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Le survivant du Yémen: Poème

Ce poème ne porte pas sur l’actuelle guerre au Yémen, qui mériterait pourtant que les poètes convoquent leurs Muses pour s’élever contre la situation humanitaire dramatique de ce pays.

Le poème a été publié sous le titre Le rescapé d’Oman dans mon recueil La lune chryséléphantine (Les Éditions du Bon Albert, 2013).

Il s’inspire d’un événement ancien dont je pris connaissance il y a quelques années et dont je croyais me rappeler qu’il se produisit à Oman ; entre-temps le doute m’est venu qu’il se pourrait que ce fût en fait à Aden, au Yémen. Les Portugais occupèrent la région au seizième siècle. Au bout de plusieurs décennies, certains habitants, Omanais ou Yéménites, de telle de leur principale colonie sur le Golfe arabo-persique se soulevèrent et leur révolte prit la forme d’un nocturne massacre de tous les Portugais présents, une sorte de nuit de la Saint-Barthélemy orientale. Je n’ai pu retrouver la source de cette histoire et reste dans l’incertitude quant à sa localisation exacte. Je conserve donc Oman pour l’instant dans le poème.

Le poème est suivi de la liste des diérèses qu’il comporte (c’est-à-dire des façons aujourd’hui inhabituelles de prononcer certaines syllabes et qui sont requises pour respecter le rythme des vers).

Mascate, Oman

*

Le Rescapé d’Oman

I

Un parfum de résine au bord de l’estuaire,
Sous les grands pins pignons obombrant les créneaux
Du château de Lisbonne, et la guimbarde claire,
Dans la brise d’été, des turbulents moineaux ;

Venelle tortillant sur le versant des buttes,
La rua da saudade aux patios serrés
Où des touffes de fleurs tapissent de volutes
Les verts azulejos à moitié délabrés ;

Une place en carré par une ligne ouverte,
Comme un golfe au soleil, sur le vaste horizon,
Des arcades autour, une ville couverte ;
Un fado nostalgique à la belle saison ;

L’ivoirin monastère (où les Hiéronymites
Boulangeaient le pastel de Belém savoureux
Entre deux oraisons sur la mort et ses suites)
Tel un vaisseau bravant l’Océan ténébreux ;

Le grand fleuve qui tient dans sa vaste embouchure
Ce quai d’où tant de fois les preux navigateurs
Sur la route inconnue, avec une foi sûre
Partirent pour la gloire acquise aux novateurs ;

Nous chantent la grandeur, les prouesses notoires
Du Portugal marin, à mes yeux éclairci.
Après avoir goûté d’entendre ses histoires,
Je veux en conter une à mon tour. La voici.

II

Oman, blanche oasis sur les ondes turquoise,
Était depuis cent ans un joyau portugais.
Or la haine y couvait sous l’adresse courtoise,
Et d’occultes desseins derrière les cris gais.

Un sujet du roi Jean y mouilla sa frégate ;
Don Diègue était son nom, tantôt aventurier,
Tantôt négociant de perles de Mascate,
Tantôt ne faisant rien, sauf peut-être prier.

Un jour qu’à la fraîcheur des palmes indolentes
D’où les hauts minarets s’élevaient vers le ciel,
Il suivait sans les voir des jardins d’eaux tremblantes
Pour se rendre au vieux souk, dont il aimait le sel,

Devant lui s’arrêta telle femme voilée,
D’anthracite vêtue et sa fille à la main ;
Il perçut que l’enfant, comme biche affolée
Se pâmait à le voir, et passa son chemin.

Oyez, à ce moment une neige éclatante
En flocons lumineux se répandit sur lui,
Seconde pour le moins assez déconcertante,
Et tout à sa surprise il faillit perdre appui.

Et quand tomba la nuit il trouva, minuscules,
Sur son pourpoint de drap des fétus flamboyants ;
C’était comme un duvet éthéré de plumules
Qui fondaient sous les doigts en éclats chatoyants.

*

Sur ce, le temps passa, huit ou dix ans peut-être.
Les révoltés entre eux avaient mûri leurs plans :
Le pouvoir portugais d’Oman devait connaître
À quel point les griefs avaient crû, virulents.

Car on préméditait la pire violence,
Que les maudits chrétiens seraient tous égorgés,
Au château, dans leurs lits, dans la rue, en silence,
Et cela, le jura chacun des insurgés.

La nuit prescrite vint. La lune, perle d’ambre,
Brillait dans un ciel d’encre au sommet des palmiers.
Pas un bruit par la ville, et Diègue, dans sa chambre,
Fermait l’œil, son balcon embaumé de rosiers.

Par l’entrebâillement jetée à son adresse,
Une pierre roula jusqu’au pied de son lit.
Surpris par ce bruit sec, il saute avec prestesse,
S’empare de l’objet : « C’est un message. » Il lit :

« Descends vite, Chrétien : il en va de ta vie. »
Se ceignant d’une épée, il se porte au dehors.
Voilée, une inconnue attend d’être suivie :
« Ne crains rien, je suis femme ! » Elle pointe des corps

À l’angle de la rue, inanimés. « Quoi ! Qu’est-ce…
– Plus tard ! Ils sont partout, rien à faire : suis-moi ! »
Sans un bruit, elle court ; lui, voit dans sa détresse
Le fatal dénouement de cette nuit d’effroi.

Or elle connaissait de secrètes venelles
Qui leur fit échapper aux sinistres desseins.
Enfin, dardant sur lui ses ardentes prunelles,
Devant un abri sûr contre les spadassins :

« Cache-toi, maintenant ! et quand viendra l’aurore,
Déguisé, tu prendras le chemin du retour
Pour ton pays. Adieu ! » « Non, un moment encore :
Dis-moi qui me permet de voir demain le jour. »

Parce qu’elle portait l’habit de Musulmane,
Il n’avait devant lui que l’éclat de ses yeux,
Qu’elle baissa – cet air pudique de sultane ! –
Avant de les lever, humides, vers les cieux :

« Un cœur de femme est un mystère.
Tel l’a pris qui ne le sait pas ;
Tandis qu’il se croit solitaire,
Une femme suit tous ses pas.
J’étais si candide – quel âge ?
ce n’est pas le plus important –
Quand parut avec un visage
Le secret de mon cœur battant.
Quel bonheur que la certitude
Après que cet éclair a lui !
Quelle transport, quelle plénitude
Que de pouvoir dire : « C’est lui ! »
C’est ce que l’on sait sans apprendre,
Et ce qui de tous est connu ;
J’attendais encore d’attendre
Que déjà c’était advenu.
C’est ce que le cœur d’une femme
Veut, dans sa hutte ou son palais ;
Depuis toujours c’est en notre âme ;
Sans rien savoir je le voulais.
Ô ce qui rend notre innocence
Si plaisante par sa douceur,
C’est, dans le rêve de l’absence,
Pour qui songe à son âme sœur,
De s’imaginer que l’on aime !
Sans rien connaître je savais
Que cette heure viendrait, et même
Il me semble que je suivais
Toujours et partout ce seul rêve.
J’ai trouvé, c’est là, rien ne ment !
La vie est de beaucoup trop brève
Pour épuiser un tel moment…
Si forte m’inonda la joie !
J’en suis sûre, l’ange gardien
Qui guide invisible ma voie
Fut à ce point ému du bien
Qui m’advint – Allah me pardonne –
Qu’il battit des ailes aux cieux !

Adieu. »

            C’était l’histoire, apprise dans Lisbonne,
Du rescapé d’Oman, mort parmi ses aïeux.

***

Diérèses (par ordre d’apparition)

es-tu-aire (3 syllabes : c’est conforme à la prononciation courante aujourd’hui)

ru-a (2 syllabes)

pa-ti-o (3 syllabes : c’est là une diérèse qui n’est, dans l’ensemble, plus conforme à notre façon de prononcer ordinaire, puisque nous avons tendance à dire pa-tio, deux syllabes. Par la suite, je n’indique plus que les diérèses qui s’écartent de la prononciation ordinaire.)

né-go-ci-ant (4) (et non né-go-ciant)

vi-o-lence (3)