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Cancionero grenadin : Poésie de Francisco Villaespesa 2

Poursuivons notre voyage poétique avec le poète andalou Francisco Villaespesa, après une première série de traductions ici. Les textes qui suivent sont un choix tiré de trois courts recueils posthumes, dont les écrits datent de 1928 : Elegías de lo que no vuelve (Les élégies de ce qui ne revient pas), Las ermitas de Cόrdoba (Les ermitages de Cordoue) et Cancionero granadino (Cancionero grenadin).

Un mot sur la traduction du titre : nous avons laissé le mot espagnol « cancionero » dans le français, car le terme « chansonnier » peut certes désigner un recueil de chansons, ce qui est précisément le sens de cancionero, mais s’applique surtout de nos jours à un artiste de scène, auteur et interprète de sketchs et de chansons, et nous goûtions peu une telle association d’idées. Nous nous sentons légitimés dans ce choix par l’usage en français de l’hispanisme « romancero », qui désigne un recueil de vieilles romances (ou plutôt vieux romances), comme dans le Romancero gitan (en français) de García Lorca. Quant à l’adjectif « grenadin », il se rapporte à la ville de Grenade : le recueil est dans la veine andalouse, et même arabo-andalouse, chère à ce grand poète espagnol.

Couverture de la pièce de théâtre de Francisco Villaespesa, El alcázar de las perlas (dans la veine arabo-andalouse)

*

Les élégies de ce qui ne revient pas
(Elegías de lo que no vuelve)

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Remembrances (Remembranzas)

Tes cheveux de jais
doivent être blancs à présent ;
tes yeux doivent être caves,
et tes joues pâles ;
tes mains qui sur le rouet
filaient des voiles nuptiaux
à présent tissent maladroitement
les ombres de ton suaire.
Ton corps est solitaire,
solitaire ton âme,
plus solitaire encore si comme la mienne
elle est en mauvaise compagnie !
En voyant ta vie perdue,
tu soupires, accablée, en larmes :
« À quoi bon ce corps,
à quoi bon cette âme ? »

*

Le facteur (El cartero)

Le facteur de mon quartier
me voyait à mon balcon
trembler d’impatience
dans l’attente de tes lettres…
Ces lettres qui étaient
comme des miroirs de ton âme !
Je tremblais en les recevant,
en tremblant j’en ouvrais l’enveloppe,
et tremblant je les lisais,
et tremblant je les baisais,
car les tendresses écrites
valent mieux que celles parlées.
Parce que les écrits restent
mais les paroles, elles,
le moindre vent qui passe
les emporte à jamais !

*

Fiels (Hieles)

Hélas, Seigneur, quelle amertume !
Quelle amertume, Seigneur !
Amères sont mes lèvres,
amère ma voix,
amères mes oreilles,
amers mes yeux,
car c’est une source de fiels
éternels que mon cœur !
Il goûte seulement, parfois,
entre tant d’amertume,
comme une goutte de miel
le souvenir de ton amour…
Et cette douceur impossible
décuple mon chagrin !

*

Solitude (Soledad)

Nombreuses sont celles qui m’ont juré l’amour ;
elles l’ont juré, peut-être,
les unes par compassion,
les autres par vanité ;
et toutes, toutes seulement
pour le plaisir de jurer !
Et dans ma vie elles sont passées
comme les nuages au-dessus de la mer !
Seule ne m’a rien juré
et reste toujours avec moi
cette vierge aveugle et muette
qui s’appelle Solitude !

*

Alors (Entonces)

Quand nous aurons les cheveux blancs,
toi et moi nous retrouverons ;
l’amour prisonnier sera libre
et ce qui n’a pas été, sera !
Et, un soir, assis
à la fenêtre, peut-être
verrons-nous derrière les carreaux
tomber la neige, si blanche.
« Voilà le printemps ! »,
te dirai-je, d’une voix chevrotante.
« Voilà les amandiers
qui fleurissent à nouveau ! »
Oh, rêve de printemps
rêvé au milieu de la vieillesse !
Je sais que nous serons réunis
et que ce qui n’a pas été, sera !

*

La dernière hirondelle (La última golondrina)

J’ai demandé à l’hirondelle,
un matin d’avril,
d’aller, t’effleurant de ses ailes,
te dire que sans toi,
sans la chaleur de tes baisers,
il ne m’est plus possible de vivre :
« Hirondelle, hirondelle,
qu’a-t-elle répondu ? dis-moi… »
« Ce qu’elle m’a répondu,
il ne faut pas que tu l’entendes…
Si dure fut sa réponse,
je la trouvai si dédaigneuse,
que, tout comme tu pleures pour elle,
moi je pleure pour toi ! »
Et l’hirondelle du mois d’avril
s’en fut pour toujours…
Tout ce à quoi j’aspirais
fut perdu de la même manière !

*

Élégie d’hiver (Elegía invernal)

Douleur de vivre mourant,
douleur de mourir en vie ;
de sentir que chaque heure
qui sonne au beffroi
est un nouveau coup de hache
faisant gémir le vieux tronc !
Douleur de vivre mourant
et de sentir sa propre mort !
Bûcheron du temps, quand
jetteras-tu à terre, enfin,
cet arbre qui pourrit
de la tête aux racines ?
Il neige… Il fait froid…
Tout est vague et gris…
Sous tant et tant de neige,
un nouveau printemps peut-il fleurir ?

*

Les ermitages de Cordoue : Journal d’un ermite
(Las ermitas de Cόrdoba. Diario de un ermitaño)

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Bulle de savon (Pompa de jabόn)

La bulle de savon qui éclate
sur les ailes de la brise,
si fugace, a pourtant duré
plus longtemps que notre bonheur…

Elle est née à la lumière d’un éclair
et sa clarté brillait encore
quand n’était plus qu’une larme
ce qui commença par un sourire !

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De l’expérience (La experiencia)

Il faut avoir de l’expérience,
disent les gens sensés,
car sans expérience rien
ne peut s’obtenir en ce monde !

Expérience, de tant
de douleurs que tu m’as données
je n’ai appris qu’une chose,
c’est que tu ne sers à rien !

*

Le temps (El tiempo)

Le temps passe à notre côté
et nous restons…
Et c’est le temps qui reste,
nous qui passons !

Nous passons parmi les ombres
du temps, sans laisser de traces…
Perdus parmi les ombres,
Seigneur : où allons-nous ?

*

Parfum qui passe (Perfume que pasa)

L’espoir est seulement
une joie qui s’approche…
Quand la joie a passé,
elle ne laisse qu’un parfum :
ce parfum de larmes
que l’homme appelle tristesse !

*

Le chameau noir (El camello negro)

Âme, détache-toi sans attendre
de tout ce qui t’entoure
et tiens prêt ton sac
pour le dernier voyage.

La Mort est un chameau noir
qui, lorsqu’on y pense le moins,
vient s’agenouiller à notre porte
pour le voyage éternel !

*

La vérité (La verdad)

Mensonge ce que nous rêvons,
mensonge ce que nous voyons,
et l’homme, parmi ces mensonges,
poursuit la Vérité sans trêve,
sans savoir que la Vérité
elle aussi est un vain rêve.

*

Dans la vie (En la vida)

Je parle et personne ne me comprend ;
on me parle et je ne comprends rien…
Suis-je mort parmi les vivants
ou bien vivant parmi les morts ?

*

Fantômes (Fantasmas)

Des combats de la vie
nous avons fait retraite…
Tu es comme une ombre
et je suis comme un fantôme
qui pour fuir la vie
vont à la recherche de leurs âmes !

*

Espérances (Esperanzas)

De tous les maux le temps
est le meilleur baume,
non qu’il guérisse, mais il fait place
à la guérison.

Corps et âme, c’est tout un ;
ils sont égaux en tout :
l’âme est un corps qui souffre,
le corps une âme en peine.

*

L’aimée jamais venue (La amada que nunca vino)

Il n’y a rien de sûr en ce monde,
rien ne commence ni ne finit…
Le mensonge et la vérité
sont un même mensonge…

Tous regardent la Mort
comme un squelette armé d’une faux…
J’en rêve comme de la bien-aimée
qu’en cette vie je n’ai jamais rencontrée !

*

Fumée et vent (Humo y viento)

Ne te vante pas de ta fermeté,
car tout est fragile en ce monde !
Du lendemain nul ne peut être sûr,
et seul un fou se fie
au vent et à la fumée !

*

Nébuleuse (Nebulosa)

L’homme vit dans les apparences
et dans les apparences il meurt ;
personne ne sait ce que cache
le voile qui nous enveloppe !

Rien, rien en ce monde
n’a de commencement ni de fin,
car la mort donne la vie
et la vie donne la mort !

*

À l’heure de la traversée (En la hora del tránsito)

L’espoir est un de ces breuvages
avec lesquels endort
la pitié des bourreaux
ceux qu’ils vont mettre à mort…

Je ne maudis la destinée
ni ne renie mon sort :
les blessures qui nous tuent
sont celles qui font le moins souffrir !

*

Ombres (Sombras)

Nous traversons le monde
en quête du bonheur,
et le bonheur c’est notre ombre
qui marche derrière nous !

Cherche-le dans ton cœur
si tu veux le trouver un jour,
car si tu ne l’y trouves point
tu ne le verras pas dans cette vie !

*

L’unique vérité (La única verdad)

« Je cherche la vérité nue ! »,
cries-tu comme un fou,
balayant les ombres
de l’anxiété de tes yeux.

La Vérité ne va pas nue
ni ne traîne un manteau…
C’est un squelette livide
avec une faux sur l’épaule !

*

Semper

Après tant de maux,
j’ai découvert
que ce sont les maux qui, dans la vie,
nous la font aimer davantage !

Tout est douleur en ce monde,
car le plaisir lui-même
cause une douleur plus grande
quand en revient le souvenir.

*

Dans les nuages (En las nubes)

Tourne ton regard vers les fleurs ;
laisse en paix les étoiles
parce que ceux qui regardent le ciel
butent contre la moindre chose…
et qu’il est dans la vie des faux pas
qui coûtent plus que la vie !

*

La prison (La cárcel)

Nous naissons en pleurant,
et c’est parce que nous devinons
que cette vie est une prison
où nous serons enfermés…
Que laissons-nous derrière nous,
que cela nous cause tant de peine ?
D’où venons-nous ? Quel crime
devons-nous expier ?
En entrant dans la vie
ainsi qu’une condamnée,
sur le seuil de sa prison
l’âme se met à pleurer.

*

Cancionero grenadin
(Cancionero granadino)

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NdT. Le recueil évoque, sous leurs noms usuels, différents sites de Grenade et de l’Alhambra : la fontaine du noisetier, la cour des myrtes, la cour aux lions, le belvédère de Lindaraja, les Tours vermeilles… Boabdil est le dernier roi maure de Grenade, et Morayma son épouse.

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La cour des myrtes (Patio de los arrayanes)

Les myrtes diffusent
un aigre parfum de mort.
Les arches se courbent comme
priant à genoux…
Un poignard enfoncé dans la poitrine,
sur les eaux du bassin flotte le cadavre
d’une sultane… Dans le ciel
le crépuscule pleure du sang.

*

La fontaine du noisetier (La fuente del avellano)

Fontaine cristalline !
Je ne sais ce qu’il y a dans ton eau
pour que celui qui s’en désaltère
devienne malade d’amour à jamais ;
d’un amour qu’augmente l’absence
et que le temps fuyant accroît.
Las ! comment t’oublier,
claire et fraîche fontaine,
si j’ai bu la lumière de ton eau 
dans la coupe de ses mains !

*

Nocturne de l’Alhambra (Nocturno de la Alhambra)

Dans la nuit de Grenade,
notre corps et notre âme
semblent se confondre
avec les étoiles lointaines…
La musique des fontaines
m’endort ; les parfums
des fleurs me tuent ;
et la lune me couvre de son linceul.

*

Les rossignols de l’Alhambra (Los ruiseñores de la Alhambra)

I

Rossignols de l’Alhambra,
vous ne gazouillez pas en espagnol…
Seul un Arabe peut goûter
le miel de vos chants :
cette musique qui fait
pâlir les astres
et ravit en extase
les feuilles des peupliers !

II

Rossignols de l’Alhambra,
dans quelle langue céleste
gazouillez-vous, quand pour vous écouter
la brise suspend son vol
et les étoiles elles-mêmes
descendent dans les fontaines ?

Rossignols, quand je ne serai plus,
afin que vous berciez ma mort,
que l’on m’emporte à l’Alhambra
et qu’on m’enterre dans ses jardins…

Dans le jardin le plus caché,
où pleure une source,
où s’effeuille un rosier blanc
et prient quatre cyprès !

*

La cour aux lions (El patio de los leones)

Avec toutes les merveilles
du ciel et de la terre,
les yeux noirs de Laïla
créèrent ce Paradis…
Telle est, Laïla, ta beauté
que les lions de pierre
depuis plus de sept cents ans
pleurent ton absence.

*

Le cyprès de la sultane (El ciprés de la sultana)

Ils traversèrent les jardins,
comme des ombres, en tapinois,
pâlissant et tremblant
au moindre souffle d’air…
Dans l’ombre ils s’embrassèrent,
et l’ombre d’une alfange
d’un coup décapita
les ombres des amants !

*

Le jardin de la reine (El jardín de la reina)

Même au Paradis
on ne trouve un tel jardin !
Sous la lune tu es d’argent,
tu es d’or et de pourpre au soleil !
Tandis que j’embrassais Djanana,
le sultan nous surprit…
Béni soit ce baiser
qui me voue à la mort !

*

Belvédère de Lindaraja (Mirador de Lindaraja)

Un fragment de Paradis
descendu sur la terre !
Coquillage d’arc-en-ciel, pour
te garder comme une perle !
La lèvre de baisers humide,
je partis pour la guerre…
Et ton ombre depuis des siècles
derrière le moucharabieh m’attend.

*

Les œillets de Grenade (Claveles granadinos)

Où Laïla blessée tomba,
des œillets rouges ont poussé ;
c’est pour cela qu’ils sentent l’ambre et le sang
et la peau bronzée ;
et que leur couleur nous fascine
et que leur parfum rend fou !
Dans tes œillets, Grenade,
fleurissent amour et jalousie !

*

L’adieu de Boabdil (El adios de Boabdil)

Du haut d’un raidillon,
en direction des Alpujarras,
Boabdil regarda
Grenade pour la dernière fois.
Pleure, Boabdil, pleure du sang
jusqu’à la dernière goutte,
car perdre Grenade est pire
que perdre le Paradis !

*

La chanson du Maure aveugle (La canciόn del moro ciego)

I

Au pied des Tours vermeilles
chantait un Maure aveugle :
« Grenade de mon âme,
du monde entier sultane,
bien qu’ils t’aient donné le baptême,
tu ne seras jamais chrétienne
tant que brillera dans ton ciel
la demi-lune d’argent ! »

II

Recroquevillé contre la porte
d’une mosquée africaine,
au triste son de la guzla
l’aveugle maure chantait :
« Depuis que je vous ai perdues,
hautes tours de l’Alhambra,
j’ai tant versé de larmes
qu’elles m’ont rendu aveugle !

Que ferais-je de mes yeux
si je ne dois plus revoir Grenade ? »

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Le trésor (El tesoro)

On dit que ma maison renferme
un trésor des Maures…
Enterré au pied d’un oranger,
un soir d’automne
je le trouvai ; j’en fis des vers
et le cache dans mon cœur…
Tous les vers que je donne
proviennent de ce trésor !

*

Morayma (Moraima)

Dans la vallée où je suis né
est enterrée Morayma…
À la recherche de sa sépulture
des Maures sont venus d’Afrique !
Ils creusèrent de tous côtés
sans rien trouver !
Personne n’a découvert sa tombe
car sa tombe est dans mon âme !

*

Au jardin (En el jardín)

Jasmins, chèvrefeuilles,
platanes… Tandis que, joyeusement,
ma sœur et mes cousines arrosent
les pots d’œillets,
moi, assis dans le kiosque
au bord de la fontaine,
je regarde comme un somnambule
s’éteindre et s’allumer,
entre les algues, rouges
et dorées, les flammes des poissons…

*

Poésies complètes de Francisco Villaespesa chez Aguilar.

Galions des Indes : La poésie de Francisco Villaespesa (Traductions)

Francisco Villaespesa (1877-1936) est un des grands noms du modernisme espagnol. Né dans la province d’Almería, c’est aussi un poète de l’Andalousie, dont il a chanté les paysages, les mœurs, l’histoire avec ferveur. En traduisant quelques sonnets de son recueil Galions des Indes (Galeones de Indias), qui réunit des poèmes de 1925 et 1926, ce n’est toutefois pas l’Andalousie dont je me suis imprégné à travers son œuvre, mais l’Amérique latine, car Villaespesa était aussi un voyageur.

Auteur d’une œuvre poétique d’une grande beauté, en même temps qu’abondante, classique en Espagne, Villaespesa reste peu connu de ce côté-ci des Pyrénées, et je croirais même que je suis le premier à le traduire en français. Que l’on n’hésite pas à me contredire si je me trompe ; je serai le premier à me réjouir que cet auteur n’ait pas complètement échappé, dans notre pays, à l’attention qu’il mérite.

Ces poèmes aux thèmes latino-américains complètent mes diverses traductions de poésie américaine de langue espagnole. La forme adoptée par Villaespesa est ici le sonnet classique ; j’ai traduit ces textes en vers libres, tout en conservant l’agencement du sonnet.

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Couverture du livre Los suaves milagros de Francisco Villaespesa, Biblioteca Patria, Madrid (sans date)

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Sur la mer des Caraïbes IV (En el mer caribe IV)

Sous les clairs cieux tropicaux,
comme tu brilles, pleine lune de mars,
sur la mer sonore des Antilles,
changeant son cristal en joailleries !…

Par ta splendeur gemmée tu mortifies
les rayons stellaires !
À ton éclat tout s’illumine en blancheur
et merveille de marbres triomphaux !

Ciel et mer sont deux strates de saphir
débordantes d’étoiles… Je regarde passer lentement
les heures dans leur vol candide…

Et nous naviguons dans un diamant
si grand que dans son expansif arc-en-ciel
il entre toute la mer et tout le ciel !…

*

Sur les Andes II (En los Andes II)

Le ciel pleurait ma douleur… La pluie
tombait sur moi comme un suaire,
enveloppant ma chair et mon esprit
dans la paix de son solitaire oubli…

Elle me transperçait le squelette… Et je la sentais
descendre jusqu’au fond de l’ossuaire,
où mon cœur immobile dormait
son rêve de granit, millénaire !

Le ciel pleure ma douleur… Tout
se dissipe en ombres, se décompose en fange…
Et sur le glacier du promontoire, dressé,

l’âme est si transie qu’elle n’entend pas
gronder sur le cadavre de ma vie
l’immense grizzli de la mort !

*

Haut plateau andin (Altiplanicie andina)

Pas un brin d’herbe, Seigneur ! Pas un oiseau ne chante…
Décombres de cimetière : tel est ce plateau…
Et sur les visages de la roche dure
on devine je ne sais quelle éternelle horreur !

Sur le seuil d’une masure en ruines,
une flamme ondoyante, d’un ton obscur,
nous montre en passant la denture
d’un rire obscène de femme !…

Paysage dantesque, hallucinant,
enlinceulé dans la brume froide !…
Le silence gris pétrifie le paysage,

tandis que l’écho répète, au loin,
comme un cri humain d’agonie,
le gémissement prolongé d’une hyène.

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Le marécage (La tembladera)

Le marécage… L’infortuné voyageur,
qui, séduit par les merveilles
de ce fascinant jardin flottant,
ose marcher sur son bord !

Des serpents s’enrouleront autour de ses genoux
et dans une lenteur désespérante
le paralyseront, à chaque instant,
jusqu’à l’étouffer dans leurs anneaux tragiques !

Il a coulé… Alors, sous la sphère bleue,
à nouveau indifférent tout se tait…
Plus lumineux qu’avant, darde le soleil ses rayons !…

Ma vie est un marécage !…
Tout ce qui passe s’y noie dans la fange,
lentement, pour connaître la mort !

*

Pleines lunes I (Plenilunios I)

Nuit bleue, nuit bleue comme créée
pour au bord de la mer doucement
dire tout ce que ressent l’âme
à l’oreille d’une amoureuse !…

Mon regard cherche quelque chose dans la nuit
à la lumière transparente de la lune…
La mer sanglote une chanson dolente,
la ritournelle d’une voix aimée !…

J’évoque dans cette lunaire clarté d’été
quelque chose qui aurait pu… et ne fut pas à moi !…
Ma lèvre nomme, sans le vouloir, un nom.

« Et toi, que feras-tu ?… Et toi, que feras-tu ? », demandé-je
à cet amour impossible, l’ombre
qui pour l’éternité marchera à mes côtés !

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Crépuscule tropical (Crepúsculo tropical)

En cette tropicale mélancolie
où lentement s’évanouit le soir,
les vagues sur le sable de la plage,
en mourant feutrent leur agonie…

Déserte à cause de la somnolence est la route
où le cylindre du silence est rayé
par l’aiguille d’un tourne-disque essayant
de dépecer quelque mélodie !…

Par le cadre d’une vitre,
dans la clarté bleu marine du firmament
que n’embue pas une ombre de nuage,

le charbon d’un palmier stylise,
s’agitant languidement au vent,
l’agonie spasmodique d’une araignée !

*

Motifs colombiens

Sur le Cauca (Motivos colombianos: En el Cauca)

Dans les nuages lointains du ponant,
parmi un triomphal défilé de drapeaux,
couronnée de tours et de palmiers
s’offre aux yeux une Bagdad de rêve ;

tandis que, suavement, en silence,
comme une cendre de printemps fanés,
s’effeuille la verdeur des rives
dans l’or lustral du courant !…

Et sur une branche de bambou décatie,
absorbé dans la vision miroitante,
un perroquet arbore sa pompe,

à la manière d’un vieux calife méditatif
sous le vert oriental de son turban,
tandis qu’ondule au vent son haïk doré !…

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Le singe gris (Motivos colombianos: El mono gris)

Au milieu de la forêt qui diffuse
de piquantes chaleurs de vanille,
l’or vert d’un étang brille
et dans un rayon de soleil splendit, s’embrase…

Rien ne trouble la paix du lieu :
pas un caïman, pas une aigrette, pas un écureuil !…
Seul, se balançant au-dessus de la rive
suspendu par la queue à une branche,

un singe gris, voluptueusement
gobe la pulpe jaunâtre d’une banane
avec des grimaces de rufian…

Et se voyant lui-même en l’onde,
dans un faciès quasi humain il montre
les dents, comme se mettant à rire !…

*

Nocturne tropical (Motivos colombianos: Nocturno tropical)

Nocturne tropical… Dans les broussailles,
argentant le charbon du paysage,
la lune avec ses blanches toiles d’araignée
brode des arabesques, dessine des dentelles…

La brise musicalise l’âme des joncs ;
et dans le deuil de leurs habits
sculptent les chimériques montagnes
la dantesque épouvante de leurs visages !…

La luciole peint des envolées d’étoiles
dans les frondaisons hallucinantes,
et le silence dilate son cercle

en une vibration de hochet
quand les grillons font retentir leurs millions
de sonnettes de cristal et d’argent !…

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Saint-Domingue : Le pic-vert (Santo Domingo: El carpintero)

Dans la prière bleue des montagnes
qui s’élèvent en spirales au ciel ;
dans le silence vert des fourrés
que parsèment d’écume les sources ;

sur les luxuriants champs de joncs
qui parfument les brises ainsi que des roseraies,
le crépuscule peint des envolées étranges
d’immenses et gemmés paons royaux.

Un naufrage d’arc-en-ciel roule dans le fleuve ;
les poules grattent la terre fertile
qui prête des tapis d’émeraudes à la masure ;

tandis que sur le tronc d’un cocotier,
en copeaux d’argent, jovial, scie
ses glorieux carillons le pic-vert ou « charpentier ».

*

Lucioles (Luciérnagas)

Il n’existe pas de lampe aussi pudique et belle
que votre petite lanterne miraculeuse…
Un sylphe l’éclaira, pour avec elle
chercher un papillon de nuit…

Comme les larmes fugaces d’une étoile
qui dans l’azur en scintillant s’éteint,
ainsi, la nuit, votre lumière brille-t-elle
sur le calice d’une rose !

Avec quelle pitié fulgure votre enchantement,
volant autour d’une fleur endormie
sur le silence d’une sépulture !…

Ô, douce illusion évanouie,
sillonnant le sein de ma nuit obscure,
ta vie fut un vol de lucioles !

*

Étoiles et lucioles (Luciérnagas y estrellas)

La nuit tropicale, sur la steppe
sans limites se répand silencieusement.
La terre est d’instant en instant plus indistincte,
plus tranquille, plus immobile, plus obscure.

La brise a une odeur de fièvre…
Dans cette nuit noire et suffocante,
où sont tes regard lumineux ?
où la fraîcheur de tes lèvres ?

Et dans le silence immense de la nuit,
pour rendre plus intense ton souvenir,
étoiles et lucioles errantes

éclairent ton nom, dans l’air vivant,
par la fulgurance évanescente
de phosphoriques étincelles de diamant.

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Colibri (Besaflores)

NdT. Besaflores, un des noms du colibri en espagnol, signifie littéralement « baise-fleurs ».

Quelle fée, dis-moi, a de ses mains miraculeuses
ciselé dans l’or ce prodige,
petit et fragile comme une pensée,
émaillé d’étincelles ?

Elle y attacha des ailes de pierres précieuses
et, lui insufflant la vie par son haleine,
comme un soupir le lança dans le vent
pour être une rose de lumière au milieu des roses !…

L’oiseau-fleur, vivante gemme ailée,
en ton jardin t’a vue de bon matin.
Il quitta la roseraie et se posa tremblant

sur tes lèvres douces qui souriaient…
Alors ta bouche et l’oiseau semblèrent
deux colibris qui se donnaient des baisers !

*

Interrogations (Interrogaciones)

Voyageur, sur ta route
les rêves étaient réalité…
Un par un, tu les vis succomber
parmi les plus prosaïques mesquineries !

Mais quel désir impossible persiste en toi,
qu’aujourd’hui encore, au milieu de tes solitudes,
tu sens des nostalgies de ce qui n’existe pas,
de ce qui jamais ne donnera la nostalgie ?…

Que va-t-il advenir ?… La Réalité ? Le Rêve ?
Un ange, pour évoquer ton passé,
ou, pour te prédire l’avenir, une fée ?…

Ce qui viendra, viendra, triste ou riant…
Bercé d’illusions, tu continueras d’espérer
de ce qui jamais ne vient, la venue !