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N’était la mer : La poétesse Fernanda de Castro

Fernanda de Castro (1900-1994) est, avec Florbela Espanca et Virgínia Victorino (traduite par nous ici), un grand nom de la poésie féminine portugaise du siècle précédent. Elle fut l’épouse de l’écrivain Antόnio Ferro, qui, après avoir édité en 1914 la revue Orpheu, l’organe influent de la dénommée « génération Orpheu » comprenant en son sein les noms aujourd’hui les plus fameux des lettres et des arts portugais du vingtième siècle, fut pendant plus de quinze ans le « monsieur culture » de l’Estado Novo salazariste (en tant que « Secrétaire national à l’information et à la culture populaire » de 1933 à 1950) ; je vois dans cette donnée biographique la raison – à caractère idéologique – pour laquelle Fernanda de Castro est inconnue en France.

Descendant par son père de l’« Architecte en chef » du royaume du Portugal au dix-huitième siècle, João Frederico Ludovice (né Johann Friedrich Ludwig), elle était par sa mère d’un lignage de brahmanes indiens, de Margao dans la région de Goa, colonie portugaise jusqu’en 1961. De son mariage avec Antόnio Ferro sont issues plusieurs figures intellectuelles, leurs enfants, le philosophe Antόnio Quadros et les femmes de lettres Rita Ferro et Maria Ana Ferro, et parmi leurs petits-enfants la femme de lettres Maria Gautier ; cas singulier d’une dynastie intellectuelle d’origine brahmanique au Portugal. Cette filiation est évoquée dans le poème « Atavisme » ci-dessous (où l’aïeul brahme est dit « bouddhiste »).

Fernanda de Castro reste de nos jours une figure respectée de la littérature portugaise. Un dossier spécial lui a été consacré par la revue littéraire Nova Águia du deuxième semestre 2020, pour les cent vingt ans de sa naissance, avec la contribution de nombreux auteurs.

En 1969 elle publia une anthologie de son œuvre poétique, en deux volumes, Poesia I-II. Les textes du présent billet sont tirés du premier tome. – « N’était la mer », du titre de l’un des poèmes traduits, parce que l’âme portugaise est celle d’une nation maritime, qui eut un outre-mer avant tous les autres pays européens.

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Photo : Fernanda de Castro e Antoninho Gabriel, par Sarah Affonso, 1928. Il s’agit d’un portrait de la poétesse avec son fils, qui deviendra le philosophe Antόnio Quadros. Sarah Affonso était l’épouse du peintre Almada Negreiros, le grand nom du modernisme pictural portugais, membre de la « génération Orpheu ».

*

Danses de ronde
(Danças de roda, 1921)

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Méditation (Meditação)

Parfois, quand la nuit tombe
lentement, paisiblement,
je m’assois à la fenêtre et suis des yeux
la courbe mélancolique du couchant.

Je ne veux pas allumer. Dans la pénombre
on pense davantage et l’on pense mieux.
La lumière blesse les yeux, éblouit,
et je veux voir en moi, mon amour.

Pour faire mon examen de conscience
je veux le silence, la paix, le recueillement,
car c’est ainsi seulement, pendant ton absence,
que je parviens à libérer ma pensée.

Je cherche alors à supprimer en moi
l’influence néfaste qui domine
mes nerfs fatigués ; mais à la fin
je reconnais que t’aimer est mon destin.

Loin de toi je m’enhardis à penser
à cette force étrange qui m’enchaîne,
et j’ai la sensation de la haute mer
dans une sauvage nuit de tempête.

Tu as dans le regard des magies de prophète
qui sait lire dans les cieux, la mer, les braises.
Tu le devines, je serai le papillon
qui voyant la lumière se brûle les ailes.

Pourtant je ne me plains pas, ne déplore pas
cette volonté qui s’impose à la mienne.
Je ne me révolte pas, je cède à l’enchantement
– esclave qui ne sut être reine.

*

Ville en fleur
(Cidade em flor, 1924)

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L’esplanade (O aterro)

Ndt. L’Aterro da Boa Vista fut un chantier urbanistique majeur de Lisbonne au dix-neuvième siècle. Il s’agit du terrassement de sols boueux au bord du Tage. Sur cette « esplanade », comme nous l’appelons dans cette traduction, fut bâti un long boulevard, l’avenue du 24 juillet.

Le long de ce quai, énorme et mal fréquenté,
du Tage aux troubles eaux boueuses,
s’étend le marché.

Sur le bord,
ce sont des luttes violentes,
et sanglantes,
dans les mille tavernes du quai.

Fatales, éternelles,
les luttes pour la vie,
le vin, l’amour,
la douleur
déforment des crânes déjà grossiers.
Et il y a des visages noirs et des mains crochues
dans les bouges.

Ce gamin-ci, aux yeux profonds,
déjà sait larronner
et fait des gestes immondes
à qui passe devant lui.

Et cet autre qui va par-là,
cigarette à la bouche et casquette de côté,
est déjà maître dans l’art d’embobiner.
Et cette fillette ingénue
aux gestes timides,
quelle vie a-t-elle menée !

De retour de la Ribeira,
une poissonnière ambulante,
silencieuse, sculpturale,
a des mouvements agiles de sardine,
sent le sel.

Voilà que retentit le sifflet d’un train,
secouant la torpeur du chemin de fer,
immobile, endormi.

Macrocéphales, bilieux, les tramways
passent sur les rails rigides et géométriques.
J’entends un cri de boniment,
et le timbre, extraordinaire,
me fait penser
aux vers de Cesário†.

Un vieux clocher sonne midi
au-delà de Pampulha.
Sur les docks,
le fleuve a sommeil,
et clapote.

Le marché est à présent
un monticule de détritus,
où passe une vieille sorcière
traînant ses os.

Sur le quai, la marée tire avec force,
tente d’arracher la boue,
mais elle n’est jamais parvenue à l’emporter tout entière
et les eaux restent couleur d’argile,
et sur les murailles de pierre croît le tartre.

Ingénue et jolie,
seulement une note :
au loin, sur le Tage,
un vol de mouette.

Cesário : Le poète Cesário Verde (1855-1886), qui peignit de la campagne et de la ville des tableaux passant pour plus réalistes que ceux des poètes antérieurs.

*

Le marché (O mercado)

– Béni soit le Soleil ! On dirait une orange
qui fait couler son jus !
– dit la femme de la baraque,
en regardant le soleil en face.
Et je songeai : À quoi sert d’être poète ?
– Hé là, attention ! ne m’écrasez pas les fruits !
Elle ne regarde pas ses pieds parce qu’elle porte un chapeau !
Et je pense, résignée :
Tant de brutes
sous ce ciel clair et lumineux !

Je traverse des rues de légumes,
cela donne envie de boire tant de fraîcheur.
– Mademoiselle, s’il vous plaît ? –
alors surgit de derrière un panier
une fraîche et jolie fleur humaine :
– Oui, madame, voulez-vous prendre le reste ?

Mince, flexible comme un roseau,
elle a le visage rond, un petit nez aquilin,
et à force d’habitude cette jeune femme
a pris la couleur des fruits et des corbeilles.

Par un étrange et curieux mimétisme
qui rend leur apparence plus gracieuse,
les paysannes qui vendent leurs légumes
sont fraîches, estivales comme des fanes de navet,
et sentent le thym, la menthe.

Des poissonnières, dans leurs gais habits,
empressées, sveltes comme des yoles,
portent leurs paniers à travers la ville
telles des bateaux voguant le vent en poupe.

Des laitières sentant la crème, sentant le lait
sont descendues de la sierra, dures et farouches,
penchées sous le poids des pots.
Villageoises sans le moindre fard
qui ont sur la peau l’odeur des pâturages
et passent avec grâce, balançant leurs cruches.

– Les bonnes fraises mûres ! elles sont de Sintra !
Moins cher ? Non pas ! Quelle grippe-sou !

Et sur les fleurs, les fruits et les femmes,
le soleil devient plus doux, plus doré.
Épars dans l’air flottent mille plaisirs
et chaque regard réfléchit, passionné,
ce paganisme ardent du marché.

*

Jardin
(Jardim, 1928)

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Un grand amour (Um grande amor)

Un grand amour ne tient pas dans un vers
de même qu’une vie ne tient dans un jardin,
que Dieu ne tient dans l’Univers,
ni mon cœur en moi.

La nuit est plus petite que le clair de lune
et le parfum est plus grand que la fleur.
La vague est plus haute que la mer.
Dans aucun vers ne tient un grand amour.

Dire en vers ce que l’on pense,
idée de Poète, idée folle.
La plus longue phrase ne peut suffire,
le baiser dit plus que la bouche.

Personne ne doit raconter son secret.
Les vers d’amour doivent être faits seulement
comme les oiseaux chantent dans les arbres,
comme les fleurs se baisent au jardin.

Quel vers incomparable, infini,
fait de soleil, d’éclat mystérieux
pourrait dire ce qu’avec un cri
la femme dit quand lui naît l’enfant ?

Et quand sur nous descend la tristesse,
comme la pénombre sur le jour,
une larme triste et sans beauté
dit plus que la froide parole nue.

Poème d’amour… pour l’écrire
que Dieu me donne l’encre du clair de lune,
la lampe suspendue d’une étoile,
l’immense encrier de la mer.

*

Soleil de Paris (Sol de Paris)

Pâle, imberbe, frileux et blond,
ce soleil de Paris,
bel et jeune et drapé d’or,
ne semble pas heureux.

Il traîne par les rues le dégoût
de son ennui sans fin.
On voudrait lui passer sur le visage
un peu de carmin.

Il y a je ne sais quelle nostalgie glacée
dans son regard distant.
Il traîne avec lui toute la neurasthénie
du long boulevard.

Il voit ses poumons se désagréger en sang,
aspire de la cocaïne,
et les taches violettes de son corps exsangue
sont des baisers de morphine.

À midi déjà sa poitrine malade
s’arque de fatigue.
Et il lui faut encore, avant de voir la fin,
traverser l’espace.

Lumière de Paris, anémique, épuisée
par tant de sensations :
l’herbe des jardins, fraîche et mouillée,
te fait mal aux poumons.

Soleil de trois heures, soleil dolent et blond,
déjà face à la mort.
La rue de la Paix, dans ses vitrines, a plus d’or
que toute ta cour.

Soleil de Paris, tu pâlis tout
ce sur quoi tes lèvres se posent :
les miroirs, les bijoux, le velours,
les roses et les femmes.

Cette lumière, grisâtre et sans chaleur,
qui te donne des tons de vert-de-gris,
te porte aux lèvres une fausse couleur,
tu dois avoir beaucoup de fièvre.

Cinq heures de l’après-midi. Cette lente agonie
m’affaiblit et me rend triste.
Le soir est à présent funèbre, couleur de cendre.
Le Soleil s’endort dans la Seine.

*

Communion (Comunhão)

Comme un oiseau fou, chante la cloche.
L’encens est comme un voile,
une auréole enveloppant chaque sainte.
Ce matin a saveur de ciel.

L’église est tout entière un grand autel,
et chaque autel est un brancard de procession
où les saints et les roses vont ensemble.
Ce matin a saveur de fleur.

C’est l’heure où l’hostie approche.
Les voiles de communion
sont plus blancs que la farine.
Ce matin a saveur de pain.

Dieu ceint d’un long, doux embrassement
la multitude fidèle.
Une saveur de printemps flotte dans l’air.
Ce matin a saveur de miel.

Dans la pénombre de l’église l’hostie bénite,
comme un phare lumineux,
arrache à l’obscurité la foule grise.
Ce matin a saveur de soleil.

Au sol s’effeuille le genêt à profusion,
la lavande des bois.
L’émotion monte à fleur d’yeux.
Ce matin a saveur de fontaine.

C’est l’heure où la foi, dans la communion,
expulse les pharisiens.
L’église à présent est tout entière un cœur.
Ce matin a saveur de Dieu.

*

De ce côté de l’âme et de l’autre
(Daquém et dalém alma, 1935)

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Atavisme (Atavismo)

I

D’une aïeule blonde, pâle, innocente,
plus claire que la clarté même,
qui aimait en Jésus-Christ l’Humanité,
et qui mourut sans histoire, humblement…

D’une aïeule blonde, fragile et dolente,
plus chaste que la chasteté même,
qui d’un geste apaisait la tempête,
et qui aima sans délires, chrétiennement,

j’héritai les yeux clairs, sans péché,
toute une tradition, tout un passé
d’innocence, d’amour et de pardon,

un désir de paix, de vie calme,
une âme capable d’être seulement âme,
et mon douloureux cœur humain.

II

D’un aïeul mystérieux et fataliste,
aux gestes rares, au regard lointain,
qui vit arriver aux terres du Levant
les hordes européennes de la conquête…

D’un aïeul qui fut noble et fut bouddhiste
depuis les yeux jusqu’à la soie de son turban,
et voyait mourir, à dos d’éléphant,
des crépuscules d’opale et d’améthyste,

je reçus la couleur sombre de la cannelle,
l’étrange indifférence de la gazelle
qui meurt, en pardonnant, sans un cri,

je reçus des gestes et des croyances d’autres temps,
un respect sacré pour les animaux
et la volupté de la mort et de l’Infini.

*

Poème de la maternité (Poema da maternidade)

« Ce n’est pas possible ! Je ne veux pas ! Je ne consens pas !
Tout en moi se révolte, la chair, l’instinct,
ma jeunesse, mon amour,
ma vie en fleur !
C’est un mensonge ! Un mensonge !
Si mon enfant respire,
si mon corps consent,
mon âme ne le veut pas !
Je ne veux pas être mère ! Il me suffit d’être femme !
Il me suffit d’être heureuse !
Et mon instinct dit :
c’est fini, fini ! À présent renonce,
ta nuit commence, ton jour est terminé !
Tes vingt ans ? Envolés ! Ta jeunesse
a perdu sa flamme et sa chaleur, perdu son âge.
Résigne-toi. Tu es femme. Dieu l’a voulu ainsi.
Tu étais fleur, à présent seulement racine.
Cela ne se peut ! Mon sort est injuste,
je ne veux pas donner la vie à qui m’apporte la mort.
Je refuse de souffrir. Ma jeunesse
me demande horizon et liberté.
Mon destin doit avoir un autre lustre !
Je veux vivre ! Et je meurs, je meurs…

Mon enfant !
Ce n’est pas possible, Jésus ! Je ne mérite pas tant !
Enfant de ma douleur, je ne pleure plus, je chante !
Parce que, Seigneur,
il n’y a qu’un seul mot : amour, amour, amour !
Donnez-moi une autre voix qui n’ait jamais dit
de mauvaises choses, des choses viles, et qui ait saveur d’Infini.
Donnez-moi un autre cœur, plus pur, plus profond,
car le mien s’est brisé au contact du monde.
Donnez-moi un autre regard, qui n’ait jamais regardé,
ne possède ni présent ni passé.
Donnez-moi d’autres mains car les miennes ont touché
la vie et la mort, le bien et le mal, et ont péché.

Mon enfant, pourquoi ? En venant à moi,
tu as changé en jardin
les épines de ma triste chair.
Et comment es-tu parvenu
à peindre de soleil les heures les plus sombres ?

Mon petit, dors, dors,
et laisse-moi chanter
pour écarter
la vie, cet énorme croque-mitaine.

Allons jouer maintenant…
Avec quel jouet, mon petit ?
La mer, le ciel, cette rue ?
Je t’ai déjà donné mon destin,
je peux bien te donner la Lune.

Voici un bateau, un cheval,
une étoile, la mer sans fond.
Tu trouves encore que c’est trop peu ? Laisse ça !
Si tu le veux, je te donne le monde.

Pourquoi ne veux-tu pas jouer,
pourquoi préfères-tu pleurer ?
Jésus ! Qu’a donc mon fils ?
Quelle vie étrange brille
en ses yeux ?
Une vie inquiète et sombre
que je ne lui ai pas donnée
est en train de brûler sa fraîcheur.
Aujourd’hui encore, mon fils, tu n’as pas souri
et ton regard est triste,
tu as l’odeur de la nuit, du deuil, du vert-de-gris…
Seigneur, mon fils a la fièvre,
son souffle est brûlant, son regard, incandescent !
Lui dont la respiration sentait l’œillet
et qui avait un regard d’étoile ou d’émeraude,
il a maintenant dans la bouche un goût amer
et sent la nuit, le deuil, le vert-de-gris…
Seigneur, mon fils a la fièvre !
Retirez de mes yeux le ciel et la lumière,
délivrez-moi du blasphème… Dieu, Jésus,
car si mon fils meurt, s’il agonise,
pourquoi y a-t-il sur la terre des fleurs qu’il ne foule point ?
Si je dois le déposer dans une fosse, à genoux,
pourquoi les astres sont-ils si hauts ?
Seigneur, je suis coupable, je sais ce qu’est le péché,
mais lui, mon Jésus, n’a pas vécu.
Pour moi il n’est point de maux que je n’accepte,
mais lui, si près de ton ciel encore !
Sa vie a consisté à boire mon lait…
Dans le regard dont il me regardait il y avait un voile
de brouillards, de brumes d’autres vies.
Parfois il avait les paupières baissées
et se mettait à pleurer contre mon sein,
avec la nostalgie, peut-être, du ciel, de l’espace.
Ô mon fils a la fièvre !
Pourquoi entends-je chanter sur les chemins ?
Pourquoi y a-t-il des berceaux et des nids ?
Vie ! Mon fils était beau,
mon fils était fort !
Vie, quelle mère es-tu ? Défends-moi de la mort !
Vie, Vie, Vie…

Loué soit Dieu ! La mort s’en est allée,
tu n’as plus de fièvre !
Mon petit enfant vit,
cet enfant à moi, à moi seule !
Et mon petit enfant pleure, et je peux chanter !
Et mon petit enfant rit, et je peux pleurer !
Et mon petit enfant vit et toute la vie chante,
toute la terre est une gorge fraîche et sonore !
Que tout le monde le sache, que toute la terre le voie !
Dieu soit loué !
Qu’il soit loué !

*

Solitude (Solidão)

J’avais peur de la solitude. Je craignais
de me trouver face à face avec moi-même,
et je me résignais à vivre contente,
ne pouvant vivre heureuse.

Je voulais beaucoup de gens autour de moi,
partageais en minutes ma journée,
cherchant l’illusion d’une joie
que je désirais tant, en vain.

Mais bientôt je compris que la solitude
était de n’avoir personne dans le cœur,
alors cherchant un autre but à mes pas

je fis de la vie un chant plus profond
et peu à peu limitai le monde
à la courbe réduite de mes bras.

*

Trente-neuf poèmes
(Trinta e nove poemas, 1941)

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L’île (A ilha)

Sur une carte de continents inconnus,
avec des forêts de rêves et d’étoiles
d’où jamais n’approchèrent les caravelles
des routes maritimes fréquentées,

sous le soleil tropical des climats chauds,
il est une Île avec des colombes et des gazelles,
des lits d’aromatiques ombelles
et des jardins de pommes et de serpents.

Bronzée et parfumée, mon Île
sent la cannelle, le santal, la vanille,
elle a la Lune et le Soleil dans sa peau sombre,

et ses pierres brûlent comme des braises.

Ah, qu’attends-tu ? Allons-y, si tu as des ailes
et as soif et faim d’Aventure.

*

Exil
(Exílio, 1952)

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Exil (Exílio)

Je sais où je suis née : dans cette rue
d’arbres morts et de vieilles maisons
où je fis mes premiers pas
et où mes ailes puériles, timides
se changèrent peu à peu en bras.

Mais que m’importe ? Je me sens perdue
comme quelqu’un qui s’est perdu dans une vie d’enfant,
et je sais que ma vie est une autre vie,
je sais que je ne suis pas moi, que je ne suis pas moi !
Que je viens de plus loin, du pays reculé
qui flotte entre le rêve et la réalité,
que jamais mon enfance n’eut de patrie,
que mon âge n’eut jamais d’âge.
Que mon pays, s’il existe, est comme la quille
d’un bateau qui demande inutilement
une impossible île inconnue
baignée par une mer inexistante.

Et pourtant je suis née dans cette rue
d’arbres morts et de vieilles maisons
où je fis mes premiers pas
et où mes ailes puériles, timides
se changèrent simplement en bras.

*

Arôme, essence, pollen, harmonie… (Aroma, essência, polen, harmonia…)

Moi qui aime seulement les vieux vêtements,
les vieilles maisons aux murs obliques,
les poussières ancestrales, les cendres mortes,
les roses et les rouges décolorés ;

moi qui aime seulement les vieux domaines
aux agrestes rosiers mal arrosés ;
les rideaux de dentelles ajourés
par de vieux doigts dans de vieux dés ;

moi qui aime seulement les vieux tiroirs,
les vieilles malles pleines de satins défraîchis,
de soies, de rubans, de parfums oubliés,
éventails, missels, bouquets de violettes ;

moi qui aime seulement ce que nul ne convoite,
ors de soleil, argents de brume,
filigranes de fleurs sur les plates-bandes,
feuilles détachées que disperse le vent,

écume des marées, coquillages vides,
scintillations d’étoiles, cieux distants,
gouttes de rosée – frais diamants,
chants de bulots – vertes mélodies ;

moi qui ne demande à Dieu que les restes
des humaines ambitions et des vains partages,
continents de clair de lune, îles rêvées,
nuages de fumée que ne désire personne ;

moi qui n’aime que la rude symphonie
du vent libre, et les doigts de velours
de la pluie sur les toits de ma rue,
arôme, essence, pollen, harmonie,
moi qui n’aime rien, j’aime tout :
j’aime la Poésie.

*

N’était la mer ! (Não fora o mar!)

N’était la mer,
je vivrais heureuse dans ma rue,
au premier étage de ma maison,
en voyant, de jour, le Soleil et, de nuit, la Lune,
silencieuse, tranquille, sans coup d’aile.

N’était la mer,
mes pas seraient comptés,
tant pour vivre, tant pour mourir,
et tant de mouvements des bras,
petite angoisse, petit plaisir.

N’était la mer,
mes rêves seraient sans violence
comme des bulles irisées de savon,
cristal éphémère, transparente apparence,
et le reste – gouttes d’eau dans ma main.

N’était la mer,
ce cruel désir d’aventure
serait musique vague au crépuscule
et non braise vivace, une brûlure,
à peine plus que le parfum d’une fleur.

N’était la mer,
le long appel, le chant de la sirène,
serait seulement une illusion, un mirage,
brève chanson, courte promenade sur le sable,
balbutiant désir de voyages.

N’était la mer,
résignée, au lieu de regarder les étoiles,
tout ce qui est haut, inaccessible, profond
– sommets, châteaux, tours, nuages, mâtures –,
je marcherais dans le monde les yeux baissés.

N’était la mer,
mon chant serait fleur et miel,
aile de papillon, rossignol,
et non rude hallali, serre cruelle
d’aigle royal défiant le Soleil.

N’était la mer,
ce poulain sauvage, sans arçons,
la crinière au vent, sans harnais,
mon cœur altier, indomptable,

n’était la mer, mangerait dans la main,
n’était la mer, accepterait le frein !

*

L’oiseau bleu (Pássaro azul)

De la cage dorée
la porte était fermée.
Oiseau bleu, quel crime noir fut le tien !
Tu t’es posé sur une fleur,
tu as bu la rosée,
et bleu dans l’azur
tu fus un petit ciel dans le grand Ciel.

Oiseau bleu, le nuage ne te l’a donc pas dit ?
L’âme des hommes est mesquine et plate.
Des oiseaux bleus le monde rit.
Que lui importe l’arabesque d’une aile ?

*

Âme, Rêve, Poésie… (Alma, Sonho, Poesia…)

J’entrai dans la vie
avec des armes de vaincue :
l’âme, le rêve, la poésie.
Quand je chantais
le monde riait,
mais peu m’importait :
je chantais.

Un jour,
le monde jeta des pierres contre mon chant
et mon âme se déchira.
Qu’était-ce ?
Peur, effroi,
révolte ou simplement douleur ?
Quoi que ce fût,
l’orgueil fut plus grand.

Avec dix poignards dans les ongles effilés
et dans les yeux bleus deux épées,
jamais, plus jamais je ne serais
celle qui entre dans la vie
avec des armes de vaincue.
Mon vouloir fut alors plus profond :
moi d’un côté, de l’autre le monde.
Et j’engageai la lutte inégale
du tigre et de la gazelle.

Elle fut vaincue.

Mais quels lauriers reçut de cette victoire
le monde aveugle et brutal ?
Le sang des Poètes ? Triste gloire…
Des cendres de rêves morts ? Maigre fruit…

Ah, non, épées et poignards !
Je veux seulement chanter ! Je ne veux pas d’ossuaires
ni, sous les pieds, un sol de tombes rases.
Je veux seulement chanter ! Je veux seulement mes ailes
et ma mélodie :
Âme, Rêve, Poésie.
Âme, Rêve, Poésie.

*

Oiseau de nuit (Ave da noite)

Ô sorcière noire, noire et belle,
voici mon corps, prends-le dans tes bras.
Peut-être que mes fatigues se termineront enfin,
ô noire sorcière, noire et belle !
Je ne te vois pas mais te connais : tu es longue et courte
comme la fumée que le vent répand et disperse.
Ton habit blanc est un brouillard
en forme de suaire.
Personne ne connaît ta voix
mais dans le silence tu touches
cloches, cithares, harpes, violons
de tes doigts sans phalanges.

Fille de la nuit, pâle, spectrale,
aile noire d’oiseau de la Lune.
Lac aux eaux vertes,
ton visage nu.
Tes yeux, des puits profonds ; et, tout au fond,
une astrale phosphorescence
de commencement du monde.
Tes pieds, furtives fleurs silencieuses.
Tes bras longs, longues nébuleuses,
blancs rayons lunaires.
Le long de tes doigts
il y a des sortilèges et des peurs.
À travers le silence des sphères,
m’appelle ta bouche sans lèvres.
Oh ce doux, ce vénéneux appel
de sirène de glace !
Ô ton haleine de soufre, émanation
de cratères éteints,
de printemps morts.
Musique silencieuse ton pas léger,
un lent tomber de neige
sur les feuilles d’automne.
Et de tes yeux aveugles
coulent le venin et le miel du rêve aimé.
Depuis les blanches brumes liliales
viens de ton pas court, irréel,
ailée, immatérielle, tranquille et forte.
Viens avec tes longs bras, viens,
ô mort, ô ma mort,
viens !

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Photo : Portrait de Fernanda de Castro par Tarsila do Amaral, 1922. Tarsila do Amaral est une artiste peintre brésilienne, membre du « Groupe des cinq » avec l’artiste Anita Malfatti et les écrivains Menotti Del Picchia (voyez nos traductions ici), Oswald de Andrade et Mário de Andrade, figures séminales du modernisme brésilien.

Le dernier Don Juan et autres poèmes de Guilherme de Azevedo

Guilherme de Azevedo (ou Guilherme d’Azevedo, selon l’ancienne orthographe) (1839-1882) est un poète portugais, qui s’est également fait un nom, certes moins noble aux yeux des Panites, dans le journalisme, pour laquelle activité il vécut quelques années en France, à Paris, comme correspondant de journaux portugais.

Il fut au Portugal un des plus saillants avocats de la Commune française, un fait conforme à la tendance sociale de sa poésie. Dans le recueil dont nous avons extrait les poèmes suivants, recueil intitulé A Alma Nova (L’âme nouvelle) et publié en 1874, Azevedo se montre un véritable Sénèque, avec une critique sociale moralisatrice. Que l’on ne se méprenne pas sur le sens que nous donnons à ce terme : nous sommes loin d’adhérer au sens commun des écrivains de carrière en la matière. Selon le mot d’André Gide, « avec les bons sentiments on fait de la mauvaise littérature ». N’est-ce pas dire qu’avec la bonne littérature on fait des sentiments mauvais ? Si c’est le cas, il faut admettre avec Platon que les « poètes », les gens de lettres, sont un fléau qui doit être banni. Or la pensée révolutionnaire peut être fondée sur de « bons sentiments » sans avoir à rougir ; et nous invitons notre lecteur à parcourir nos traductions de poésie révolutionnaire des quatre coins du monde, où il trouvera des poètes de réputation internationale, dont nous sommes prêts à parier que le nom continuera d’exister quand celui de Gide n’intéressera plus que les historiens de la littérature. Je parle d’un homme qui régna comme un bonze, avec Cocteau dont il partage plusieurs traits, sur les lettres françaises une grande partie du vingtième siècle. La lumière de son nom pâlira comme, malheureusement, celui de la France aujourd’hui dans le monde.

*

Je chante peu souvent… (Eu poucas vezes canto…)

Je chante peu souvent les cas mélancoliques,
les élégantes léthargies, les bucoliques extases
et les cruels malheurs du cœur ;
mais je ne célèbre pas non plus le vice et je hais le débraillement
de la Muse sans pudeur montrant sur les chemins
ses jarretelles à la foule.

La poésie sacrée, la pérégrine éternelle,
souffre, ai-je entendu dire, d’un mal moderne,
de lassitudes sans nom, d’ennuis idéels ;
et qu’elle s’essaye présomptueuse à l’attitude romanesque
et, vaine de soi, badigeonne son col éburnéen et froid
de crèmes vulgaires !

Qu’ils jugent mal de toi, de ta chasteté !
Aveuglés par l’éclat des étoiles de la ville,
par les faux oripeaux des élégantes courtisanes,
ils se voient déjà toucher ta robe somptueuse,
ô déesse virginale aux célestes colères,
aux charmes juvéniles !

Quand retentit la chansonnette joyeuse des bacchantes
saluées dans les wagons, sur les quais, au restaurant,
apparitions au regard coquin, au pied provocant,
ils croient déjà entendre les voix du paradis,
aimant ce qu’il y a d’obscène et de faux dans le sourire
des muses de café-concert !

Oh, tu n’es pas, c’est certain, la vierge fragile,
étiolée, muscadine qui va, après la messe,
montrer par toute la ville son élégant dédain,
ni la belle éprouvant un vaporeux ennui
en rêvant au riche et gros fiancé
qui la payera bien !

Et je ne peux non plus croire, archange, que tu sois
la gente demoiselle qui, à la porte des églises,
tandis que la foule galante adore la croix,
pour le pauvre malade fait la quête
dans les pompes sublimes de la mode, qui la console
des souffrances de Jésus !

Et, dans les temps de combat, quand pleurent les peuples
et que la guerre massacre tout et que les rois dévorent tout,
je ne pense pas que tu seras
la gente dame qui prodigue ses languissantes fatigues
dans les salons pompeux à faire de la charpie
à la lumière éclatante des becs de gaz !

Tu es la noble apparition, à moitié sauvage,
au regard profond et bon, à l’habit blanc,
au front immaculé, au sein virginal,
qui dessine une clarté dans l’espace
et porte sur son front une chaste parure
de feuilles naturelles.

Tu possèdes la ligne parfaite des figures candides,
des courbes divines, les couleurs saines et pures
d’une austère virginité, de belles manières,
et tu suis ton chemin majestueusement
en laissant flotter ta tunique de lin
dans la fraîcheur des brises !

Quand s’arme ta sœur la Justice,
tu accours au combat et pointes dans la lice
une épée de lumière contre le Mal dominateur ;
et tu penses à la beauté harmonieuse des choses,
sentant qu’un monde se meut sous les tombes,
dans le germe d’une fleur !

D’un sourire cruel, une cuisante ironie,
tu sais aussi faire claquer, sereine, altière et froide,
le fouet fébrile des grands châtiments ;
et, te voyant sourire, la génération dolente
pense peut-être ouïr la note décadente
des chants morbides !

Oh, vole sans t’arrêter, ayant sur tes épaules
le manteau constellé, déesse des émerveillements,
jusqu’à parvenir aux régions de lumière
où dans la poussière aurifère des astres,
contrit, Satan à genoux étanchera
les plaies de Jésus !

Place à ma fée, dames languides !
Et, vous qui aimez les nuits tentatrices du cirque,
les voiles flottants, les gestes divins,
voyez-la passer dans un tourbillon fantastique,
volant sur le coursier frémissant, nerveux et souple
du nouvel idéal !

*

Là-bas j’ai vu passer… (Eu vi passar, além…)

Là-bas j’ai vu passer, qui voguait sur les mers,
le cadavre d’Ophélie : l’écume du tourbillon
et les algues tièdes servaient de robe
à cette triste apparition des nuits séculaires !

Cette dépouille allait tristement vers les régions polaires
dans le limon des marées ; et le dur cartilage
emportait, tremblotant aux haleines du vent,
dans le sein rongé, de grands nénuphars !

Oh ! je me souviens que toi aussi, mon âme, en de certains jours
tu souriais dans les vagues harmonies
des choses idéales ! mais, aujourd’hui, à la lumière finissante

des astres sous lesquels tu chemines, les ruines
de tes créations fantastiques, divines
ne servent plus que d’aliment aux lys de la justice !

*

Vieille farce (Velha farsa)

Un tambour bat au loin. On dirait le dernier soupir
d’un monde qui s’écroule ; tous arrivent en foule !
Ils viennent voir passer un vieux saltimbanque
avec une bête qui danse attachée à la corde.

Ô vils funambules, comédiens en haillons,
votre rire stupide plaît à la multitude !
Et quand vous passez, l’ange des égouts
vous jette la fleur qu’il trouve à portée de main !

Tout le monde accourt aux danses grotesques
des vieux animaux naguère féroces
et qui subissent désormais les rires des enfants,
les cris de la foule, pour dix réaux.

Un vieil histrion, chauve et pâle,
raconte l’instinct bas et mauvais de la bête sanguinaire
et fustige un ours à moitié invalide
qui lèche les mains du peuple et pratique l’escrime avec un bâton.

Puis il incline la tête et oblige à lui baiser la joue
la bête légendaire regardée avec effroi
tandis qu’une élégante déesse, de barège vêtue,
annonce le prodige aux roulements du tambour !

Et les mères prennent dans leurs bras des enfants rachitiques
qui n’ont jamais vu la lumière des oripeaux ;
et la foule s’accroît de la troupe des soldats
– l’ilote de la ville est rejoint par l’esclave des casernes. 

Le funambule crie. Cette représentation
en impose à la foule extasiée, comme un évangile.
Et sur un chien malade un vieux singe
promène noblement des gestes de bouffon.

Accourez de toutes parts, pressez le pas,
laissez là vos travaux et venez voir dehors
les talents d’une bête, les affiquets d’un clown,
un ange qui sue et demande à boire !

Tu vois, ô peuple fabuleux, ta propre image
dans ce bal comique que peut à peine payer ta bourse,
car en ce monde tu es encore le vieux dromadaire
que l’histrion fait danser à la baguette sur les places !

*

Misère sainte (Miséria santa)

Entré ce matin dans une église de la ville
ouverte à tous, mais triste et presque solitaire,
en voyant l’abandon de cette vieille majesté
de trône croulant, j’en ressentis une certaine douleur.

Il ne restait que quelques vieilles dorures
de la splendeur passée, et il ne me fut pas difficile de voir
qu’une couche de poussière couvrait les évangiles
ainsi qu’une chose oubliée et peu propre à la lecture !

La Vierge, surtout, la mère prédestinée
qui lava le Golgotha dans les larmes de fiel
que devra pleurer toujours la femme aimée,
qu’elle soit la mère du Christ ou celle de Rossel1,

je la trouvai, triste, désolée, dans un coin
sans pompes ni lumière, couverte d’oripeaux
aussi vieux que le manteau déchiré, déteint
qu’elle devait – c’était il y a longtemps – à la foi des fidèles !

Celui dont les affections sont bonnes et pures peut bien me dire
qu’il est encore possible de trouver de belles cathédrales
où les Christs simples et les martyrs obscurs
brillent dans l’éclat des splendeurs théâtrales.

Je le sais ; mais, comme je l’ai dit, le hasard, ou quoi que ce fût,
me conduisit dans un temple pauvre, et c’est là que je vis
qu’il y a des mendiants du ciel au regard calme et doux,
des prolétaires de l’autel, à qui nul ne sourit !

En voyant cette humilité – j’ai de cela parfois –,
je ne sais pourquoi je pensai aux morbides visions
qui ne sont que des filles de bourgeois
mais parent leurs robes de dentelles françaises.

1 Rossel : Louis Rossel, communard français, fusillé en 1871 à l’âge de vingt-sept ans. Le poète Gomes Leal semble s’être souvenu de ce vers dans son recueil Claridades do Sul de 1875, où l’on trouve également un vers nommant ensemble le Christ et Louis Rossel : « tu vas ivre du sang de mille justes, / de mille sages… du Christ et de Rossel » (voyez ici le poème Le vieux monde).

*

Le grand temple (O grande templo)

Je ne porte point la bure du maigre cénobite
ni ne suis capable de m’infliger de cruelles macérations,
mais je ne ris pas de celui qui cherche la paix bénie
dans le sein chaste et bon des grandes solitudes.

Je sais qu’il y a sur la montagne des arômes pénétrants
et de certaines vibrations qui peuvent faire mal
mais, si Dieu est nécessaire, je dis qu’il vaut mieux
avec ferveur l’aimer dans le temple universel !

Tandis que sur l’autel des sierras bleues
mille lampes répandent leur lumière depuis le ciel,
dans les vieilles cathédrales, à moitié ruinées déjà,
le Temps – ce grand ver ! – dévore même la croix.

Et puis il est facile de voir, entre les arabesques
que l’art sensuel a tracées avec tant d’amour,
le sourire, parfois, des satyres grotesques
affliger cruellement la face du Seigneur.

Et, même, pouvons-nous planer dans l’attraction
de l’idéal serein, du bien suprême,
en voyant si souvent les faunes lascifs
tourner d’obliques regards vers la Vierge notre mère ?

Et mille autres trahisons : les musiques, les fleurs,
les beaux séraphins voletant nus,
les languides rumeurs de la soie qui traîne,
les spirales de l’encens, les tourbillons de lumière !

Oh, puisqu’il y a là de tout, parfums et décolletés,
le vin scintillant, la vive lumière du gaz,
que votre voix rauque, prêtres pompeux,
ne se contente pas de louer Dieu mais lance aussi des hourras !

La fumée de cette fête m’impressionne peu :
si je veux fuir la poussière, m’envoler,
j’ai le val profond ou la forêt auguste,
les montagnes, le ciel, et la belle et vaste mer !

Ô gigantesque sanctuaire de la chaste nature,
tu es plus vaste, oui, mais surtout beaucoup plus libre !
Le tendre et doux regard d’un Christ romanesque
n’appelle point la multitude élégante sur ton seuil.

*

À un certain homme (A um certo homem)

Ndt. Cet homme est l’empereur des Français Napoléon III, qui venait de mourir en Angleterre à la suite d’une opération chirurgicale (« Le bistouri t’achève »). Le poème est une condamnation du Second Empire. 1) Lambèse, au deuxième quatrain, désigne un bagne en Algérie, qui servit à punir les révolutionnaires de 1848 et ceux de la Commune. 2) Les aigles de Bologne et le vautour de Sedan évoquent la campagne militaire d’Italie de 1859, victoire italienne contre l’Autriche grâce au soutien français, et la guerre franco-prussienne de 1870, défaite française. 3) Pétrone-Sardou associe au nom de l’auteur licencieux du Satyricon celui de Victorien Sardou, en vogue sous le Second Empire : Sardou est notamment l’auteur de La famille Benoiton (1865), ce qui permet de saisir le dernier vers du poème. Azevedo fait de Sardou une sorte d’auteur officiel du régime de Napoléon III. 4) Rigolboche était le surnom d’une danseuse française, Amélie Marguerite Badel, qui « fit la gloire du cancan sous le Second Empire ».

À présent tu es tout à nous : la rude voix de l’histoire
peut aujourd’hui parler
et dresser le bilan des indignités et de la gloire,
Roi-Soleil de boulevard.

Quels jours de splendeur ! cependant que commençait
la pourriture et la nuit !
Ce fut Dieu qui t’envoya dans le Lambèse
de l’éternel châtiment !

Remballe ta gloire, emporte-la car c’est une honte
que l’on puisse voir
les aigles de Bologne déplumées
par le vautour de Sedan !

Et puisque, tout autour, nulle étoile ne brille
et que la nuit est longue et mauvaise,
sur le chemin de l’opprobre, allumant un cigare,
écoute, César :

Que la France est fière et belle ! cette Gaule ardente
qui de Valmy porta,
déchaussée, demi-nue, la Marseillaise à sa tête,
notre âme jusqu’à Moscou !

Ses fils ont la faucille, portent en outre la chlamyde grossière,
ils marchent seuls ;
et tout en fauchant des rois ils réveillent dans les Pyramides
l’âme des Pharaons !

Ils vont pleins de foi, leur drapeau claquant au vent,
sur la glèbe des nations,
croyants qui sèment la nouvelle pensée
dans le sillon des canons !

Mais tu viens un jour : tu étouffes sa grandeur2
et, la tenant à tes pieds,
tu célèbres la victoire avec les hymnes de Thérèse,
la muse des cafés !

Tu donnes des banquets au crime, et tes héros de rue
l’avilissent un peu plus,
changeant la Marseillaise en Messaline obscène
d’un cirque de chacals !

Et sur des monceaux de cadavres encore chauds
tu te campes enfin, toi
qui donnas à la consécration des choses dissolvantes
un Pétrone-Sardou !

Cependant, alors que pour prendre un baiser de plus à la Renommée
tu t’avances encore, un jour
ton char triomphal se renverse dans la boue,
la tête que tu fais alors !…

Tu roules dans l’horreur des eaux infectes
de boue et de pourriture,
et, ton manteau en loques, les habits puants,
tu vas chercher l’obscurité !

Au lieu d’incliner ton front au soleil brûlant
de la lutte qui sourit,
tu fuis la fumée des canons et aussitôt…
un bistouri t’achève !…

Quelle entrée que la tienne aux funèbres demeures,
foulant, incertain, la poussière
à la lumière d’une lanterne, à l’entrée d’un carrefour,
sinistre, sale, et seul !

Des cendres un hurlement monta parmi les caveaux
des bons et des fidèles ;
tu découvris la marque des châtiments seulement
dans les faces vulgaires !

Et tandis que t’effrayait le regard altier de Hoche
et le geste de Danton,
dans l’ombre te souriait l’amour de Rigolboche,
mon César-Benoiton !

2 sa grandeur : La grandeur de la France.

*

À l’heure du silence (À hora do silêncio)

Hier je voulus rêver, sentir en romantique
la douce ivresse du pâle clair de lune,
écouter passer dans l’azur l’immense cantique
des astres en leur ronde et la mer en sa lutte !

La ville dormait du sommeil des libertins,
sommeil trouble, infect et sensuel ;
et la lune, fée antique, dressait dans l’espace,
ingénue et tranquille, un front de vestale !

Dans l’assoupissement des choses extravagantes et viles,
on sentait les respirations fébriles, cruelles
des tristes hospices et des vierges chlorotiques,
des amants fatals de la fièvre et des passions !

La nuit était silencieuse, l’atmosphère douce,
la nature riait aux baisers d’un Dieu bon.
Soudain, j’entendis au loin je ne sais quel chant
que je supposai descendre du ciel.

Attentif à ce son vague, peu à peu, cependant,
je me rendis compte que c’était une voix difforme et sensuelle,
chantant avec cet accent rauque
de la triste inspiration alcoolique et brutale !…

Ô tendre vagabonde, amoureuse lune !
tandis que tu m’apparaissais ainsi, diaphane et sans un voile,
une triste femme passait dans la rue,
crachant un monceau d’infamies au ciel !

*

Les petites vieilles (As velhitas)

Je ne professe guère le culte des ruines
et préfère un atelier aux croulantes barbacanes ;
mais des vieilles fanées, ratatinées
je n’insulte jamais les cheveux blancs.

Qu’elles continuent, courbées et lentes,
avec leurs chapelets bénis, leurs falbalas ramollies,
de se rire de nous, cruelles, malicieuses,
sagaces commentatrices de nos illusions !

Ah, vieilles sans couleur ! têtes refroidies,
volcans dont ne reste que la cendre,
vous fûtes peut-être l’apparition de blanches fées
quand vous fouliez l’herbe des roseraies humides.

Vous aviez dans les yeux les beaux reflets magiques
de lacs idéaux couverts de clairs de lune,
des courbes sensuelles, de belles mains tragiques,
les roses mauvaises de l’enfer, les lys bons de l’autel !

Vous penchiez des fronts mélancoliques
sur les terrasses, la nuit, amantes des Titans
du bel amour antique ! ô Marcias des bucoliques !
et vous n’êtes plus aujourd’hui que les mères de nos mères !

Allez votre chemin : les nymphes gracieuses,
les belles de la ville, anémiques, élégantes,
sourient peut-être des rubans décolorés,
des chapeaux surannés, de vos atours !

Oh ! montrant les trophées de vos vieilles roses,
dites-leur, en souriant, la futilité de leurs illusions ;
que vous fûtes naguère galantes et nerveuses vous aussi
mais que vous avez laissé tout cela à d’autres cœurs !

Peu de choses vous restent : quelques lamentations
à notre propos, plaintes sans valeur !
et vos testaments importent beaucoup au monde
mais très peu votre immense douleur !

Vous aurez beau frapper à la porte, vos beaux jours,
petites vieilles, vous le savez, ne peuvent revenir !
Il vous faut apporter à la terre, en tristes ossements,
le résidu fatal des choses vierges !

*

Le vieux monde (O velho mundo)

Je vois couvrant le monde un vaste cimetière,
la nécropole immense, le sépulcre des colosses,
où repose en paix le vieux Mégathère
parmi la faune morte et les os rongés !

Et les grands Léviathans des mers primitives,
les terribles reptiles, cruels, démesurés,
célèbrent en silence les noces singulières
de leurs vils résidus avec les riches minéraux !

Et les squelettes nus de ces géants livides
s’embrassent plus étroitement, se serrent dans la fosse
pour faire de la place aux vieux éléphants
fuyant la lumière de la nature nouvelle !

Dans le monde intérieur aussi les âmes se suivent
dans le courant de la vie en mille circulations ;
et l’abîme profond, infini de la conscience humaine
cache depuis longtemps des créations difformes !

Elles dorment dans l’ombre immense du passé
où doivent bientôt, en transes douloureuses,
la vieille Monarchie et l’égrotante Papauté
sans forces reposer leurs membres corrompus.

Quand viendront les générations futures,
elles évoqueront ces deux spectres vains dans leur trou,
tout comme notre voix oblige les grandes créatures
du monde primitif à se réveiller.

Et les enfants auront leurs noms en mémoire,
comme exemples dans la vie, à tous moments,
et les verront debout dans les pages de l’histoire,
grotesques, machinaux, pesants, somnolents,

donnant à réfléchir, remplissant d’étonnement,
subissant le rire imbécile du niais et de la plèbe,
comme le mastodonte reconstitué pour son étude
exposés aux sarcasmes dans les musées !

*

La fosse commune (A vala)

Apportez des morts à la fosse commune ; l’hydre a faim
et le temps qu’elle passe sans aliment lui paraît long !
Regardez comme elle montre à ceux qui viennent la voir,
inerte, sans pudeur, gueule grande ouverte,
l’amertume cruelle de sa bouche édentée
qui demande à manger !

Lancez au monstre informe une fraîche pâture !
Apportez-lui de la chair humaine ; jetez-lui le peuple,
transi de froid ou mort au soleil !
Et puisqu’il y a dans cette bête d’insondables abîmes,
envoyez-lui les vastes légions de misérables
qui meurent sans linceul !

Je veux la voir rassasiée, cette lugubre panthère
qui, tapie dans l’ombre, aux aguets, attend
la proie que lui envie la voracité des chacals.
On commence d’entendre au loin la marche lente
d’une triste procession cruelle et douloureuse
venant des hospices.

Un vieux cercueil arrive : entre deux planches grossières
un pauvre demi-nu, déjà couvert de mouches,
dans un rire laisse voir je ne sais quels accents cruels !
Tandis que nous souriait la lumière des belles nuits,
peut-être balayait-il la fange des rues,
les ordures des bordels !…

Il peut dormir enfin, sur le bon sein de la mort !
Puis, telle une compagne livide
à cette misérable dépouille, au même moment arrive,
ayant pour tout suaire sa robe en haillons,
une triste femme tombée dans le ruisseau
sans la bénédiction de personne !

Dévore-les tous deux, ô bête ! engloutis-les ensemble :
réunis-les dans ce mariage et fais-en présent
à la larve qui partage les désirs de ton être !
Aiguise ton appétit ! – Lance ta griffe infecte
sur le corps tendre et nu d’un bel enfant
que sa mère vient d’apporter !

Redouble de rapacité ! À ton bord s’allonge
la file ténébreuse ! Le spectre du soldat
et celui de qui ploya, fatigué de creuser,
le mineur de fond sans lumière, du martyr héroïque,
et, se soutenant difficilement contre le vieux prolétaire,
celui de la fleur du lupanar !

Mastique cette tourbe et élargis ta gueule !
Tu vois bien qu’arrive encore un corps de jeune fille,
qui semble par sa pâleur une vestale !
Dans un sourire s’est envolé son dernier soupir
et elle tient, frais encore, un grand lys blanc
sur son sein virginal !

Ô monstre sensuel, dans l’ombre réjouis-toi !
Célèbre en silence la ténébreuse orgie
car les Déesses arrivent au festin lubrique !
Collant le baiser de ses lèvres sur l’épiderme froid,
que le Don Juan de la mort, le chevalier lombric,
vive et jouisse !

Je veux te voir rassasiée, en respirations profondes
dormir le vil sommeil des animaux immondes,
le ventre à l’air, serpent infect et mauvais !
Demain, à la saison des candides amours,
nous verrons éclore sur un tapis de fleurs
l’ordure qui est en toi !

La sainte jeunesse, les femmes langoureuses
viendront cueillir les belles marguerites,
te foulant sans crainte et pleines de dédain
en danses sensuelles, l’habit négligé,
te composant des chansons, t’arrosant de vin,
sans chagrin pour personne !

Et toi qui es monstrueuse, infâme, basse, horrible,
qui n’as aucune pudeur, ne ressens nulle honte,
qui es tombe et fumier et ne peux être rien de plus,
ceinte, enfin, de roses humides de rosée,
tu donneras aux âmes amoureuses des parfums
et leur pâture aux animaux !

*

Ô silhouettes parfaites… (Ó vultos ideais…)

Ô silhouettes parfaites, fantastiques et belles,
qui parfois virevoltez dans les salles éblouissantes,
en une grande mer de tulle, éthérées, flottantes,
aux soupirs fatals des tendres violoncelles,

qu’il était bon rêver dans les pâles châteaux,
la nuit, au bord de la mer, dans les lointaines solitudes,
aux temps où la fleur des timides amants
confiait à la lune ses vœux intimes !…

Aujourd’hui, vous êtes élégantes, dyspeptiques, somptueuses ;
vous payez à prix d’or les plus étranges roses
et faites le tour du monde en véloces wagons.

Mais exténuées par la danse, froissant vos gants,
quand tombe dans la rue une pluie somnolente,
vous rêvez au Dieu-Million, – au Créateur de la mode !

*

Je vois sur ta bouche… (Eu vejo em tua boca…)

Je vois sur ta bouche les pétales rouges
d’une rose de feu où viennent butiner
le miel des illusions, comme des abeilles timides,
quelques vieux idéaux que je tente en vain de chasser.

Peux-tu me dire de quel ovule spontané
touché par le soleil sut en moi naître
cette cruelle troupe qui dans mon crâne
depuis longtemps ne fait que ronger, ronger ?

Parfois elle s’envole au loin, vers les montagnes, les campagnes,
monte vers les astres bons, puis redescend des cieux
pour continuer de démolir les ruines branlantes
du temple où crépite la lumière de mes jours !

Ô grande fleur suave, en cela se résume
le combat constant, la sempiternelle aspiration !
Mon essence aspire à ton adorable parfum,
naufrage l’aujourd’hui pour le demain.

Oh, revenons sur la terre, aux lieux paisibles
où les hymens féconds et réels
produisent jour après jour les fœtus singuliers
et les saines végétations des candides rosiers !

Et que ce qu’il y a d’éthéré en nous suive les phases brèves
d’un fluide transitoire, s’élevant dans le ciel,
dans les grandes étendues de gaz fugitifs
où parfois, en langues de feu, parle Dieu.

Il est nécessaire de séparer les deux antiques rivaux
dans la bataille cruelle qui se reproduit en nous ;
que sourie ce qui vient de la terre aux végétaux amis,
que brille ce qui vient du ciel dans les réfractions de la lumière !

*

Le dernier Don Juan (O último D. Juan)

De celui dont je parle, les quiètes sépultures
pourraient vous conter la violence brutale !
La voracité avec laquelle il mord les choses les plus sacrées
fait reculer d’horreur les chacals frissonnants.

Il ne chante pas, la nuit, au luth ses passions :
il vit dans l’ombre et je sais aussi,
élégantes beautés d’aujourd’hui, étoiles des Promenades,
que vous ne lui lancez pas, discrètement, l’échelle de soie.

Mais bien qu’il ait très soif de vierges sans désirs,
de religieuses virginales, de dragons de vertu,
fermez vos cols de neige aux vents de ses baisers
et vos cœurs dans les nuits de lune ;

un jour doit venir où, informe, grossier,
sans grâce, sans pudeur, grotesque, infâme et vil,
dans les grandes solitudes il ira dormir avec vous,
mordant en chaque sein le lys le plus noble !

Et ce qu’il aime par-dessus tout, ô vierges romanesques,
ce n’est pas ce que vous possédez de virginal et d’éthéré :
il adore les corps nus, les belles chairs fraîches,
laissant le reste aux damnés de l’idéal !

Il ne vit pas comme nous de candides mensonges,
ne communie pas avec ce pain illusoire de l’amour :
il dévore avec ferveur les pâles Elvire,
dans des seins parfaits trouve sa pâture !

Il a des palais dans l’ombre, où son trésor
est plus grand que celui des rois ; il adore les solitudes ;
il n’use point de l’épée, ne porte pas d’éperons d’or ;
mais comme les rois il vit des grandes corruptions !

Fleurs sentimentales, craignez le paladin,
le vieux Don Juan, féroce conquistador
qu’une haleine divine de votre bouche
en cette vie fait peut-être fuir plein d’horreur

mais qui viendra un jour dans le candide épiderme,
dans la nudité sacrée des gorges virginales,
avec des hymnes de triomphe, grand César-Ver,
récolter ce qui reste de tant d’idéal !

*

Thème antique (Antigo tema)

Vous passez, ombres élégantes, dans les rues
où grouille la tourbe fainéante ;
la nuit est âpre, humide,
mais il faut à l’ennui mortel l’éclat
de vos yeux, spectres du macadam !

Statues sans chaleur ! vous êtes des grandes vases
d’une mer corrompue les moins viles déesses !
Si vous abandonnez la nuit, dans votre vol, vos pauvres maisons
pour dans la rue vous embourber les ailes,
qui sait la faim, la soif occultes qui sont les vôtres !

La pâle Misère dans son triste cortège a besoin
des grelottements de maintes épaules nues,
et vous souriez au désir lubrique,
du char du malheur jetant un baiser
de fange au lieu d’être de lumière !

Pourtant vous laissez une grande empreinte
d’étranges émotions, de parfums sensuels,
et le malheureux qui mendie la pâleur d’une étoile,
celui qui rêve des visions et des archanges de blancheur,
vous le précipitez dans les grands bourbiers !

La muse des vieilles idylles dort depuis longtemps
et la rivière en vain soupire et pleure près de nous !
La grande multitude, l’instable, énorme lame de fond
qui oscille sans cesse et tourne, multiforme,
aux corridas, au cirque, à l’église, aux cafés,

peut-être en pressentant que tout décline,
adore en vous, constellations, l’immense lumière
qui ne descend du ciel mais sort du coin de la rue,
errant dans les rumeurs d’aériennes mousselines,
en pleine bacchanale se faisant passer pour des rêves ?

Ô vous êtes de notre temps ! L’existence languide
se consume d’ennuis, se sent des fièvres mauvaises !
Elle aspire à l’étrange, à la bizarre essence
qu’émane la fleur sur le point de flétrir
et quand à toute lumière succède celle du gaz !

La grossière voix du siècle dit seulement : travaille !
Au poteau vil s’amarre le lubrique idéal
qui expire taillant un suaire funèbre
dans vos cheveux usés, ô muses de la canaille,
qui volez de l’Olympe à l’hospice !

*

Sainte simplicité (Santa simplicidade)

Dans la sereine mission que tu vins accomplir,
ô suave Jésus, doux Galiléen,
quelle sainte simplicité et quel triste parfum
de ton chaste profil sont descendus sur le monde !

Il y avait dans ton verbe cette onction divine
que répandait la harpe de Job dans les solitudes,
et le beau, le pur soleil de l’antique Palestine
contourait de lumière harmonieusement tes traits !

Quelques pauvres pêcheurs, âmes droites et saines,
composaient ton cortège ; tu allais à pied
et souriais, parlant aux gueux et aux bergers,
assis sous les portiques de la pauvre Nazareth.

Tu parcourais les vallées de ta Galilée,
apportant une bonne mesure d’amitié dans chaque foyer,
et sans y penser tu troublas, bien sûr, souvent
le grand regard doux des juives !

Et, plus simple dans la mort, seule ton âme
fut transportée aux régions pures du soleil ;
toi qui cueillis la palme immortelle,
tu n’avais pas même un drap pour ton corps !

Console-toi, Jésus ! Tu dois bien le voir
qu’à présent, sur la terre, ceux qui fidèles à ton nom
se disent apôtres du Christ
n’ont pas besoin de porter l’humble froc.

Ils ne macèrent point leurs pieds, ne vont, pauvres et brisés,
enveloppés dans la bure, lapidés, seuls,
dans les déserts vivre de miel et de criquets,
convertissant les gentils au son de la voix.

Devant eux, au contraire, s’ouvrent les portes
des palais royaux lors des grandes réceptions,
et leur font cortège les voitures brillantes
derrière lesquelles sonne un trot d’escadrons.

Leur couvrant en outre la soutane de distinctions
afin de mieux honorer la foi primitive,
redoublent les vieilles étiquettes ;
les gens à livrée se poudrent mieux !

On leur offre des festins dans la grande vaisselle,
des étincellements fatals de vins et de rubis,
des gorges parfaites, de belles et longues épaules,
des lustres de cristal, des pièges de satin !

Oh, je crains, bon Jésus, que tant de pierreries
ne pèsent lourd dans la barque du Seigneur
quand il est certain que les mains de Pierre, un peu froides,
peuvent à peine assurer le salutaire gouvernail !

C’est pourquoi, quand je vois le ciel s’assombrir
et la mer s’agiter, j’ai peur que demain
du vaisseau fissuré de ta vieille Église
ne reste plus, à la proue, qu’une fiction païenne !