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La lyre de Néron et autres poèmes de Gomes Leal
Antόnio Duarte Gomes Leal (1848-1921) est un des grands représentants de la bohème lusitanienne à l’époque du décadentisme. Bien qu’il contribuât à divers journaux, cette activité ne lui rapporta jamais de quoi vivre, pas plus que sa poésie ; il vécut entretenu par sa mère jusqu’à la mort de celle-ci en 1910, à la suite de quoi il tomba dans un dénuement extrême, vivant même dans la rue, avant que l’écrivain Teixeira de Pascoaes ne lance un appel public auprès de l’État pour accorder une pension au poète, laquelle lui fut en effet accordée, très modique (sans commune mesure avec celle que reçut à vie Henrik Ibsen encore jeune, vers trente-sept ans, du Parlement norvégien).
Auparavant, en 1890, Gomes Leal avait fait de la prison pour un pamphlet contre la monarchie, qui lui valut aussi quelque notoriété. Il s’agissait de la question africaine. En Afrique, l’Angleterre voulait un couloir de possessions territoriales, une continuité du nord au sud, tandis que le Portugal souhaitait une continuité de la côte est à la côte ouest, entre le Mozambique et l’Angola, l’ensemble territorial ainsi revendiqué étant connu sous le nom de « carte rose » (mapa cor-de-rosa). Les Anglais parvinrent, à la suite d’un ultimatum, à imposer leurs revendications à la monarchie portugaise, qui fut alors vivement critiquée pour sa faiblesse par le camp républicain. (On notera qu’une confrontation semblable entre la France et l’Angleterre quelques années plus tard, avec notamment l’incident de Fachoda, entraîna une dénonciation du régime républicain pour faiblesse par les royalistes français. Plus généralement, alors que la pensée royaliste en France dénonce la république comme un régime faible, c’est la monarchie qui, au Portugal, essuyait de telles critiques de la part des républicains, en particulier, il faut le souligner, sur la question coloniale.)
Le républicanisme de Gomes Leal était fortement teinté de socialisme proudhonien, ce dont témoigne par exemple le poème Le vieux monde ci-dessous.
Les textes qui suivent sont tirés du recueil Claridades do Sul (Clartés du Sud) de 1875. Certains poèmes du recueil, attaquant le christianisme, ont été par la suite formellement reniés par le poète. Ils présentent du reste un caractère assez didactique qui ne les rend pas particulièrement intéressants sur le plan littéraire. Gomes Leal n’a cependant pas renié l’ensemble de sa poésie pendant cette période, bien qu’elle baignât tout entière dans la même atmosphère intellectuelle ; il est vrai, toutefois, qu’il ne fut pas un athée des plus rigoureux, et qu’ici et là dans son recueil on perçoit une certaine forme de sensibilité religieuse et même d’attachement aux doctrines et au surnaturel chrétiens. Les poèmes philosophiques athées ne sont pas majoritaires, loin de là, et le recueil est d’ailleurs assez volumineux, et riche, pour que nous envisagions d’y retravailler plus tard pour un second billet de traductions.
NB. S’agissant des citations en exergue à certains des poèmes, nous ne les avons traduites que lorsque ces citations étaient en portugais ; nous les avons laissées dans la langue originale autrement (certaines sont, du reste, en français).
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La lyre de Néron (A lyra de Nero)
Dans ses jardins païens, parmi d’humaines torches,
sur les cordes dorées de la lyre d’ivoire,
Néron venait chanter, la nuit, sous les étoiles,
des élégies d’amour, des cantiques thébains.
Cette lyre du Mal qu’ouïrent les Romains,
qui chantait devant le feu, les maisons incendiées,
et parmi le deuil, les bouffons, les banquets dissolus,
quels mystères n’a-t-elle pas vus, épouvantables et profanes !
Et pourtant, malgré sa lamentable histoire,
si les siècles ont passé, elle vit encore, la Lyre
du libertin royal, du lyrique histrion…
Son chant nous saisit toujours, nous l’écoutons sans crainte,
et, ô terreur ! moi qui aime le Fort et le Juste,
parfois je l’entends aussi !
*
La belle fleur bleue (A bella flor azul)
Qui sait, madame, où naquit ce beau lys blanc ? (Vieille comédie italienne)
Je ne suis pas le triste et fatal Baudelaire ;
mais j’analyse le soleil et décompose les roses,
les forts et cruels dahlias glorieux,
– et le lys qui ressemble à un sein de femme.
Tout ce qui existe ou fut, meurt pour renaître ;
Sur le tombeau les belles plantes se portent bien,
et, dans l’harmonieuse forêt des choses, un jour,
qui sait ce que je serai, quand j’aurai cessé d’être !
La Mort naît de la Vie – la Vie qui est un rêve !
La fleur de pourriture, la beauté de l’horrible,
et chacun de nous : le mystique cyprès le couvrira !…
Et, ô ma sphinge, la fleur pâle et bleue
que tu portais sur le sein hier au bal,
je l’ai cueillie d’un sol où la peste a passé.
*
Lycanthropie (Lycanthropia)
L’auteur a remarqué que la mort de ceux qui nous sont chers, et généralement la contemplation de la mort, affecte bien plus notre âme pendant l’été que dans les autres saisons de l’année. (Paradis artificiels)
Nuages du soir, azur profond, serein !
Étoiles impollues, orangers !
Vous ne valez pas à mes yeux son rire charmant
ni ces beaux et languides cernes !
Jamais plus… je sais bien que jamais plus…
je n’entendrai ses soupirs dans l’air silencieux,
à sa fenêtre le soir, près de sa broderie,
et parmi les myrtes de l’automne… Jamais plus !
…..
Quand, au crépuscule, les pénétrants
parfums des plantes flottent dans l’air
et que les rouges nuages singuliers
prennent des formes oniriques, changeantes,
quand dans l’azur une élégie mystique
nous jette parmi de lugubres chimères,
je songe alors – ô sphères rutilantes !
à celle qui déjà mange la terre froide !
Alors, dans cette vague somnolence
– où la terre disparaît ! –,
sa forme me paraît plus immortelle,
plus cruelle, et sans fin cette absence !
Nuages du soir, azur profond, serein !
Étoiles impollues, orangers !
jamais plus ne me donnerez son rire charmant
ni ces beaux et languides cernes.
Quand donc, ô grande et sainte Nature,
pourras-tu me consoler
– de celle que je ne pus jamais aimer !
incroyable, ô sinistre cruauté !
De celle que peut-être, joyeuse et folle,
j’eusse aimée – que, c’est certain, j’ai tant aimée –
mais qui était pauvre et seule, et dont la bouche
avait la couleur rouge d’un œillet éclos !
Dont la voix était douce comme un rayon de miel,
voix qui touchait les cordes les plus secrètes !
qui nous rendait le cœur esclave,
et dont les yeux étaient… de fidèles tulipes noires !…
Nuages d’août, azur profond, serein !
Étoiles impollues, orangers !
jamais plus ne me donnerez son rire charmant
ni ces beaux et languides cernes !
Jamais plus… Ah, mais non, un jour viendra
– jour libéré des viles convenances ! –
où nous serons enfin unis sous la terre glacée,
et je te trouverai, ô paix, dans les saintes efflorescences !
*
Palais anciens (Palacios antigos)
À Antero de Quental
Fidèles, bons châteaux bâtis sur les rochers,
noircis par les contorsions du vent, la pluie,
que nous allons admirer dans l’angoisse des crépuscules,
avec vos grandes salles féodales aux portraits d’ancêtres,
que faites-vous, debout comme, dans les brouillards,
les antiques héros et l’ombre des guerriers ?
Une grande tristesse, énorme, vous habite !
Pourtant, l’âme des anciens temps palpite encore en vous,
réveillant l’émotion des chroniques martiales ;
et malgré la ruine, l’herbe et les lianes qui vous recouvrent,
comme un noble désir dans les âmes dévastées,
il pousse, dans le vent, une fleur sur les terrasses !
Le lierre parasite a conquis vos murs !
La moisissure se niche dans les coins sombres,
tout dort dans la paix des choses silencieuses ;
et dans les vieux jardins d’où sont absentes les roses,
seule résiste encore aux injures du temps
une Vénus de pierre attendant parmi les arbustes !
Partout règne le silence et l’abandon lugubre
des choses qui déjà dorment du grand sommeil,
évoquant encore en nous les anciens chevaliers ;
et, dans les bourrasques, les grandes tentures,
au milieu de notre vision des époques sublimes,
s’agitent au clair de lune, rouges comme des crimes.
Mais le poète entend ces douleurs,
et les solitudes muettes, les vastes corridors,
les bonnes châtelaines à leurs fenêtres gothiques
ouvertes toute la nuit pour regarder les étoiles ;
lui seul connaît le soupir et le gémissement des portes
– et désire parfois être la poussière des choses mortes !
*
Dans la nuit (De noite)
À João de Deus
Il revenait de la neige, des travaux
violents, pénibles de la houe ;
chantant à mi-voix le long des sillons.
Sa femme blonde, malheureuse, résignée,
cousait à la lumière. Le vent rude
battait contre la porte mal fermée.
Près d’elle se trouvaient un Christ, un buis bénit,
et une estampe en couleur de la Vierge
levant pleine de chagrin ses yeux au ciel.
Un banc en bois de pin, cagneux,
branlant du pied, une lampe ;
compagnons de cette vie noire.
L’homme, haut, pâle, brun de cheveux,
entra ; il avait les traits brûlés, durs
de ceux qui travaillent tout le jour à la houe.
La femme l’embrassa. Les lignes pures
de son visage déjà marqués par la tristesse
de grandes et secrètes amertumes.
Elle avait beaucoup pleuré sur le dénuement
de cette existence ! Peut-être rêvé
autrefois à des palais et des richesses !
Il se coucha dans un coin ; fatigué
de se lever à l’aube, tous les jours,
dès que volaient sur le toit les pigeons.
Dehors, de grands nuages sombres
sur l’horizon pesant ; il resta comme il était.
Les nuits étaient âpres et froides.
Elle le couvrit d’une mince couverture,
vieille et trouée ; sur le toit
on entendait, sonore, tomber la neige.
Alors elle médita sur son passé ;
le premier baiser ; le souvenir
peut-être de sa robe de mariage.
Et les soirées sur les aires, les danses
sous les étoiles, et le jour où
il prit la rose dans ses longs cheveux !
Et du soir où, près du grand mûrier,
ils se donnèrent la main, et quand à la fenêtre
ils regardaient ensemble le bord de la rivière.
Et quand elle était timide et simple…
…..
Dehors, le vent battait le cadre des fenêtres ;
pas une étoile au ciel ne brillait.
En cette heure de la nuit, sur quels chemins
allaient de par le monde – songeait-elle –,
dans quelles tribulations peut-être, sans direction, ses enfants !
Lui, ronflait sous la couverture.
*
À la taverne (Na taberna)
À João de Deus
Je vois poindre l’hiver…
les vents froids, crépitants
fustigent mes carreaux… (Francisco Manoel)
Quelques-uns dorment, tombés sur les tables,
près des restes du vin consommé ;
d’autres racontent leurs affaires malheureuses.
L’un d’eux, grand, maigre, pauvrement vêtu,
raconte des histoires d’amour, dans la fumée
d’une pipe de grès noircie.
L’un tente de remettre un autre d’aplomb
contre ses épaules ; un chauve, tout rouge,
dresse le bilan de ses misères.
Il dit que son père étique, égrotant
est sur le point de mourir ; se plaint de la vie ;
et demande des conseils sur les vignes.
La salle est obscure, vieille, les murs fuligineux
de fumée. Tard dans la nuit, on entend le vent
battre contre la porte mangée de vers.
Le froid, la neige, la faim, la pauvreté
ont brisé nombre de ces fronts,
écrasé la pensée de beaucoup.
Ayant éteint en quelques-uns, même, les sources
de la justice et du bien ; les ayant fait errer
par le monde, comme des loups dans la forêt.
L’égoïsme des fils et du foyer
en a banni toute compassion pour les malheurs d’autrui ;
les a rendus plus froids que la mer.
Certains vivent dans les neiges, sur les montagnes,
d’autres au bord du fleuve,
et contre la faim mènent de faibles luttes.
Et tous ont l’air triste et mesquin
de ceux qui vont sans plaisir, habitués,
dans un rêve qui ôte les mauvais soucis,
boire leurs larmes avec du vin.
*
Lisbonne (Lisboa)
Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre… (Baudelaire)1
C’est certain, aucune autre capitale au monde
n’a le soleil aussi joyeux, un ciel aussi profond,
tant de collines bleues, un fleuve aux eaux si calmes,
des processions plus tristes, des enfants plus pâles,
des cathédrales plus sévères – et des rues où le pavé
les soirs d’été se couvre de fleurs d’oranger !
La Ville est belle, élégante au matin !
Elle est alors plus joyeuse, plus limpide, plus saine ;
avec un certain air virginal, elle montre ses charmes ;
il y a de la vie, de la confusion sur les places bruissantes ;
et parfois, en robe de chambre, une belle violette
vient arroser les œillets à sa fenêtre.
La Ville est bigote – et, sous les étoiles brillantes,
la nuit le Vice sort dans les rues et ruelles,
pourchassant en souriant le bourgeois, l’étranger ;
et, à la triste et douteuse lumière des lanternes mates,
dans les quartiers sépulcraux où s’échangent les coups de couteau,
le sang coule parfois, avec le vin, sur la chaussée !
Les dames sont vaines mais grandes et brunes,
nerveuses et sereines, aux yeux pleins de lumière,
ivres de dévotions, lisant et relisant leurs Heures ;
d’autres fortes, cruelles, aux yeux couleur de mûres,
aux lèvres sensuelles, aux beaux cheveux longs…
Et parfois, dans un moment de colère, elles trompent leurs maris !
Les banals bourgeois sont gras, plats, satisfaits,
amants de Cupidon, avares, indolents,
graves dans les processions, aux fêtes, aux funérailles,
très sensuels, très dissolus,
mais humblement chrétiens ! – et dans leurs moments lugubres
ayant même de violentes nostalgies de monastère !
Elle se plaît dans un sommeil végétal,
contraire à la Pensée, hostile à l’Idéal !
Mais, malgré sa cruauté, son avarice, sa dureté,
comme Néron elle donne aussi des concerts à la brune
et, dans les nuits de printemps, au clair de lune consolateur,
presse contre son sein la guitare et le lyrique luth.
Cependant, sa vie est intermittente,
elle s’enfonce dans l’inaction, lourde, contente ;
elle continue d’adorer les hauts faits de ses navigateurs,
vieux héros de la mer ; elle hait les penseurs ;
fait la guerre à la Vie, à l’Action, à l’Idéal – et en définitive
c’est peut-être la meilleure amie du Diable !
1 Baudelaire : Citation tirée des Petits Poëmes en prose : Anywhere out of the world (N’importe où hors du monde) : « Dis-moi mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ?… »
*
La nuit de noces (A noite do noivado)
Le premier convive, coupe en main,
se leva gravement et, la voix rauque,
s’écria : « Mes amis, permettez que je porte
un toast à la Mort – cette vieille folle !
Mon histoire est triste et brève à raconter !
Comme vous, je suis enfant de l’infortune,
et n’ai qu’une fois aimé. Quelle grâce et délicatesse,
ô son pied andalou ! et quel regard, quelle bouche !
La nuit des noces – écoutez-moi, libertins ! –
je la couvris de baisers comme un fou, entre mes bras,
puis la jetai à la mer, tremblante et nue !
Nul ne jouira d’elle après moi !
Elle repose, ma fiancée froide,
gardée par l’œil froid de la lune. »
*
La sauvage (A selvagem)
Parfois, comme les grands fantaisistes,
j’éprouve un intense désir de voyages…
d’aller vivre seul parmi les sauvages,
comme les rudes trappistes au désert.
Les grands, vastes et limpides paysages
que savent voir les immortels artistes
auraient des tons nouveaux, de nouvelles images,
loin des visions d’un monde avare !
Avec une vierge – fleur de ces montagnes –,
parmi les mille sons des arbres étranges,
cocotiers, bambous… je serais heureux !…
Je dormirais entre ses bras nus et lustrés, –
et j’entendrais dans nos baisers voluptueux
tintinnabuler ses anneaux de nez !
*
Le sauvage (O selvagem)
À Silva Pinto
Je n’aime personne. Et de même, en ce monde,
personne ne sent battre son cœur pour moi,
personne ne comprend ma profonde souffrance ;
et je ris quand je vois quelqu’un pleurer.
Je vis à l’écart de tous et de tout,
plus silencieux qu’un cercueil, la Mort et le tombeau,
sauvage, solitaire, inerte et muet,
– stupide passivité des choses.
J’ai fermé depuis longtemps le livre du Passé,
j’éprouve en moi le mépris de l’Avenir,
et je ne vis qu’avec moi-même, enlinceulé
dans un égoïsme barbare et sombre.
J’ai déchiré tout ce que j’ai lu. Je vis dans les dures
régions des cruels indifférents ;
ma poitrine est un antre où, dans l’obscurité,
j’ai foulé mes chagrins aux pieds, tels des serpents.
Et je ne vois personne. Je sors seulement,
le soleil couché, quand les rues sont désertes,
quand personne ne peut me voir, m’épier,
et que les chiens lamentables hurlent à la lune…
*
L’amour du rouge (O amor do vermelho)
(Névrose d’un Lord)
L’idée de ton corps blanc tant aimé
à la beauté sculpturale et triomphante
me poursuit, ô femme, à chaque instant,
ainsi qu’un assassin le sang qu’il a versé !
Quand ton corps, après les luttes de l’amour,
s’abandonne au lit, palpitant,
qui jamais contempla, dans une nuit d’amour,
plus cruelle tentation que ce teint de neige ?
Alors – ô dur, excentrique désir ! –
je voudrais, te voyant dormir ainsi,
tranquille, blanche, sans défense, liée à moi…
que ton sang coule à profusion
– fascination de la couleur – et de manière étrange
te colore, ô pâle marbre !
*
Le camélia noir (A camelia negra)
Pour cela vous attend
Le jour de la vengeance ! (Sousa Caldas)
Comme les urnes mal fermées des roses
dont le parfum flotte au crépuscule,
quand tu passes, notre âme respire et sent
des sensations d’îles inconnues.
Et de tes cheveux, ô serpent lubrique !
émanent tous les onguents, toutes les pommades,
comme de ces momies qui, dans l’Orient, habitent
sous les pyramides sacrées.
Mais à quoi bon tant tant de fatigue,
ô poussière dorée et vaine ? et que le monde dise :
mon lit, mon verger de sensations !
si le vent qu’aujourd’hui ton sourire parfume,
sur ta croix sanglotera : un de plus
des monstres maternels des générations !
*
La Muse verte (A Musa verde)
Ndt. Note de Gomes Leal : « Ce poème décrit la situation à l’étranger, en Espagne, en Italie, et principalement en France. Au Portugal, l’absinthe ne fait pas des ravages. »
Il appelait l’absinthe sa « muse verte ». (Les derniers bohèmes)
Io vidi gia al cominciar del giorno
La parte oriental del ciel tutta rosata. (Dante, Purg.)
Malheureux ! – ces verts limons gluants,
combien de fois les noyés ne les ont-ils vus !…
Cœurs si souvent sur les sommets
de l’Idéal ! et que marque le Vice !
Qui les entraîne dans ces basses ornières
du Désespoir, de la Faim et du Suicide,
à la verte absinthe et aux sordides jeux de cartes ?
– Eux qui ont lu Dante, Homère, Ovide !
Qui les conduit ? Est-ce la vile fatalité
qui les fait tomber dans ces pièges sournois ?
C’est cette déité secrète et livide
qui leur écrase le crâne sur la chaussée ?
Qui les a poussés un jour, disant :
L’alcool réchauffe… plus que le Paradis !
et sur des traits creusés de vieillards
fige pour toujours un rire imbécile ?
Qui donc ? Qui traîne éternellement, derrière soi,
l’une après l’autre les générations, qui perdent
leur chaleur, leur sang, fébrilement,
dans les bras infernaux de la Muse verte ?
Est-ce la Misère – la vieille sœur du Péché,
et le Luxe, le Mal ! – noirs conseillers !
qui leur fait voir, sur l’asphalte solitaire,
les lanternes s’éteindre avec le jour ?
Ou serait-ce, aussi, la triste joie insane
de l’âme obscure – la nouvelle pourriture
de l’homme d’aujourd’hui, blasé comme un tyran –,
de se sentir flotter dans la perdition ?
*
Les diamants (O brilhantes)
Il n’y a pas de femme plus pâle et froide ;
et son regard bleu, vague et serein
fait comme un charmant clair de lune
sur son teint morbide et suave.
Comme Levana2… cette femme ténébreuse
d’un geste de la main dispose de la Mort cruelle,
du Suicide et de la Souffrance !… Elle rappelle
une légende du Rhin, à la lumière du crépuscule.
C’est pourquoi je n’envie point ses amants !
Et quand, hier, ils admiraient ses diamants,
au théâtre, avec des regards fascinés…
– torture des visions… incompréhensibles ! –
moi je croyais voir briller d’horribles
et véritables larmes gelées !
2 Levana : Déesse romaine préposée aux rites de l’accouchement et des premiers jours de l’enfance, ce qui se laisse difficilement rattacher au contenu du sonnet ; il ne fait par conséquent aucun doute que Gomes Leal se réfère ici au poème de Thomas de Quincey, Levana and Our Ladies of Sorrows, traduit en français par Baudelaire sous le titre « Levana et nos Notre-Dame des Tristesses ».
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Araignée (Aranha)
Dans un antique théâtre d’Allemagne,
aux soupirs du violon, baignée de vive lumière,
de son trou sortait une araignée grotesque,
convive habituelle des banquets du Son.
Cette humble créature, ô mon amour, n’était point privée
de l’adoration du Beau, cette adoration étrange !
Et la sombre penseuse s’enivrait elle aussi
de l’émotion lyrique où notre âme s’ébat !
Un jour, on la tua. La pauvre amante
de la Musique ne reviendra plus à la lumière éclatante ;
le vieux théâtre fut sa sépulture.
Comme elle, je suis prisonnier du charme dont je pleure.
Ne ris pas, cruelle idole implorée !…
Tu es le Violon, moi l’obscure araignée !…
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Nouvelle ballade du roi de Thulé (Nova ballada do rei de Thule)
Ndt. Pastiche du célèbre poème de Goethe. Pour se le remettre en mémoire, on pourra relire la version qu’en fit Gérard de Nerval mais aussi notre traduction de l’adaptation portugaise de Gonçalves Crespo, ici.
Dans un pays des plus lointains,
la Thulé des confins du monde,
vivait autrefois un roi bon vivant,
un monarque ami du vin.
Quand sa fidèle amante,
délicate et pleine de grâce,
mourut, elle lui laissa une coupe
qui ressemblait à un tonneau.
Si grande était cette coupe
que rien ne l’égalait !
Le roi passait son temps à la vider,
finissant sous la table.
Tout le temps, dès le crépuscule,
la nuit et jusqu’au point du jour,
ce vieux roi excentrique
aux jambes tortes s’enivrait.
Une nuit de vent,
dans sa tour la plus élevée,
songeant que tout meurt,
il prépara son testament.
Son aveugle amitié
léguait de l’argent à tous,
et à son fils et héritier
son royaume, son peuple… et sa cave.
Comme gage de son amitié,
il faisait des dons à chacun ;
seule l’énorme coupe
irait avec lui dans la tombe.
Un jour, il fit mander
les grands barons pour un festin,
dans la grand-salle où il endormait
habituellement ses indigestions.
Et là, passés quelques moments
à boire sans frein,
il commença de voir
son château danser.
Il va, s’emmêlant les pieds,
coupe à la main, vers la fenêtre,
mais sur ce trébucha, et la coupe,
tombant, fut emportée par la mer…
Et disparut… Or ce malheur
de chagrin tua le roi !
– C’était la première fois
qu’il voyait se remplir d’eau la coupe !
*
El desdichado
Ndt. Le titre reprend celui du célèbre sonnet de Gérard de Nerval.
Nul ne peut dire le mal dont je souffre ;
je n’ai pas l’heur d’aimer la princesse de Golconde
ni pour mission de la délivrer d’une prison,
comme un chevalier de la Table Ronde.
Et je sens quelque chose me miner, un mal étrange
que personne ne connaît et qui, par quelque sonde,
me tue lentement, comme une planche
qu’emportent les vagues vers la haute mer.
Tous les soirs je fuis, quand le soleil descend ;
je me réfugie chez moi et me couche aussitôt.
Et la médecine m’a déjà condamné…
Mon mal est d’amour, et mon aimée
une Chinoise idéale, que j’ai vue peinte
sur une tasse de thé en porcelaine !
*
L’inconvénient de tuer sa femme (O inconveniente de matar a mulher)
Ndt. Note de Gomes Leal : « Ce sonnet est dédié à Dumas fils, à l’occasion de la célèbre question de l’homme-femme, qui donna lieu à un déluge d’articles et de publications. » – L’essai L’homme-femme de Dumas fils, sorti en 1872, a été réédité en 1999, avec la présentation suivante : « L’auteur répond ici à un article de Henri d’Ideville, à propos de la question : faut-il tuer la femme adultère ? Faut-il lui pardonner ? Dumas fils estime que le rôle de la femme est déterminé une fois pour toutes, pour le bien de tous et le maintien d’un ordre dans lequel chacun trouve son bénéfice. Une leçon de morale bourgeoise et réactionnaire qui se termine par “Tue-la”. » – Une controverse intéressante, injustement tombée dans l’oubli.
À Alexandre Dumas fils
Je l’ai tuée !… Sur le lit défait,
elle est morte !… Mais le remords me ronge !
Et maintenant, solitaire et sans but,
je reste prostré dans une immense tristesse !
Quand dans la blancheur immaculée j’enfonçai
le poignard – que le chagrin m’accable éternellement –,
elle pleura, me criant… Pardon !
Je meurs !… Et elle est morte !… Ô lys ensanglanté !
Où irai-je à présent ! Horreur ! Torture !…
Le ciel est son regard ! La nuit obscure
sans cesse me rappelle ses cheveux noirs !…
Et, ô supplice des crimes véritables !
j’entends crier le chœur des libraires :
Quand sortira votre opuscule ?…
*
Le vieillard (O velho)
Parmi les maux cruels que souffre l’humanité,
auxquels sont sujets les vils animaux,
aucun n’est plus triste et plein de défaillances
que la dure et imbécile sénilité !
Dans cette saison de larmes et de nostalgie,
on trouve des vieux à barbe blanche
qui par leurs manières font penser
à des orangs-outans d’âge vénérable.
Et j’ai vu l’un de ces vieillards !… Ses bras forts
avaient comme la dureté de l’acier trempé…
Et ses gestes auraient été d’un guerrier…
si ses lèvres, déjà sans dents,
ne faisaient des moues comiques, rieuses…
– comme un macaque en haut d’un cocotier !
*
Le vieux monde (O mundo velho)
Dans les crises de cette époque maudite,
lorsque nous portons nos regards
sur l’histoire, le passé,
qui ne voit, réjoui ou consterné,
que tu es, vieux monde, sur le point de t’écrouler ?
Oui, tu vas mourir, vieux compagnon abject,
père de nos vices et passions !
Camarade des crimes, ignoble ami…
Quand tu seras mort, dans ton caveau coulera3,
au lieu de vin, le sang des nations !
Tu dois mourir, vieillard criminel !
Tu n’as, vil libertin, que trop vécu !
Tu es vieux, fatigué, plein de dégoûts
et, comme un prince égrotant et goutteux,
cruellement tu ris aux impressions du mal.
Qu’en est-il de ton Dieu, de ton Droit ?
Où sont passées les visions de tes prophètes ?
Qui t’a donné cet orgueil satisfait ?
Caïphe moribond, auprès de ta couche
meurent sans effet les cris des poètes !
Au temps de ta force, c’est ton bras
qui poignarda les grands idéaux !…
Aujourd’hui tu es gros, sensuel, dissolu,
et tu danses, obscène et riant comme un bouffon,
dans un cercle brillant de poignards.
Tu as vendu les justes à la foire !
crucifié le grand, le bon, le beau !
Tu vas tomber, temple pourri, abandonné,
non à la voix de Jésus ensanglanté
– mais sous le terrible verbe de Proudhon.
C’est lui qui t’arrache à ton caveau ;
tu vas, ployé, sous sa malédiction,
titubant vers ton châtiment funèbre
et passant, courbé comme l’antique
esclave, sous la croix de la passion !
Ô sa grande clarté t’inonde,
t’a foudroyée, chauve-souris, de sa lumière,
marquant ta conscience immonde et déchirée,
et la plaie qu’elle a ouverte est plus profonde
que celle du côté droit de Jésus !
Aucun dieu, personne ne peut la guérir !
Tu dois mourir, amphitryon tombé !
Voilà la douleur éternelle qui te mine.
– Ordonne de dresser le cercueil dans la grand-salle,
prépare l’oraison funèbre !
Tu as brisé les plus robustes poitrines,
donné aux saints le vinaigre et le fiel…
Digne convive de Néron et des Procuste,
tu vas ivre du sang de mille justes,
de mille sages… du Christ et de Rossel4 !
Tu as taillé la Société à ta façon !
et c’est pourquoi est malheureux qui te condamne ;
tu as ensanglanté les mains de la Jeunesse,
tu n’as jamais aimé le Droit et l’Équité,
tu assassines Vallès5… et laisses vivre Bazaine.
Tu as vécu content, emmitouflé,
parmi les diamants et les visions des becs de gaz !
Peu t’importait la neige, l’air gelé,
le Froid et la Faim… Tiède est le péché !
Chauve ami !… Satan t’a vaincu !
Tu as fait du Temple un mont-de-piété
mais personne ne prie Dieu dans les cathédrales !
Et, pleins de malheurs et de souffrances,
nous autres nous lisons dans les fleurs
plus que dans toutes les pages des missels !
Meurs, meurs, vénal, sans un soupir !
Tu ne peux même pas lever les mains au ciel !
Il y a si longtemps que tu en ris, ennuyé.
Tu n’as cru à rien, à rien ! – Adieu, vaincu !
Meurs comme un chien ! – Vaincu, adieu !
Meurs, meurs au combat, donc, soldat !
Corps plein d’ennui, de moisissure !
– Adieu, vieux vaisseau démoli !
– Meurs, convive antique du péché !
– Il t’a toujours manqué Dieu, la Loi et l’Amour !
3 dans ton caveau coulera : Allusion à la cérémonie antique des libations aux tombeaux.
4 Rossel : Louis Rossel, communard français, fusillé en 1871 à l’âge de vingt-sept ans.
5 tu assassines Vallès : Le bruit courut que Jules Vallès avait été tué lors de la « Semaine sanglante » qui vit l’écrasement de la Commune. En réalité, deux personnes prises pour Vallès furent exécutées, mais celui-ci parvint à s’enfuir en Suisse. Il fut condamné à mort par contumace en 1872. Quant à Bazaine, nommé dans le même vers, il s’agit du maréchal de France condamné à mort après la défaite contre la Prusse mais dont la peine fut commuée.
La mort de Don Quichotte et autres poèmes de Gonçalves Crespo
Antόnio Cândido Gonçalves Crespo (1846-1883), avec seulement deux recueils de poésie (et un recueil de contes écrit avec sa femme, la poétesse Maria Amália Vaz de Carvalho) en raison d’une mort précoce à trente-sept ans, est néanmoins un représentant majeur du parnassisme portugais. Dans la littérature lusophone, le parnassisme désigne au sens large le modernisme, c’est-à-dire la période comprise entre le romantisme et l’avant-garde.
Né au Brésil d’un Portugais et d’une esclave noire, Gonçalves Crespo fit ses études à Lisbonne et Coimbra. Il devint une figure du milieu littéraire lisboète et fait partie des premières influences parnassiennes sur la littérature brésilienne, tout en ayant contribué au développement des thèmes brésiliens dans la poésie portugaise. Il fut également député, pour la circonscription des territoires portugais de l’Inde, de 1879 à sa mort.
Les poèmes qui suivent sont tirés de son second et dernier recueil, Nocturnos, de 1882.
.
*
Confidence (Confidenza)
Un jour tu me demandas, délicate fleur d’ivoire,
quelle vie je menais
avant de te connaître ; la réponse : je rêvais…
Entends-tu, mon amour ?
Rêver n’était pas bon ; parfois je souriais
de longs moments
aux lumineux tableaux que je voyais dépeints
sur les toiles de l’avenir.
Prête attention, écoute, ma chère,
ceux de ces tableaux dont je me souviens le mieux,
en fixant dans les miens, tremblante colombe,
tes yeux fidèles !
Entends et vois ce tableau : la campagne honnête et joyeuse
par un matin d’avril ;
au bord de la grand-route un clocher blanc,
le ciel d’un indigo profond.
À sa fenêtre une enfant blonde
comme les blés
file à la lumière du soleil, dans l’éclat
d’une aurore idéale.
Toute rires et fête, la douce créature
me regardait
et je me disais : « Ô bonheur, je viens à toi !
je vais enfin te connaître ! »
Alors je me rappelle, mélancolique, une autre scène
et plonge mes regards
dans le songe le plus aimable et le plus gracieux
qui me soit venu du ciel !
Loin de la vile poussière des cités,
de leur vaine rumeur,
il est un château oublié ; aux heures de l’angélus,
pénétrons-y, ma fleur !
Passons les jardins, les allées, le bosquet,
le verger odorant ;
montons cet escalier, avec crainte et discrétion,
commençons à regarder.
C’est un salon vétuste ; sur un mol fauteuil
quelqu’un songe :
quelqu’un qui rappelle l’image de la Madone,
mère grave et réfléchie.
Dans son giron repose un ange,
confiant, heureux,
de la bouche duquel s’exhale un arôme subtil.
L’ange parle mais je ne sais ce qu’il dit.
Cette enfant est chaste et pure, parmi les plus pures
de celles que j’ai vues en rêve ;
elle a la splendeur vague des figures bibliques
dans les anciens missels.
C’est une jeune fille : aucun regard encore
ne l’a le moins du monde souillée.
Sur son sein dort l’amour, la foi infinie
que Dieu lui a confiée.
Quand elle ouvre, en souriant, ses paupières frangées,
on se met à penser
aux mystères du ciel, aux choses inconnues
que découvre ce regard.
Permets que je m’agenouille, en extase et muet,
aveuglé par tant de lumière,
pour baiser en tremblant le velours tiède
de ses petits pieds nus !
Comme tu vois, la candide enfant ne rougit point !
Elle sourit tendrement
et me dit, riant et nouant sa tresse :
« Je pensais à toi !
Pourquoi, poète, avoir tardé ! dans ma solitude
je t’attendais !
Viens découvrir les secrets que je garde
en mon cœur ! »
Accordez votre orchestre, sphères d’harmonie,
dans la splendeur des cieux !
Maria, ô fleur du printemps, cette enfant,
c’était toi, mon amour !
*
Le serment de l’Arabe (O juramento do árabe)
Baçous, femme d’Ali, pastourelle de chameaux,
vit une nuit, à la lumière des étoiles scintillantes,
Waïl, chef redoutable à la force barbare,
lui tuer un animal, et jura de se venger.
Elle court, vole, entre dans la tente et raconte
à l’hôte d’Ali l’affront grave encore impuni.
« Baçous, dit tranquillement l’hôte aimable,
mon bras te vengera : je tuerai Waïl. »
Ce qu’il fit. Telle fut la cause
de la guerre acharnée, horrible, sanglante
qui mit aux prises ces tribus. Dans cette lutte fratricide,
Omar, fils d’Amrou, perdit un jour la vie.
Amrou, conduisant mille lances dans les rudes combats,
abreuvant irascible sa haine de sang ennemi,
cherche infatigablement mais sans succès
l’assassin de son fils, le rusé Mouhalhil.
Une nuit, sous la tente, à l’adresse d’un jeune prisonnier
fait captif au combat, le guerrier farouche
parla, sévère : « Prête attention, esclave.
Indique-moi la région, la montagne, la plaine ou la caverne
où vit le perfide Mouhalhil, sans mensonge ;
permets-moi de l’atteindre et je te rendrai ta liberté ! »
Alors le jeune homme répondit : « Tu le jures devant Dieu ? »
– Je le jure, répondit le chef. « Je suis l’homme que tu cherches !
Mouhalhil est mon nom, c’est moi qui ai brisé
la lance de ton fils et l’ai subjugué à mes pieds. »
Intrépide, il fixa l’ennemi silencieux.
Amrou répondit enfin : – Tu es libre, Dieu soit avec toi.
*
Le menuet (O minuête)
C’est un vaste salon ; des vases dans chaque coin ;
le travail des boiseries au plafond, admirable.
Des fauteuils aux clouteries fauves ;
un énorme sofa, de grandes tapisseries.
Le tapis purpurin révèle
entre les griffes d’un tigre une gazelle terrifiée.
Des portraits tout autour regardons le premier :
À la bataille de Toro, Alphonse le fit chevalier.
Celui-ci fut archevêque, celle-là dame de compagnie…
Quelle sensuelle fraîcheur sur ces lèvres rouges !
Les yeux revoient le ciel d’Italie,
boucles fines de l’ondoyante et blonde chevelure,
col robuste et nu, tête triomphale,
on dit que certain roi… mais poursuivons !
Celui que tu vois là est mort dans les sables d’Afrique
par cruelle vengeance de l’irascible Pombal.
Dans l’expression indicible de ce regard
apparaît une douleur profonde, inconsolable.
En face, une demoiselle au tendre visage affligé
en extase adore le pâle proscrit.
Ton songe nuptial, frêle comtesse,
s’est défait trop tôt, ô misère et méchanceté !
Tu cachas ta beauté sous la bure
et te fanas, ô fleur, sur le sol d’une cellule…
Observe les mépris de ce hautain conseiller
qui, souriant, respire une fleur de jasmin !
Docteur en théologie, il était bien vu à la Cour :
la croix d’un habit du Christ orne sa poitrine.
Cet autre, en combattant aux portes de Bayonne
comme un brave, obtint la rutilante épaulette.
Il a des flammes dans les yeux ; une tête haute et audacieuse ;
la gloire d’une balafre illumine son visage.
En le regardant, on voit les combats sanglants,
on entend la clameur des musiques martiales…
Dans le miroir antique, parmi l’ombre des rideaux,
se reflète la splendeur d’aristoloches argentées.
Sous le miroir niche un clavecin marqueté,
trésor autrefois de la maison, cadeau de fiançailles.
À côté, un coffre renferme, dans un nid charmant,
une antique partition en vieux parchemin.
Une nuit je tendis cette musique sur le pupitre,
et l’œillet soupira… À ce moment,
de la pâleur d’ivoire maladive du clavier
montèrent doucement les parfums du passé.
Et de son cadre je vis descendre la languide dame de compagnie,
qui, à la lumière pâle des lampes d’argent,
levant la manche bleue de son habit,
figure cireuse, geste ému,
en souriant glissa lentement sur le tapis,
dansant pleine de grâce un élégant menuet…
*
Adieu ! (Adeus !)
Un jour, dans une chambre élégante,
à l’intérieur du marbre rose d’un cabinet,
entre mille riens féminins qui exhalaient
ces parfums subtils qui nous bercent,
je vis un coquillage pâle et charmant.
J’entendis un son confus et triste,
comme d’une cloche de village au loin ;
pauvre coquillage ! mort de la nostalgie
de cette triste et vague immensité
de la mer qui pleure, sur le sable.
Mon amie, comme dans ce coquillage,
en moi pleure continûment
la timide parole prononcée,
le mot ADIEU que tu murmuras
à mes oreilles, languide et frissonnante !
*
La lecture des Lusiades (A leitura dos Lusiadas)
Devant le jeune roi, Camoëns, bel homme et distingué,
récite ; la cour, silencieuse
en face de la rouge explosion du cantique guerrier,
admire cette épopée immense et prodigieuse :
« … Furibonde, rugit la voix électrique d’Adamastor…
dans les bastingages le matelot chante joyeusement…
À fleur d’Océan scintille le sillon lumineux
des galions massifs de l’aventureux Gama.
« Terre ! crie le gabier, et sur les plages de Mélinde1
fébrilement se répand la gent lusitanienne…
Gonfanons déployés dans les clairs cieux d’Orient… »
Par-devers la splendeur de la gloire, le regard du roi brille ;
cependant que le Camara2, âme sombre, mélancolique,
sur lui fixe les yeux en riant comme un fauve.
1 Mélinde : Nom de l’actuel Kenya dans les Lusiades.
2 le Camara : Il semble que ce soit une façon pour le poète de nommer Camoëns, le nom Câmara figurant dans l’arbre généalogique de la famille. Cette désignation ne paraît toutefois pas consacrée par l’usage et relèverait donc de l’hapax.
*
Des années plus tard (Annos depois)
Sur une vile couche, grossière et délabrée,
par une nuit de clair de lune mélancolique
Camoëns, le front penché sur la poitrine,
s’abîme en un chagrin funèbre.
Quand un chant d’amour
au milieu de la nuit se fit entendre :
déjà des volets timidement s’ouvrent…
Nuit d’amour ? quelle tendre sérénade !
Camoëns éveillé se montre à la fenêtre
et cette chanson, comme un parfum ancien,
ressuscite en lui les rires du passé.
Il se voit jeune, heureux, ah ! et en cet instant
regarde passer dans le ciel, claire et distante,
la silhouette aimable, aimée de Natercia…
*
João de Deus
Ndt. Poète portugais (1830-1896).
Chaque fois que je le lis, je me sens prisonnier
d’un je ne sais quoi d’une infinie suavité,
il m’entre dans l’âme des émanations de saudade
qui me laissent pensif et recueilli.
Je rêve : je voudrais, dans une triste solitude,
vivre loin des gens, farouche,
et m’élever jusqu’à cette planète primitive
où resplendit la jeunesse éternelle.
Déjà son nom, à lui seul, est doux et tendre,
tellement euphonique, aimable et délicat
qu’il soupire à l’oreille…
La légende raconte qu’il vit sans soucis,
tissant des Rameaux, entremêlant des Fleurs,
couché sur le sein de la Chimère.
*
João Penha
Ndt. Poète portugais (1838-1919).
Maître nerveux, vaillant dompteur
de la Rime et du Sonnet portugais,
tu surpasses l’adresse d’un Chinois
peignant sur un vase transparent.
Il y a dans tes vers la musique dolente
de la guitare andalouse, et souvent
au milieu de cette étrange langueur retentit
le strident sifflement d’un serpent.
Dans Vin et Fiel tu traças le drame obscur
où sanglote et rit sur une vaste gamme
ton amour échevelé, fol et fatal…
Mais quand tu as arraché le dard de ton sein tourmenté,
ton chant alors exhale les honnêtes allégresses
d’une kermesse démesurée, colossale.
*
Chimères (Chymeras)
La mer m’a tenté ; de fougueuses espérances
me faisaient imaginer des voyages fantastiques ;
je me voyais rapporter des récits immortels
de contrées inconnues aux âmes curieuses.
Plus tard je voulus des richesses fabuleuses,
un palais emmi des feuillées murmurantes
où j’aurais caché les candides images
des vierges évoquées dans mes nuits silencieuses.
Tout cela est passé : il ne reste aujourd’hui
de mes chimères qu’une vision modeste,
un rêve enchanteur de paix et de bonheur,
tout simple : une alcôve, un berceau, une âme innocente,
et une épouse adorée, enveloppée – la négligente ! –
dans l’immaculée blancheur d’un long peignoir…
*
Sur le chemin de la guillotine (Em caminho da guilhotina)
La veuve Capet va être guillotinée.
En ce jour le peuple de Paris,
formidable, brutal, colérique, joyeux,
aux premières lueurs de l’aube s’est levé.
Sur le chemin désigné pour le cortège funèbre
la foule se presse,
tous éprouvent la soif tragique
de voir Samson égorger une reine.
Entourant la charrette marchent les soldats ;
depuis les toits
de la rue, les seuils, les murs, les balcons,
pleuvent sur la reine de viles imprécations.
Elle cependant, altière, droite et dédaigneuse,
regarde tranquillement
cette mer houleuse de la plèbe en tumulte.
Et tandis que ce peuple impétueux et répugnant
est avide d’entendre le cri convulsif,
la dernière angoisse
de cette femme, et rit abominablement,
un seul homme, le bourreau, est triste et déférent.
Au pied de l’échafaud peut naître un lys candide.
La charrette s’immobilise. La reine en descend.
Alors des bras nus
élevèrent au-dessus de la multitude
un enfant blond, joyeux comme la lumière,
doux comme le Christ,
auquel peut-être, le lit et le pain manquant à la maison,
sa mère avait voulu donner ainsi quelque distraction.
Sur la première marche de la sombre guillotine,
la reine de France
leva les yeux et vit ce bambin charmant
porter la main à sa bouche
et lui adresser, en souriant, un baiser honnête…
Et celle qui fut courageuse, héroïque et résolue,
entendant avec dédain l’injure féroce de la plèbe,
devant l’aumône enfantine de ce geste
pleura.
« Elle pleure enfin ! L’infâme a succombé ! »
rugit une voix sauvage dans la foule.
*
Fleur du marais (Flôr do pantano)
Elle est petite et sérieuse,
elle a le geste grave
d’une fille de burgrave,
la candide Valérie.
Il n’y a pas de fleur plus douce,
d’essence plus éthérée ;
or c’est le vice et la misère
qui lui donnèrent la vie !
Sur ses cheveux blonds
jamais n’est passé l’arôme
des baisers maternels.
Ô crédule ignorance,
cache à cette enfant
le nom vil de ses parents !
*
Plût au ciel que je ne t’eusse jamais lue, ballade ! (Nunca eu te lêsse, ballada!)
Ndt. Variation sur le thème de la coupe du roi de Thulé, poème de Goethe.
Suspends la dure sentence
que j’ai de ta lèvre entendue
et relève tes tristes
yeux noirs accablés
à mon approche.
Relève-les, enchanteresse !
Mais avant de me pardonner,
prête-moi attention, écoute, belle dame,
de tout ton cœur.
Écoute : « Au roi très amoureux
sa sincère et fidèle amante
en mourant avait laissé,
marque d’une longue affection,
une coupe d’or ciselée,
pour lui de la plus grande valeur.
À toute autre chose le roi préférait
ce cher souvenir
qui lui rendait les parfums
des ondoyants cheveux
et des lèvres de velours
qu’il avait longtemps baisés.
Chaque fois qu’il buvait
dans ce vase sacré,
une joie extatique
souriait comme une fleur idéale
dans ses troubles yeux fatigués.
Un jour, le malheureux se sentit
plus triste, plus vieux et plus abattu,
et le tremblant amant
serra contre lui la coupe, éperdu.
Et les larmes, une à une,
alors glissèrent
sur les rudes flocons d’écume
de sa longue barbe flottante.
En cette heure d’agonie,
il fit appeler ses fils,
leur donna tout ce qu’il possédait,
or, palais, richesses,
son château fort,
ses vastes domaines.
Il partagea tout entre eux,
ne gardant que la coupe.
Sentant la vie le fuir,
il envoya tristement convier
ses parents, ses enfants
pour un ultime banquet
dans son château surplombant
les eaux vertes de la mer…
Au milieu de la fête, le vieillard
leva la coupe et, souriant,
le regard dans le vide,
se mit à chanter un chant dolent…
Et le chant fini,
dans le flot amer
il lança la coupe d’or… »
C’était une jalousie profonde
que celle de ce vieux roi épris,
qui ne voulut point qu’un autre bût
à ce vase sacré
et connût par-là
les parfums caressants
qui l’enivraient…
Hier soir, en baisant
la rose vivante de tes lèvres,
je me souvins de cette histoire naïve,
de cette ballade d’amour ;
et aussitôt, au plus profond de moi
je ressentis une si étrange douleur
que, dans une impulsion démente,
de ta lèvre humide et ardente
avec un air de fou je m’écartai !
Je m’étais avisé, tête blonde !
que si par hasard je mourais,
un autre boirait peut-être
les baisers de ta bouche…
Et dans le vague azur,
ma compatissante anémone,
je croyais entendre les soupirs
d’une mourante Desdémone…
Hélas, amour sans méfiance !
Pardon, ombre adorée !
Plût au ciel que je ne t’eusse jamais vue, ô fleur !
Que je ne t’eusse jamais lue, ballade !
*
La Noire (A negra)
Tes yeux, robuste créature,
ô fille tropicale,
rappellent les épouvantes
d’une sombre forêt vierge.
Tu es noire, oui, mais quelles belles dents,
quelles perles sans pareil
j’admire dans leurs croissants rubiconds3
en t’écoutant parler !
Ton corps est fort, élastique, nerveux.
Comme est doux le balancement
de ton pas, qui rappelle la marche gracieuse
des ocelots du sertao !
Les gentes dames languides et tendres
méprisent ta couleur
mais envient tes formes splendides
et ton regard provocant.
Mais tu es triste, inquiète, distraite ;
tu fuis les caféiers
et cachée dans l’obscurité des bois
tu pousses des soupirs malheureux…
Sur ta natte, la nuit, ton corps se couche
et dans des soifs sans fin
tu portes à ton sein, baises et respires
un candide jasmin…
Tu aimes le clair de lune qui pâlit les bois,
ô noire colombe !
la fleur d’oranger, les cactées nivéennes,
et ressens de l’horreur pour toi !…
Tu aimes tout ce qui te rappelle le Blanc, ce visage
que tu vis pour ta peine
un jour où tu sortais, le soleil se couchant,
d’une verte bambouseraie…
3 croissants rubiconds : Les gencives.
*
À l’enfant prodige Eugênio Dégremont (Ao rabequista Eugênio Dégremont)
Ndt. Cet Eugène Dégremont n’est connu d’internet que par le présent poème de Gonvalçes Crespo. D’après ce poème, il s’agit d’un enfant prodige brésilien, sans doute joueur de violon, plutôt que de rebec (rabequista : joueur de rebec), compte tenu que le rebec est un instrument médiéval (et voir le vers 5 : « aux sons du violon »). Il est probable que le poète l’appelle un « joueur de rebec » en raison de l’expression portugaise metido a rabequista, « en joueur de rebec », qui sert à désigner un enfant ressemblant à un adulte ou imitant les adultes.
Récité la nuit du 25 février 1876
au théâtre S. João de Porto
Voyez ! C’est un enfant ! ô mères, regardez-le !
Comme est vive la lumière, ardent le rayon
vibrant dans ce regard !
Quel plaisir de le voir si jeune,
au son du violon, transporté
par des rêves, tant de rêves…
Et dans la marche que rêve son âme,
devant nos yeux se déploient
des tableaux par milliers.
Le rebec soupire-t-il ? C’est cette douceur
qu’ont dans la terre lointaine les cantilènes
des jeunes filles du Brésil.
Des sons stridents retentissent ? Nous entendons
le vent de la forêt ployer les frondaisons
de sa clameur puissante…
Et les ocelots tachetés crient, et les aras
en fuyant effleurent les bambous tremblants,
et croasse le condor.
Enfoncés dans les humides pâturages,
furieusement mugissent les buffles sauvages,
et dans les fourrés
la panthère saute et les rusés alligators
pleurent, feignant des deuils lacrymatoires
sur les sables fauves.
Le rebec sanglote ? Entendez,
ce sont les Noirs qui chantent les belles, douloureuses
chansons de leur pays ;
sans famille ni patrie, sans amours,
nul n’adoucit le fiel de leurs souffrances,
triste race infortunée !
À présent, comme en transe d’amour,
du rebec sort un gazouillis languide
ravissant le cœur.
Et la saudade nous peint en vives couleurs
le cantique lascif des grives
dans les ombres du sertao.
C’est tout cela et plus encore que je vois, admire, écoute,
les yeux humides de larmes,
ô adorable enfant
qui, au lieu de chasser des papillons,
parmi les champions viens batailler
et faire honneur à ton Brésil !
Ne crois pas, cependant, prodige des enfants !
que le feu suffise, l’enthousiasme, l’inspiration ;
il est nécessaire de travailler pour parvenir à quelque chose ;
autrement tu appelleras en vain la gloire.
Eh quoi ! t’imagines-tu peut-être
que sans lutter, sans souffrir, sans tourments,
l’artiste pourrait élever aux quatre vents
l’Épopée, le Drame, la Statuaire, la Partition ?
Courage, travaille, précoce artiste,
ris des précipices, triomphe de l’abîme !
Embrasse d’un regard large l’azur profond.
Te voilà sur les sommets ! Élève-toi vers l’idéal !
*
Les vieilles négresses (As velhas negras)
Ndt. À l’attention des algorithmes : il n’y a aucune nuance péjorative dans le mot « négresse » en soi. Les poètes n’avaient pas encore inventé des mots sous prétexte que d’aucuns emploient ceux qui existent en manière de dépréciation, et ils ne sont pas tenus de suivre des ordonnances de linguistique quand elles appauvrissent la langue. Le poète Ernesto Cardenal, pour rendre hommage aux Indiens d’Amérique, a traduit de la poésie « primitive », et Blaise Cendrars a compilé une Anthologie nègre et publié des Petits contes nègres pour les enfants des Blancs. Si « nègre » était forcément insultant, comment ne le serait pas aussi « négritude » ? Les linguistes et bureaucrates qui affirment que « nègre » a en soi une connotation péjorative font erreur. – Ici, le terme « négresse » permet d’éviter l’expression « vieilles Noires », c’est-à-dire l’apposition de deux adjectifs dont le second possède un usage substantif, expression teintée d’ambiguïté (le n majuscule corrige certes l’amphibologie à l’œil, mais la poésie, doit-on se rappeler, a toujours une dimension auriculaire prééminente). On nous passera d’autant plus ce mot que, comme Cardenal rendant hommage aux Amérindiens, c’est un Portugais de couleur que nous traduisons, un homme de couleur qui fut également député de son pays, à une époque où la France n’avait pas encore poussé la tolérance raciale jusqu’à permettre la célébrité à plus noir qu’Alexandre Dumas, quarteron (un quart de sang noir).
Les pauvres vieilles négresses
sont assises à l’écart
du joyeux batuque.
Les jeunes esclaves4 enjouées sautent
autour des feux
et des tonneaux de goudron.
Sur la forêt pleine de rumeurs,
le beau clair de lune répand
sa blanche lumière tropicale.
Les lucioles scintillent
dans le vert obscur des champs
et les dépressions du vallon.
Quelle nuit de paix ! quelle nuit !
On n’entend pas le claquement du fouet
ni les cris du contremaître !
Et les pauvres négresses
inclinent leurs fronts las
en torpeur léthargique.
Elles songent : autrefois
il y avait aussi des chants
et les jours étaient heureux !
Ah, quelle profonde nostalgie
de la vie, de la jeunesse
dans les savanes de leur pays !
Et devant leur regard vide
de tout espoir, froid, froid
comme un voile de veuve,
ressurgit et pleure le passé
– Pauvre nid abandonné
que la neige a trempé, détruit… –
Elles songent à leurs amours,
éphémères comme les fleurs
que le soleil brûle dans le sertao…
Leurs enfants une fois grands
leur furent enlevés pour être vendus
et nul ne sait où ils vivent.
Elles connurent de nombreux maîtres,
bercèrent le sommeil
de mainte gente mame5 !
Ce furent des servantes aimées,
à présent inutiles, courbées
dans une vieillesse imbécile !
Cependant la lune d’argent
enveloppe la colline, les bois
et les caféiers !
Et les Noirs, riant de toutes leurs dents,
sautent joyeux, contents,
dans le batuque sonore.
Sur la vaste terrasse,
la fille du propriétaire terrien,
la gente demoiselle sentimentale
écoute un cousin revenu depuis peu
lui raconter le poème démesuré
des nuits du Portugal.
Et elle entraperçoit en souriant
la vision tentatrice
de lointains paradis…
Tandis que les pauvres vieilles
songent, assises à l’écart
du joyeux batuque.
4 jeunes esclaves : Traduction de « creoulas ». Le mot creoulo (crioulo dans la graphie moderne), « créole », sert entre autres à désigner en portugais – et c’est bien le sens qu’il a ici – des esclaves nés en Amérique par opposition à leurs aînés emmenés depuis l’Afrique. La nostalgie des vieilles esclaves pour leur pays natal sur le continent africain, pour « les savanes de leur pays », fait partie des dimensions de leur isolement dans la vieillesse.
5 gente mame : Traduction de « sinhá gentil ». Il s’agit de la déformation de « senhora gentil » dans le parler des servantes noires, déformation ou abréviation populaire consacrée par les dictionnaires portugais. En français, une abréviation populaire de « madame » est « mame » (Cnrtl).
*
La mort de Don Quichotte (A morte de D. Quichote)
Le bouclier brisé, sans lance, la cotte de mailles en loques,
seul, abandonné, tâtonnant comme un aveugle,
à la lumière dolente, immaculée du crépuscule
le vieux héros de la Manche retourne à son village.
Une mince fumée sort du toit des fermes,
les jeunes filles rient au bord de la fontaine
et, doucement, à la claire vibration de l’angélus
voix et chansons se mêlent.
Et l’audacieux Champion, le Justicier, le Fort
qui s’en était allé par le monde combattre le mal,
défendre la Femme, défier la Mort,
s’assoit sur les degrés du domaine paternel.
Ses coudes aigus sur les genoux
et le front sur son poing fermé,
il resta un long moment, sans larmes, silencieux,
à contempler son passé inutile…
Et là, dans la douce paix de son village,
il se sentit accablé d’une tristesse infinie
en entendant ces mots : « Ta Dulcinée est morte,
missionnaire du Bien, ta mission est finie ! »
Et lui d’écouter et de méditer ! Sa nièce espiègle
vient l’embrasser, lui parle, rit, mais le héros
répond : « La mort approche,
conduisez-moi dans mon lit ! » Et l’entendre fait mal.
Près de sa couche, l’avocat, le curé
tentent de ressusciter ses rêves et ses chimères ;
ils lui dépeignent le Mal triomphant, hélas,
le faible aux pieds du puissant, l’homme bon livré aux bêtes…
Ils lui racontent la froide horreur des cachots sans lumière,
que dans les tours féodales le vieux Crime étale sa pompe,
que les croissants de l’Islam ont vaincu la Croix,
que l’Injustice fait la Loi… Alors, féroce et sublime,
agité, demi-nu, sinistre, le chevalier
gronde comme le tonnerre : « Ma cuirasse !
Qu’on selle Rossinante ! Ô Sancho, écuyer,
apporte ma lance, vite ! et ma bonne épée ! »
Ses yeux étaient de feu, son aspect redoutable,
et l’on sentait vibrer la lance imaginaire…
Mais il tomba mort de son lit,
un sourire d’enfant aux lèvres !


