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Seulement un boxeur : Poésie de Marc Andriot

Marc Andriot est un poète et illustrateur dont les textes et dessins sont régulièrement publiés dans la revue Florilège (entre autres). Il a participé à plusieurs expositions à Paris et en région parisienne, et apparaît dans l’Anthologie des meilleurs poèmes du Prix Arthur Rimbaud 2020. Il est en train de terminer un roman graphique.

Mon amitié avec Marc est ancienne puisque nous avons grandi à Chaville, dans les Hauts-de-Seine, où, adolescent, il se faisait remarquer, non seulement par sa grande taille de beau ténébreux dégingandé mais aussi et surtout par un esprit original et caustique. En dehors des quatre cents coups dont nous gardons le souvenir, avec lui et d’autres, Marc et moi partagions un même goût pour la littérature et les comics et cherchions déjà tous les deux à créer une œuvre, qui, dans son cas, est aussi une œuvre graphique.

C’est avec beaucoup d’émotion que, de longues années après l’avoir perdu de vue (car, à l’époque, le numérique en était encore à ses balbutiements et changer d’adresse revenait à changer de monde), j’ai retrouvé Marc, et nous avons immédiatement renoué notre amitié en échangeant sur la production littéraire et artistique qui continuait d’être notre motivation première.

Marc me fait aujourd’hui l’honneur de me permettre de publier sur ce blog un libre choix de ses poèmes et dessins.

La poésie de Marc Andriot est sensible, nourrie d’une sensibilité de cœur et d’une sensibilité d’artiste au regard pénétrant. Sa concision est celle de l’œil qui voit ce qu’il faut voir, et du sentiment nu. Cette sensibilité est une tension permanente mais elle a ici la forme sereine que donne la proximité de l’idéal (c’est-à-dire de l’Idée, dans une conception schopenhauerienne de l’art), la familiarité du poète avec les Muses pour lui généreuses. Je ne vois aucune trace d’imitation dans la poésie de Marc Andriot, aucun artifice non plus (et pourtant sa simplicité n’est pas défaut d’élaboration) ; elle est l’expression spontanée, sans mélange d’une inspiration par adhérence à l’Idée, et même quand il insère parfois son vers libre au rythme rapide dans les quatre strophes d’un sonnet classique, son art consommé rend la forme qu’il adopte invisible tout en lui faisant jouer son rôle de géométrie métaphysique.

Dans la poésie de Marc Andriot, le poète n’est pas « marqué » par le quotidien, comme le troupeau marqué au fer de son propriétaire, mais le quotidien est marqué par le poète, qui le domine car il vit au contact de l’Idée que matérialise le quotidien. D’où la sérénité dans la lutte (car qui domine lutte), qui dessèche autrement tant d’âmes. – Tension sereine de celui qui est seulement un boxeur.

Les quatre illustrations qui accompagnent le présent choix de poèmes (cliquer dessus pour agrandir) sont de Marc Andriot. J’ai déjà utilisé des dessins de Marc pour illustrer les pages de mon blog, ici et ici.

*

SEULEMENT UN BOXEUR

Prends le verbe et travaille-le
Jusqu’aux cordes.

Trouve l’inspiration
Chez la Muse.

Cogne, encore et encore
Le sac.

Retrouve la rigueur
De l’entraînement.

Lève-toi dans la nuit du matin,
Au sein de la Ville.

Cours dans ses veines
Et répète inlassablement tes chants.

Et surtout, n’oublie pas que
Tu viens de la vague sauvage.

*

ENFANCE

L’âge d’or accélère.
Comme un éclair
À la voix suave,
Elle irradiait.

Cheveux solaires,
Yeux effarouchés,
Très intelligente,
Elle dansait pour l’éternité.

Aimant les chevaux,
Elle s’épanouissait
Comme une fleur.

Nous cherchions.
Elle vit très loin.
Je m’évade à Paris.

*

L’AMAZONE

Un jour, le dernier jour,
Une Amazone s’est confiée à moi.
Ses problèmes et sa malhabile
Féminité m’ont touché.

Un jour, le dernier jour,
Une femme s’est donnée.
Cheveux longs et châtains,
Pure et passionnée.

Même si elle ne sourit pas,
Même si elle n’est plus jeune,
Elle est belle.

Son visage s’est illuminé.
Un jour, le dernier jour,
Quelqu’un m’a ouvert son cœur.

*

*

LA CHUTE

Posé au Nord.
J’ai travaillé.
Dureté du froid
Et du gel.

Pour trouver l’Étoile
Et la paix,
J’ai supporté la solitude
Et l’errance.

À découvert,
Les traîtres m’ont planté.
Abyssus.

Dans la lumière éternelle,
Ce ne fut
Que mon enterrement.

*

*

PETITS RIENS

D’abord, le bruit
De tes sandales
Dans la chambre.

Puis, ton parfum.

Enfin, tu laves tes
Longs cheveux
Dans l’eau claire.

Chaque pièce
Te ressemble.
Simplicité.

*

ARME

Légère.
Fine.
Et parfaite.
Je suis l’arme
Du guerrier.
Il m’utilise
En silence.
Je tue
Sans remords.
Grâce à ma science
De la mort,
J’achève mes cibles.
Sans lutte.
Ma lame te transperce
Et te détruit.
Sans cri.
Sans larme.
Je te finis.

*

BIRD

Oiseau de nuit,
Tu sens la Ville murmurer.
Elle glapit de joie.
Elle va enfanter.
Tu es de retour.
La folie et le désespoir.
Tes sœurs t’ont suffisamment accompagné.
Autour du réverbère, tu papillonnes de nouveau.
Le cri ancestral va résonner.
La Nuit va t’accueillir.
Ô Mère, montre-moi le chemin.
Le créateur retrouve ses marques.
Le Poète rit.
Le Peintre exulte.
Bienvenue dans mon humble demeure.
Ce qui suit ne regarde ni tes parents ni les amours perdues.
Bienvenue dans les Mystères.

*

BLACK ROSE

Quand je m’écroule au milieu de la foule hurlante de la Ville,
Je pense à ma Rose Noire.
Elle est là.
Elle me soutient.
Au milieu des courses folles et des ordres hiérarchiques.
Au milieu des flashs et des comptes rendus.
Au milieu des entretiens et des déplacements si nombreux.
Elle est là et me prend dans ses bras.
Elle est plantée au sommet des ordures.
Elle restera à jamais dans mon cœur.

*

OVER THE EDGE

À la fin, elles partent toutes.
J’appartiens à la Ville.
Son rythme, son pouls, son cœur battent en moi.
Sur le seuil, je suis prêt à l’escalader pour me trouver.
Chaque foule a son chant.
Chaque pied, sa danse.
La Ville m’a recueilli quand j’ai été trahi.
La Ville permet de rêver et de voyager.
La Ville est mon amante.
On se trahit en costume.
On n’ose se regarder badgé.
Mais, la Ville est promesse.
Fleur des Îles, Black Rose ont besoin de se retrouver.
Fleur des Îles puis Black Rose ont des couples qui durent.
Fleur des Îles et Black Rose ont besoin de construire leur vie. Loin de la Ville. Loin de moi.
À la fin, elles partent toutes.
Et, je reste sur le bord.
Avec la Ville.
Seul.

*

*

JUSTE UN REGARD

La Ville offre d’éphémères et merveilleux moments.
Juste un regard et puis s’en vont.
Elle m’a juste regardé.
Silence.
Imaginer un amour impossible.
Se parler yeux dans les yeux sans mots échangés.
Cent mots échangés.
Juste une fraction de seconde.
Sang et chairs unis.
Dans une impossible relation.
Elle a un copain.
On me croit heureux.
Autour, les bêtes et les méchants rôdent.
Cent mots échangés mais rien n’est changé
Pour elle.
Pour moi, la promesse d’une histoire extraordinaire.
Un recueil du Mal pour une Fleur épineuse.
Traduite par Baudelaire en pensant à Poe.
Un corps impossible à posséder.
Une âme libre dans l’imaginaire.
Entourée de volutes de fumées,
C’était elle.

*

PARTIR

Barre à la main. Nez au vent.

La serrer comme une femme.
Le bois travaille à chaque virement de bord.
Regarder droit devant.
Abandonner les quais.
Au loin, l’infini.
Serrer la barre comme une femme qui disparaît.
Courir, voler, naviguer dorénavant vers l’inconnu. Sans remords ni regret.
Serrer la barre comme une femme qui ne reviendra jamais.
Pont reluisant. Cordes dépliées.
Voiles déployées. En avant !

*

SOLEIL

Au-dessus des murs et des océans
Veille l’œil d’Odin, en fusion.
Ses flammes atteignent des sommets
Dans l’espace silencieux.
Tel un phénix, il palpite
Et se met en colère dans les cieux.
Le soleil donne des couleurs à ton tableau.
Il illumine ta toile.
Et brûle ta palette.
Lors de mes très longs voyages,
Le regard du dieu a percé l’obscurité.
De sa pupille, ont jailli les détroits assurés.

*

MA MÉDITERRANÉE

Elle était là.
Allongée sur le sable.
Le flux et le reflux de la mer effleuraient son corps.

Dorée par le Soleil, ta peau illuminait.
Couleur de l’or, tu n’avais pas de prix.
Ta beauté se fondait dans le métal précieux.

Tu étais un continent mystérieux.
Telle une fontaine, je goûtais de
Ta jeunesse éternelle.

Nos corps pour s’unir.
Notre langage
À jamais secret.
À jamais gravé ici et là-bas.

*

AU MILIEU DE LA VIE

Une présence. L’espoir.
Elle reste fixée à son portable.

La Nuit s’éteint peu à peu.
La Ville s’endort.
Et le monde ne se regarde plus.

Si elle s’intéressait
Au portrait que je fais d’elle ?
Comment réagirait-elle ?
Timidité ? Fierté ?

La lumière et l’ombre féminines.
Un mystère.
Quel désir secret m’anime ?
Quel échange nous parle ?

Un couple éphémère, à jamais liés.

*

POUR ELLE

Le bleu de tes yeux.
Le blues de ton corps.
L’ancre de tes yeux.

Le bleu dans ta peau.
Mon blues coule dans tes  veines.
Le blues de mes maux.

La Nuit enfante la Ville.
La Ville me pousse vers toi.
Tu restes l’enfant de mes nuits.
La Nuit réunit pour toujours nos corps.

Pour toujours.

Ainsi vivons-nous.
Ainsi t’imagine le Poète.

Dans mon sang.
Dans mes larmes.

*

COMME UNE GOUTTE ENTRE TES PETITS SEINS

Le Soleil baigne ton corps
Hâlée, tu deviens Déesse

La lumière coule le long de tes cheveux
Une goutte de l’Astre perle

Cette larme pleure
Entre tes petits seins fiers

Lentement, doucement, elle dessine
Une Œuvre
De ton cou vers ton triangle d’or

Ton intelligence et ta beauté
Me transportent pour te chanter

Enfin, réunis, je peux sentir avec toi
La douceur de la brise
Et le chant de la Mer.

*

*

À L’ASSAUT !

IMMENSE, GÉANTE et IMPRENABLE,
La tour domine.
Mais je suis là !
Pour conquérir.
D’abord, les escaliers et les ascenseurs.
Petite musique de jour.
Les lumières des étages s’illuminent
À mon passage.
Robes courtes et tailleurs.
Grimper ; il faut toujours grimper.
Les échelons, les bureaux, la direction.
Aller toujours de l’avant.
Demain, j’y arriverai.
Demain.
Demain…

*

ELLE

Elle et lui.
Elle en lui.
Elle lui donne des ailes.
Sans elle, il n’y a plus que lui.
Lui tombe dans la nuit.
Elle garde le Soleil.
Lui croît grâce à elle.
Elle attend un enfant.
Pas de lui.
Sans elle.
Nous ne vieillirons jamais ensemble.
The end.

Maharajah Teenage Rock Band, or What About the Calling?

1/So far away paradise (03:11)

2/Poltergeist (01:10)

3/Taj Mahal (08:05)

Already alluded to there, Maharajah was a teenage creative experience that was to last about one year and a half. The band gave three concerts (in Chaville and Sèvres) and made two recordings, one studio, one live. The name Maharajah comes from the fact that, as would-be hippies, we were beguiled by a fantasized India.

The three songs here (actually two songs and one extract of a song) were recorded during a concert in Chaville (or was it in Sèvres?) in April 1994. Performers are Serge (guitar and vocals), Florence (violin), me (bass), Guillaume (drums), and Aurélien (percussion). Originally the band was Serge, Guillaume and I. It later expanded with two new members, Florence and Aurélien. We knew each other at the Lycée de Sèvres.

These songs were written by me but they owe much to the guitar line added by Serge, who also wrote the lyrics on Taj Mahal (both French and English, although our lyrics were mainly English), as well as to the contribution of all the other members. When either Serge or I brought our compositions to the pool, the final songs always were the result of what came out of our jam sessions in Guillaume’s cellar.

I had no previous training in music and, if I remember well, neither had the others more than a smattering of it, Florence being the exception (as she had completed training at a classic academy).

We were lucky enough to find conditions that allowed us to have that activity, and we were happy doing what we were doing. Circumstances did not allow us, however, to polish our work, did not provide us with the means to give it a less amateurish gloss. Maybe the ending of it was made easier by such considerations as that we were young and could and would make greater things in many other ways. When, twenty years later, the thought dawns upon you that you have achieved nothing worth a few songs that only exist in poor recordings (I remember that the live recording had disgusted me because the bass line was not distinguishable enough to my liking) of a rather poor performance as well, time has come to deal with these relics of one’s past with seriousness.

Contrary to most of my writings of that time, which probably were more to the taste of my contemporaries than the later classic verses I published, all these years I have kept the two cassette tapes of our two recordings. It must have been a decade and a half since I last listened to them, I was not even sure something could still be heard on these tapes after so much time. Yet everything could be heard and I recorded a few songs on a dictaphone. Then a friend accepted to remaster the files. I have just posted them on YouTube.

If, on YouTube, I wrote ‘All rights reserved,’ it’s only because the thought that another might reap the harvest of one’s work or ideas (and we all have heard of people becoming millionnaires from just one song) is too hellish to be borne by a man, but in no way does it mean that I am convinced our ideas, our inspirations were successfully embodied in our music, especially in these recordings. I won’t likely find the conditions again to give it another try, so I leave these ideas to the world such as they are here incarnate.

They’re ideas somewhat embedded in a layer of mud (lack of time and means). I wish, o my reader, had you the means yourself, you would clean the stone, if you could do it without concealing where you found it. Many people, I am sure, are so haunted by the hellish thought I have alluded to and at the same time lack the means, the channels, the acquaintances to air their ideas in a secure way that they keep them out of the world’s sight and bring them bound to their bosoms into the grave after a life in obscurity, whereas their ideas would have enlightened our existence. I don’t blame them. They’re proof, if I’m not mistaken, that our age-old logic of exploiting one another is at odds with the calling of mankind.

A last word on that wrecked calling of young people. The idea that we could have made a living writing and playing songs was hardly credible, in the context, given the market open to a French band (even singing in English). For determined teenagers in U.K. or U.S. that seems far more credible, inasmuch as they’re offered a world market, potentially. In these countries you can drop out and make it to the top as an artist; not here. In these countries, thus, you can overcome petty-bourgeois prejudices; not here. Yet I don’t envy those I’d call wonder dropouts (idea of a book called Wonder Dropouts: The Theory of the Leisure Underclass). Many musicians I used to listen as a teenager, who were selling albums all over the world, today eke out an existence from various toils. They were and still are known worldwide: How is it possible that they have to toil in order to earn their bread? In whose motherf*ckers’ pockets did the money go?

December 2016