce « port aux mille couleurs » !

*

Artá

Ses entrailles sont blanches. Une dentelle
brodée dans la roche par un gnome passionné.
La fée de la lumière touche à peine
ses contours. La mer avec sa houle

lui offre son biseau dans le paysage
d’amanderaie… La grotte est une bouche
de nacre immense en folle passion
entr’ouverte aux baisers des nuages.

Grotte d’Artá… La valve de la vie,
illuminée, mythique, fleurie…
Stalactites ? pétales ? ces merveilles,

que sont-elles ?… Ah, les rêvées
tresses de lune vierge des fées,
qui se bouclent d’amour par concrétion d’étoiles !