Category: poésie

La poésie d’Ernst Norlind : Traductions du suédois

Ernst Norlind (1877-1952) est un peintre et écrivain suédois. En tant que peintre, il est connu pour des œuvres paysagistes et animalières, et, s’agissant de ces dernières, comme « le peintre des cigognes », surnom qu’il reçut en raison du grand nombre de ses tableaux représentant cet animal (voyez un exemple dans le corps des présentes traductions). Son œuvre graphique la plus connue, de renommée internationale, est l’affiche de l’Exposition Baltique de 1914 à Malmö, encore souvent proposée à la vente par les marchands d’affiches (et qui représente des cigognes). Ses tableaux sont exposés dans les principaux musées de Suède.

Il vécut avec son épouse, Hanna Larsdotter, au château de Borgeby en Scanie, dont une aile a servi de musée dédié à sa vie et à son œuvre, de 1978 à 2020. Le couple accueillit et hébergea au château de Borgeby de nombreux écrivains et artistes, parmi lesquels Rainer Maria Rilke.

En tant qu’écrivain, il se consacra à divers genres, dont la poésie, de laquelle nous donnons ici pour la première fois en français un échantillon, tiré de deux recueils.

Selon Hansjoachim Bernt, dans son livre Lanz von Liebenfels. Theozoologie und Ariosophie (2010), Ernst Norlind était membre de l’Ordo Novi Templi de l’Autrichien Jörg Lanz von Liebenfels ; c’est un point commun avec son compatriote August Strindberg.

D’après le Svensk biografiskt lexikon, dans les années trente Norlind vécut deux ans et demi à Assise, en Italie, au contact de la communauté religieuse franciscaine, mais n’alla pas jusqu’à se convertir au catholicisme. Il rejoignit en revanche l’Association pour la réforme religieuse de la Suède (Sveriges Religiösa Reformförbund) du pasteur luthérien Emanuel Linderholm, représentant d’une « théologie radicale » au sein de l’Église nationale.

Portrait d’Ernst Norlind par Einar Nerman, 1910.

*

Poésies
(Dikter, 1907)

.

La parcelle de vie qui flambe dans une parole… (Het stycke lif, som brinner i ett ord…)

La parcelle de vie qui flambe dans une parole
quand l’âme est trop pleine pour se taire,
est comme une miette tombée de la table des riches.
À tous ceux qui désirent appartient
de subir les durs liens et fers du chagrin.
Le meilleur de tout est juste un chant
indistinct derrière le refuge des mots
et ne deviendra peut-être jamais musique.
Mais aux heures fatidiques
en chaque œil brille une pauvre larme
muette, trahissant les blessures profondes
qui saignent sans recours dans nos minutes de silence.

*

Le moment où l’âme est seule… (Den stund en mänskoande är allena…)

Le moment où l’âme est seule
avec l’orage, le vent, la pluie, le tonnerre et la mer
et des silences comme d’un tombeau scellé,
d’obscures énigmes en des heures qui trop tard arrivées
et douloureuses deviennent une force fatale
vers la réclusion ou la liberté – elle sent
que ses prières furent adressées à
une toute-puissance gelée qui ne peut ni ne veut
sauver ce qui flambe au plus profond
de notre amertume. – Le moment où elle sait
que l’orage, le vent, la solitude
sont la seule réponse des dieux à nos prières –
ce moment est le plus grand d’une vie et doit être célébré
par des lumières, des candélabres comme une fête,
ce moment où l’âme pour la première fois
est l’hôte de la vie.

*

Pour chacun il n’est qu’un seul chemin… (För alla finns en ensam stig att gå…)

Pour chacun il n’est qu’un seul chemin,
loin de sa mère et du foyer, loin du refuge et des amis,
et chacun doit tout seul atteindre un but
que lui seul et nul autre ne voit.
Et tout ce qu’ont apporté les moments de joie
et tout ce qui fut donné par les heures sombres
n’est plus rien, ou bien une dure nécessité,
mais nul ne connaît le chemin des autres vers la vie.
L’un frissonne sous l’aiguillon du destin
et son front est marqué d’une ombre ineffaçable
jusqu’à l’heure de sa mort, par la même chose terrestre
qui pour un autre est lumière et paix.
Je n’ai pas connu la plupart des souffrances
amères, affligeantes
qui tout au long des ans et des privations
consument aux heures de colère le cœur de mes frères.
Mais innombrables sont ceux qui errent
en disant « connaître », « savoir », « comprendre »
et passent et croient se voir l’un l’autre.

Or tous ont des nuits et des jours
et le ciel et des étoiles et des lois,
tous connaissent la joie et la peine.
Et tous ont la même destinée :
un temps pour penser et voir
et puis le plongeon dans la mort.
Alors soyons gais et chantons,
que passent le temps, les heures,
oublions nos soucis
et soyons-nous bienvenus.

*

À la chanteuse Gudrun Høyer-Ellefsen (Till sångerskan Gudrun Höijer-Ellefsen)

Ndt. La chanteuse norvégienne Gudrun Høyer-Ellefsen était l’épouse du peintre suédois Axel Törneman, pionnier du modernisme pictural suédois et ami d’Ernst Norlind.

En chaque être sommeille une chanson,
et la terre est une pauvre mère seule
qui conçut son enfant pour qu’il lui chante un jour.
Le doux fredon de ses fleuves,
l’indistincte musique du basalte
et le murmure des sapins et des vagues, tout cela
sont les tristes intervalles de sa nostalgie.
Mais comme une idée vient
à celui qui dort, la musique de son être
est avec ce qui monte d’un cœur humain
et cherche les chemins vers une autre poitrine,
et interprète éveillé la joie ou la peine.

*

Ce soir quelqu’un reste assis seul… (I denna afton sitter någon ensam…)

Ce soir quelqu’un reste assis seul
et ne peut dormir, il se tait, il a froid,
il prend le poison qui pour quelques instants
change les pensées en rêves et murmures
jusqu’à ce que l’âme s’éteigne dans la grande nuit.
Ce soir quelqu’un reste assis seul
et ne trouve pas de mots pour cette joie
qui frémit à travers son âme comme une vague
de vie qu’il n’avait jusqu’alors jamais ressentie.

                                                  Où est mesurée la matière
de la merveilleuse et chaude concoction
d’où les âmes tombent comme des gouttes
avec des énigmes insolubles pour l’un
et pour l’autre des joies surabondantes ?
Ah ! nos questions ont pour seule réponse
la douce pitié du cœur et la main
avec laquelle le frère rencontre le frère pour se rappeler
qu’ils marchent sur le même chemin vers le même pays.

*

Nous pleurons les morts mais oublions… (Vi sörja döden, och vi glömma gärna…)

Nous pleurons les morts mais oublions
les milliers de destructions au sein de la vie
qui la rendent lourde comme du plomb
et plus encore. Les tombes qui se ferment
sur ceux qui nous sont chers
sont, sur la voie de la réconciliation de tout ce qui vit,
de petites lumières vers leur souvenir, eux que nous avons aimés.
Alors le solitaire sait, quand vient le soir
et que le feu de l’âtre ne suffit pas
à réchauffer la glace à l’intérieur d’un être,
que celui qui fut avait des mains chaudes
et de beaux yeux où plonger,
et il regrette les heures lointaines
où l’ami était triste et silencieux
mais lui ne le consolait de sa peine.
Alors, dans les pauvres larmes qu’il pleure,
son âme se renouvelle, faiblement il perçoit
un fleuve du feu de la vie et redevient enfant.

*

Entends-tu la pluie et l’automne ?… (Hör du regnet och hösten?…)

Entends-tu la pluie et l’automne ?
La terre est pressée de larmes.
Le soleil manque, ainsi que la consolation,
et les fleurs pour se réjouir.
Les grues cendrées descendent, ligne infinie
d’oiseaux migrateurs las, au sol,
le vent est lourd, et dans le parc
les feuilles tombent des châtaigniers.
Là-haut brillent les étoiles,
le feu flambe dans l’âtre des mas,
envoyant de la fumée au ciel.
Les heures passent comme des fantômes,
la nuit est sans défense.
Alors allume le lustre massif de fer
et regarde-moi dans les yeux, ma chère !
Tout ce qu’ont gelé le froid et l’automne,
tout ce qui désire le soleil et le réconfort
est chanté par l’orage qui s’approche,
et se reconnaît de nouveau.

*

Je te vois plus grande que les autres… (Jag ser dig ändå större än de andra…)

Je te vois plus grande que les autres
bien que j’aie vu tes yeux lourds de chagrin
et ternes de colère. Ce que j’aime le plus
est l’ombre de légende sur chacun de tes gestes,
qui s’attarde en un lointain pays de cocagne.
C’est la lumière sur tes mains,
et tes mains sont ce que j’aime le plus.
Quand on désespère au sein du monde,
oubliant son âme en sa quête et dans la tristesse,
la vie vient à nous et nous veut du bien,
et ce nous est alors une bénédiction, la rencontre amicale
d’une personne qui n’a jamais ployé comme un esclave
mais a souffert forte et solitaire,
est restée fière figure
hors de la tristesse et misère de la vie.
Et tu fus celle qui bénis mon destin.
Combien de fois ai-je admiré
les gens heureux dont
les jours pesants et gris passent
sans que leur humeur s’en ressente.
Les gens heureux !
Quand la vie vient avec ses richesses
et que le monde entier tremble,
les yeux fermés, dans l’attente d’un dur jugement
qui comme un ciel inexorable imposera
des lois éternelles à toute vie. –
Les gens heureux !
Ils vont d’un pas sûr et, tranquillement,
choisissent à bon escient parmi les fatigues et attendent,
yeux clairs, les minutes accablantes qui
dévorent celles qui les précèdent et meurent en soupirant.
Comme si dans une autre vie déjà
ils en avaient fini de leur quête et des premiers pas
chancelants sur le chemin vers ce qu’il y a de plus grand.
Je suis comme un qui voit pour la première fois
des danses et des chansons et se réjouit
et croyait qu’une vie a tous les droits
mais est devenu dur et lourd sur le chemin
quand l’orage a soufflé, cinglant.
Je suis un feu qui meurt dans les bourrasques
de la tempête, un soir glacé,
et toi, la douce et paisible lumière
d’une chaude chapelle.

Donne-moi la main ! La nuit tombe,
les flammes flamboient faiblement
et les carreaux de la fenêtre s’embuent.
Bénies soient les heures
où ta main est dans la mienne.
Bénies soient les longues années
qui viennent et passent,
les minutes qui de leur consolation
pansent nos plaies.

En cette heure la vie est tout,
et ce qui, dur et froid,
voulut grever notre destin,
a disparu, est oublié comme la mort,
est loin, terminé.
La grande horloge a sonné massivement
et la nuit s’étend à l’intérieur,
le jour n’est plus qu’un souvenir,
il fait chaud et tout est calme.

*

Y a-t-il quelque chose qui soit digne d’être pleuré… (Finns det någon att gråta för…)

Y a-t-il quelque chose qui soit digne d’être pleuré,
oserai-je déranger d’une question un ami ?
Silencieuse est la nuit, et la flamme de ma lampe
flambe et diminue et s’éteint.
Un feu crépite-t-il dans la maison obscure ?
Quelqu’un à l’intérieur désire-t-il quelque chose,
pense-t-il comme moi et fourgonne-t-il les braises,
me souhaite-t-il pour ami
parmi les milliers d’égarés de ce monde ?

A-t-il suivi le même chemin solitaire,
accablé par la même souffrance aiguë,
transporté par les mêmes joies jubilantes
vers les sommets ensoleillés
hors de la vallée glacée des ombres de la mort ?
Parle, parle dans le noir et dans la nuit,
murmure un commandement à travers les forêts et les eaux,
mon frère, pour moi !

*

Le fleuve des hommes bouillonne, bout… (Det bubblar och kokar i människoströmmen…)

Le fleuve des hommes bouillonne, bout,
je vois leurs yeux qui suivent un rêve.
Tous sont pressés de passer,
tous ont leurs affaires où se cacher,
et personne n’a le temps de rester.
Que mon front brûle comme le feu,
qu’une blessure éternelle creuse ma poitrine,
que j’aspire comme personne au repos et à la consolation,
le courant reste éternellement le même.
Nul n’aperçoit ma flamme,
chacun est à ses affaires et à soi-même.
Mieux vaut se taire et penser et marcher
en silence comme les pierres, en silence comme les autres
muets sur le chemin de la vie.
À quoi sert de pleurer,
à quoi sert de laisser
la porte de ma chambre ouverte ?

*

En chaque destin la solitude… (I hvarje öde slumrar ensamhet…)

En chaque destin la solitude
est le cœur ultime et caché de la vie.
Et chaque homme ayant une étoile,
voit toutes choses à sa lumière,
mais ce qu’il voit n’est qu’à lui.
Je tiens cent choses dans mes mains
qui brillent de l’éclat de mon étoile.
Ces hommes de tant de pays,
tous me regardent comme si j’étais mort.
Je vais seul avec les pensées qui me charment
et tremble en silence quand l’un d’eux me croise,
et je cherche une âme où verser
l’étonnement que j’éprouve en marchant
parmi tous ces étrangers comme un condamné.
Souvent je souhaite d’être mort et oublié.

*

Ces brouillards qui rendent les jours gris… (Dimmorna som komma, göra dagarna grå…)

Ces brouillards qui rendent les jours gris,
des hommes les plus sages font des sots.
Les brouillards deviennent des nuages qui vont et viennent,
et les nuages deviennent des larmes qui tombent.
Le monde et l’espace sont froids,
les larmes qui tombent sont du cristal gelé,
le monde est un caveau dans la mort.

*

À chaque destin l’heure de son jugement… (Det finns en domens stund för hvarje öde…)

À chaque destin l’heure de son jugement,
l’heure où dans la peur et la solitude
la terre se taira et nul ne connaîtra
un chemin hors des mondes livrés à la désolation.
Elle est venue pour moi.
Dans le jardin du cloître s’assourdissent les dernier pas
d’une sœur silencieuse qui en pieuse
et vigilante attente fit un sanctuaire
des lumières du couchant sur le clos.
Et l’obscurité s’étend. Si j’ai des amis,
qui sait si l’un d’eux voit ma lumière
dans cette nuit, cette maison déserte –
qui sait ce que je sens et ce que sentent les autres ?
C’est l’heure des vêpres. Alors
les rues s’emplissent d’une foule confuse –
dans mes oreilles chante leur appel
et leurs yeux brillent vers les miens –
ils vont et vont toujours. Chacun doit se résigner,
ils se sentent le cœur malade, la pensée paralysée
et se plongent dans ton obscurité, ô Notre-Dame,
pour consacrer une lumière à leurs proches.
Je veux aller vers eux. Mais entre la vie et moi
se pressent des souvenirs morts de jours anciens,
tant de mauvais désirs en lutte
et tant de mots d’amour noyés dans les querelles.
Qui peut arrêter le tourbillon ? Ces minutes,
ces années, ces jours passés comme un rêve,
tas de loques bariolées –
qui sait ce qu’est le cœur de la vie ?
Un chez-soi existe. Je le sens dans ces moments
où tout est silence autour de moi et l’horloge sonne
et mesure pour de longues années de bonheur
un temps fugace de secondes solitaires.
Je veux m’y rendre. Ce silence est tellement vide.
Ô ange gardien, une nuit sans toi
c’est avancer sur une route déserte,
un mirage irréel.

Paris, février 1906

*

Nuit (Natt)

Nuit de dimanche, paix dominicale…
L’horloge approche minuit,
le jour est terminé.
Le monde entier est en fleur
comme un sanctuaire de silence
dans la paix taciturne.

Peut-être la seconde qui vient de passer
a-t-elle formé pendant un instant
une destinée d’homme.
Peut-être qu’un esprit muet marche
à travers de grands espaces vides
afin de rejoindre les autres morts.

Années et désirs, et tout le reste,
la vie, mille fois
pesante et difficile,
se change en rêve, une nuit de parfums.
Nous qui l’avons vécue deviendrons poussière,
nous et tous les nôtres.

*

Que j’aie vécu jusqu’à ce jour… (Att jag har lefvat dagarna till nu…)

Que j’aie vécu jusqu’à ce jour,
que pas plus de choses ne soient en moi brisées,
que ce qui fut brisé méritât de périr,
et que je n’aie pas davantage souffert
dans les nuits calmes avec mes chagrins –
cela me donne le courage de vivre
jusqu’au prochain moment incertain de cette vie,
et de croire en une riche transfiguration…

*

Ne compte pas mes angoisses et mes plaintes… (Så räkna ej min ångest och mitt knot…)

Ne compte pas mes angoisses et mes plaintes,
mais apprends-moi plutôt à voir et accueillir
ce qui rêvait au plus profond de chaque souffrance,
la claire éternité qu’elle dissimulait
et la vérité que je n’éprouvais point !
Mon cœur est une porte fermée.
Toute chose est trop pour moi.
Alors délivre-m’en et laisse-moi mourir seul,
seul mais digne de ta réalité, ô vie !

*

Partons loin, nous qui bénissons la vie… (Låt oss gå fjärrande, vi som signa lifvet…)

Partons loin, nous qui bénissons la vie
et voulons du bien au monde et à nous-même,
évitons d’entendre les appels
de cette foule féroce du monde
avec son mépris de celui qui tombe
dans le sinistre combat de tous contre tous
qu’ils appellent la vie !
Laissez-moi lutter en silence
et triompher en silence,
et puis laissez-moi mourir,
que le souvenir de ma victoire ne reste point
parmi les vaincus sans nombre !
Je ne veux pas voir la moindre étincelle
du feu de la vie s’éteindre dans un œil
au moment où j’atteindrai triomphal au but
haut et saint qui brillait dans ma vie.
Béni soit celui qu’ennoblit la lutte,
tendre compassion pour celui qui souffre,
et respect pour tout ce qui veut et croit !

.

Une cigogne d’Ernst Norlind

.

Nouveaux poèmes et chansons
(Nya dikter och visor, 1914)

.

Paroles de César (Cæsariska språk) [second poème]

La plupart suivent dans l’indécision
leur chemin languissant vers la mort
et n’ont d’autre besoin
qu’une dure loi qui guide leur destinée.
Ils vivent muets devant une porte fermée
et ne peuvent décider
du bien et du mal que par la puissance d’autre volonté.
Ils vont en rêve, ne connaissent guère le bonheur.
Mais celui qui sait
que le seul secret de la vie
et la seule route de la vie vers la puissance est que
lorsque dans la douleur et l’indécision nous trouvons
un point faible parmi les nœuds qui nous attachent
et les tranchons alors avec courage,
nous nous tenons aux côtés des Olympiens et rions –
l’homme qui sait cela comprend
la seule énigme que présente la vie
et connaît la seule véritable réponse sage
à toutes questions, celles des dieux et les nôtres.
Et quand, alors, tu auras été éprouvé par les dures
luttes amères, de nombreuses années
exposé aux coups, aux tourments, aux blessures,
que ce feu t’aura clarifié dans l’âtre,
ta volonté sera suffisamment pure pour conquérir le monde
et tu te tiendras à jamais au-dessus du cercle du destin :
ou César ou rien !

*

Chants au Seigneur de la vie (Sångerna till lifvets Herre) [I-III complet]

I

Si tu es une puissance
qui des graines que tu as semées prends soin
depuis le commencement des temps jusqu’à ce jour,
alors je ne voudrais pas être Toi
quand tu regardes dans le miroir obscur du monde.
           Tu règnes librement
           dans ton royaume. Ce qui est à Toi est à Toi,
mais ici sur la terre c’est la loi et la règle
que celui qui a péché, celui qui a commis un crime
doit aussi l’expier,
           et celui qui voit
d’un œil calme sévir le mal
sans bouger la main pour aider – Seigneur,
parmi les hommes c’est commandement et coutume
qu’il soit banni jusqu’à la troisième génération,
haï et pourchassé et pire encore.
          Mais Toi tu vois
ton monde avec des yeux calmes et tu souris,
tu laisses des millions d’êtres se lamenter
de ce qu’il est impossible d’endurer.
Et celui qui n’a point commis de faute
est puni par ta main comme un criminel.
          Tu as la puissance – tu règnes
de toute éternité et dans les temps présents –
mais l’esclave dans ton royaume
qui pour son semblable éprouve de la compassion
n’est-il pas un plus grand dieu que Toi ?

II

Je te vois assis
parmi les chants et les rayons de soleil,
au milieu de la chaleur de ta lumière.
Mais les pauvres à qui tu tends
le poison et l’angoisse, que tu conduis
hors de leur maison, sans foyer ?
N’entends-tu pas leurs cris
monter, tâtonnant, de la foule
dans une souffrance qu’ils ne comprennent pas ?
Pesant destin, amer destin
quand ils sombrent enfin dans la mort,
seul but qu’ils puissent atteindre.
La terre se tait, se taisent les cieux,
et monte l’ivresse amère,
l’ivresse du vin de ta colère.
Leur angoisse est toujours plus grande –
À qui la faute, Seigneur ?
est-ce la leur ou bien la tienne ?

III

Tes demandes sont effrayantes, épouvantables.
Seigneur, est-ce Toi que je vis
quand perdant connaissance je demeurai
près du chaos, de la mort,
et j’entendis toutes les voix
qui me sont chères chanter en moi ?
Quand je fus emporté par des mains d’esprit
à travers des contrées désolées
sous un ciel d’orage en automne.
Il faisait froid dans ton royaume
et, désappointé, j’aurais voulu sentir
la chaleur d’une voix.
Pays désolés, pays de brume,
océans sans rivage…
Êtres sans repos ni réconfort
contraints d’errer dans les tourments,
pressés les uns contre les autres.
Quand, épouvanté, silencieux,
je regardai dans l’abîme,
de mon âme monta une voix qui brûlait
plus âprement que toute détresse,
plus forte que la mort et que tout :
tous sont accablés, tous ont froid,
vivant pour demander,
brûlant dans le même feu,
ce qu’ils aiment, ce qu’ils voient.
Entends-les menacer sauvagement, implorer
et maudire la mort elle-même,
qui rachète leur destinée.
Si tu veux être plus qu’eux,
ne cherche ni repos ni foyer,
ne demande pas… donne, donne,
donne jusqu’à ce qu’il ne te reste rien…
Toi qui vas à eux,
les entends et les vois et sais qu’il souffre,
et peux donner – donne-leur tout !

Le monde est redevenu silence
mais j’entends encore ma voix.
Était-ce un rêve, une illusion,
ou bien, Seigneur, était-ce Toi ?

*

De la mort (Om döden) [I-III complet]

I

Dans la seconde fiévreuse, embrasée de la mort,
quand une vie est transformée, brisée,
toutes choses se réunissent comme un dernier,
brûlant salut au moment de l’adieu.
Et l’angoisse ne cesse de grandir
depuis la nuit qui veille et se tait,
depuis des royaumes plus pesants et plus profonds. –
Une bougie de suif se consume sur le chandelier,
et les souffrances te gardent éveillé,
on frappe à grands coups à ta porte.
En silence t’appellent des choses mourantes
qui te veulent près d’elles,
un salut de tous les êtres chers
dans la vie et le monde autour de toi.
Ainsi une tempête passe-t-elle sur la vie
et tout est transformé, effacé, change de forme,
et tu es une brise au-dessus des eaux,
une parcelle de l’orage et de la nuit.

II

L’angoisse de mon cœur a tant de questions
sur ce qui viendra quand mourra ma pensée
comme un murmure dans l’éternité et le vide,
quand tous les atomes de mon cerveau se dissiperont
comme une fumée dans l’espace et le néant.
Ah ! toutes ces questions sont le cri du prisonnier
aux murs de sa prison, qui ferment éternellement
leur pierre glacée sur la réponse que nous recevrons
quand la terre tombera lourdement sur le cercueil,
et que tout sera dissous et l’éternité proche.
Que nous vivants soyons assez faibles
et sombres pour voir notre fin
dans la peine et les larmes, comme si la joie
et le bonheur étaient le partage de la vie,
l’amertume et la tristesse le lot de l’autre rive –
nous qui entendons la voix de la vie
renfermée entre les murs de nos sens
ne comprenons même pas qu’il faille se réjouir
quand les murs se brisent et notre vie est changée
pour devenir espace, éternité et Dieu !

III

Béatrice à Dante

Tu demandes avec étonnement où tu es arrivé,
voyageur, étranger en ce monde –
tu es de l’autre côté, tu as atteint
le but ultime de ton périple.
Et le murmure que tu entends est l’écho
de voyages passés que ton être fit
sur les mers sombres, agitées des douleurs,
dans les pays de colère où s’en fut ton esprit.
Là des humains se battent, comme nous
nous sommes battus, et meurent l’âme assoiffée.
Tu entends un soupir, un appel inquiet, un cri,
puis tout redevient vide et silencieux – et c’est la mort.
Le temps s’arrête dans un éternel présent,
appels et paroles dures se taisent.
Un autre s’éveille – et c’est toi,
mais non pas toi tel que tu marchais sur la terre,
non pas toi qui vaguais et mordais à belles dents
les fruits de la vie, avide, curieux,
mais toi tel que tu souffrais et pleurais
et fus purifié pour l’éternité.
Alors lève la tête ! Chaque inspiration
vient profonde et fraîche de la salubre source de vie !
Soleil béni ! Jour heureux !
Sainte, claire force de la vie qui nous permet,
permet à tous ceux qui souffrent
de disparaître au monde comme une note de musique,
avec tous les éprouvés de la vie qui sont
transfigurés en lumière du feu purificateur.
Ah ! paradis et béatitude et printemps,
résurrection et odeurs de jacinthes,
ton temps d’épreuves est terminé, le jour passe,
et le soleil déglace l’hiver de ton cœur.

*

À une amulette (Till en amulett)

Toi qui me permets d’avancer,
de croire, de voir et de vivre
avec l’œil clair, quand les autres
vont en aveugles dans la brume –

laisse mon esprit flamber,
laisse-moi croire et vénérer,
donne-moi courage et force,
à moi, ta servante !
Ténèbres et misère,
brouillard et mort,
donne-moi tout mais permets-moi
de voir et d’avancer,
de parler et prêcher
quand les autres se taisent !

*

Été (Sommar)

Ici est le silence. Les pivoines brillent…
Parfums de fleurs et gazouillis et soleil et chansons…
Bourdonnent les bourdons et les roses sont rouges,
les rayons du soleil traversent l’air et le jour est long.
Là-bas les hommes se battent.
Ici c’est le silence et la béatitude de vaguer
en oubliant que la terre est pleine à craquer.

Entends l’été murmurer dans les tilleuls !
Le murmure des feuilles est comme le murmure de ta voix.
Murmure comme venu de l’éternité, murmure comme si la brise
connaissait la soif de réconfort dans le cœur des hommes.
Enfant, si tu savais comme le son de ta voix
apaise les forces qui m’accablent,
les forces qui habitent ma poitrine. –

Vois-moi comme un homme, défaillant, et ne m’oublie pas
à cause des brouillards, vois-moi comme un homme
luttant et souffrant, blessé, mais cache-moi,
cache-moi comme un souvenir de l’été
qui se cherchait soi-même et sa réalité la plus profonde,
avec son désir le meilleur comme but, et les forces
qui poussent l’homme à faire ce qu’il peut dans cette vie.

*

Psaume (Psalm)

La souffrance est pourtant passée.
La vie m’a fait comprendre
les forces qui nous châtient.
Faisait-il gris et froid ?
Le soleil brille sur toutes choses.
De quoi me suis-je plaint ?

Éprouvé, tourmenté, blessé,
jusqu’à ce que la douleur ait disparu…
La vie n’agit pas autrement.
Quelque chose doit couler au fond,
l’écume flotter par-dessus,
afin que reste le meilleur.

Le ciel est pur à nouveau,
avec des illuminations roses :
flammes qui purifient.
Le bonheur est partout,
dans la plus grande profusion,
plus que je ne mérite.

Trains d’Avila ou de Soria : La poésie d’Agustín de Foxá

L’écrivain Agustín de Foxá (1906-1959) fut nommé en 1956 à l’Académie espagnole mais jamais n’y siégea car son élection eut lieu alors qu’il était ambassadeur à Manille, aux Philippines, dont il ne revint que pour soigner une cirrhose du foie qui lui fut fatale.

C’était un personnage haut en couleur, que Malaparte, comme lui diplomate, connut en service en Finlande. Ils visitèrent ensemble le front de Léningrad. Malaparte dresse son portrait sous les traits d’un personnage du roman Kaputt, ainsi que dans son recueil de chroniques La Volga naît en Europe.

Ami de Ramón Gómez de la Serna, Agustín de Foxá fut entre autres poète – l’un de ses recueils est préfacé par Antonio Machado –, dramaturge, auteur d’un roman sur la guerre civile espagnole très lu en son temps, Madrid, de Corte a checa (Madrid, de Cour royale à Tchéka), publié en 1938 et dont le personnage principal est un phalangiste.

Dans son activité en tant que fonctionnaire des affaires étrangères, il fut chargé d’accompagner Eva Perón lors du voyage officiel de celle-ci en Espagne en 1947, à l’occasion duquel – fait notable – elle s’exprima à plusieurs reprises devant des foules pour exprimer la solidarité de l’Argentine justicialiste avec l’Espagne alors sous embargo.

Agustín de Foxá était marié à María Larrañaga, architecte et designer, qui fut une figure du Marbella de l’après-guerre quand la ville devint un rendez-vous cosmopolite couru (à la suite, se dit-il, d’investissements immobiliers servant à blanchir de l’argent allemand).

Son œuvre n’a jamais été traduite en français avant nous. Les poèmes suivants sont tirés d’une Antología poética 1933-1948 (Editora Nacional, Madrid, 1948), illustrée par José R. Escassi. Il existe une autre anthologie, plus large, de sa poésie, couvrant les années 1926 à 1955 et dont la dernière édition date de 2022.

Agustín de Foxá et sa fille Blanca
Source : Archivo Blanca de Foxá, via Málaga Hoy (8/12/2024)

*

La fille du roi de la mer (La hija del rey del mar)

Air sous pression et lumière trouble,
les prés du fond de la mer,
chair tremblotante et tritons,
nacre, gélatine et sel.
Les vaches marines meuglent.
Drapeaux d’avis de tempête.
Les scaphandriers guerriers sautent
par-dessus les gencives du corail,
des bulles au-dessus de la tête
comme un essaim d’abeilles.
La fille du roi de la mer
brodait à sa fenêtre,
sous des galères de musique
et des ancres de fin métal.
Queue de poisson et jeunes seins,
robe de fine gaze,
broche d’aubes dormantes,
neige polaire de son cou.
Les nuits sans tempête,
jusqu’au palais royal parvenaient,
ténues, assourdies, les notes
de cloches d’églises.
« Duègne qui montas là-haut,
qu’y a-t-il au-dessus de la mer ? »
« Il y a, mon enfant, des bateaux et des plages,
et le corail est vivant et brûle.
Il y a des hirondelles et des princes,
des poissons aux plumes sans pareilles,
la lune est un panier de neige,
il y a des cloches, du soleil, du cristal. »
« Ah ! comme je voudrais aller là-haut.
Duègne, ah ! tu me fais pleurer. »

*

Marie-Antoinette (María Antonieta)

Couronne bleue de marquise
sur les cygnes neigeux.
Trois gouttes de sang
sur la perruque poudrée.
Bougies roses, parfumées,
à la molle cire de nard.
L’Encyclopédie aboyait…
Versailles illuminés.
Dans une tasse au liseré rose,
Louis XVI déjeune
de chocolat du Pérou
en un ciel de perroquets.
Seins et coupes vides,
confessionnaux obscurs,
écrans de crinoline
dans les sièges dorés
et un jeu de cartes français,
à l’écart des chandeliers,
versant des gouttes de trèfles
parmi des vicomtes enivrés.
Marie-Antoinette descendait
l’escalier de marbre,
le printemps d’un bal
effeuillé sur ses souliers.
Un étrange carrosse l’attend,
tiré par quatre chevaux
aux yeux fous qui poussent
effrayés des cris d’oiseaux.
Fenêtres à guillotine,
lanternes de cierges blancs…
Et pour cochers des bourreaux
couvrant leurs mains.

*

Cimetière 1800 (Cementerio de 1800)

Avez-vous soif, paisibles morts,
avez-vous froid ?
Oh ! votre sommeil dans la caisse asphyxiée.
Assemblée de corps.
Dedans, l’humidité, la nuit ;
dehors, les rosiers, la lune…
Recouverts
de votre ombre,
                            et sans printemps !
Voulez-vous de l’eau ?
                      la fièvre
de votre dernière maladie rosit encore
vos os.
             Qu’en fut-il de votre oreiller,
de votre dernière nuit
en un lointain dix-huitième siècle ?
Que disiez-vous ? quelles fiancées ou quelles sœurs
portèrent la tasse à vos lèvres ?
Quels docteurs
vous prirent le pouls vacillant ?
Comment était votre chambre :
pleine de courtines, de portraits ou d’éventails ?
Comment se passa votre enterrement ?
Quelles cloches,
quelles larmes, quels cris ?
                                            Et le délire
de votre mort, quels jardins rouges
peignit-il sur le mur ?
                                    Quelle fut la main
qui vous épongea la sueur dans de la soie ?
                                                                      Était-ce
un jour de pluie ou de triste soleil ?
Comment était votre voix, votre visage ?
Comment étaient vos grands yeux ?
Vous souvenez-vous de votre rire ?
Vos mains croisées
se rappellent-elles les oranges et les seins ?
Les lettres que vous écrivîtes,
                                                  que disaient-elles ?
Cendre et fumée,
votre amour lointain,
la joie du baiser et des enfants.
Quelles vagues antiques vîtes-vous ?

Paix à votre décembre…
Écoutez-moi, vous autres
qui mourûtes en avril ou en mai,
fiancées glacées ; vos boucles d’or
sur de noirs oreillers ;
                                     blanches enfants
qui, sautant à la corde parmi les oiseaux,
vîtes la main horrible et vous endormîtes
avec des poupées et des contes dans vos draps.
Écoutez-moi, rêveurs
qui ne voyez plus la lune.
Les rosiers naissent toujours,
                                                le saviez-vous ?
et il y a encore des bouches ; mais les nuages
que vous regardiez sont morts pour toujours.
Par vos yeux creux
leur bord bleu est passé ;
                                         aveugles distants,
un abîme nous sépare.

Voyez mon large corps ;
voyez, soumise à mes pieds, l’ombre épaisse
qui vous enveloppe, vous,
                                           et vous étouffe.
Je suis vivant ; je suis dans votre rêve
comme un dieu ;
                            ce bruit,
c’est celui de mon cœur ; l’air m’entoure
et dans mes mains je tiens les choses de la terre.

Peut-être se trouve-t-il parmi vous
la femme qui aurait été
ma fiancée bleue ; peut-être dans cette poussière
ai-je un ami – impossible – inerte.
Je vous aime, paisibles morts ;
femmes qui m’auriez compris,
compagnons lointains,
enfants de jadis.
Si vous pouviez sentir comme l’air souffle,
entendre les bruits qui nous assomment,
éprouver comme il est fatigant d’aller à pied,
                                                                          et comme il pleut
sur le sang.
                                                                  Oh non !
restez calmes, muets ; ne m’enviez pas mon corps,
vous dont la lumière est à présent ce silence
que vous habitez entre plâtre et guirlandes.
Votre cyprès est bon,
les étoiles vous baisent le front,
une croix vous couvre,
et cette terre mouillée, sur vos os
met une paix vespérale ;
                                         frères,
adieu, je vous laisse ;
                                    dans le cyprès
se meut un oiseau couleur cendre et rose ;
                                                                     seul
son petit cœur palpite
parmi les vôtres brisés.

C’est pour lui que la lune monte et que vient le mois de mai.

*

Les lèvres des mers (El labio de los mares)

Ah ! si j’avais les vents et les vagues entre mes muscles,
la fleur de lait dans mon sourire et l’abeille en mes yeux ;
la crinière du lion sur une tête solide
et une sueur d’oranges.

Si j’avais un sang minéral et massif,
des poumons d’arbres fruitiers,
l’épine dorsale du dauphin ou du cheval
et une âme fixe.

Si j’avais la chair sûre des montagnes,
les lèvres des mers, les nerfs de la nuit
et, hissé sur le monde, si j’atteignais la lune
pour en ouvrir les villes !

*

Origine (Origen)

Il me plaît que mon corps pressente l’orage,
qu’une douleur dans la moelle spongieuse
de mon os frontal
annonce les salons de l’éclair.
Je veux
sentir comme une plante, une épine, une vague
le noir tonnerre dans la nuit.
Que m’entrent par la plante des pieds
les durs effluves des minéraux ;
éprouver que j’ai une chair de cheval,
une albumine d’insecte palpitant,
baignée en azur de printemps.
Ô pain, donne-moi ton fruit et ta peau de panthère !
le lait des biches et la grappe lourde,
les quartz et les oxydes, les sauriens primordiaux
et ce feu allumé par un bras velu
au premier hiver de la terre.
Je veux être de racines et de nerfs, de tentacules
captant l’ozone des pluies.
Que la conque marine et la tortue soient
comme un rêve de mon sang, dans le plasma salé.
Que la poitrine de la femelle enflamme mes artères ;
que m’épouvante la fétidité douceâtre des cadavres,
et que je sente l’effroi nocturne des grottes
peintes de gros bisons rosés.

*

Pêche morte (Los pescados muertos)

Dans les poissonneries il y a des flots dépouillés,
sous les ampoules électriques
des aquarelles d’indigo et des barques rouges.
Chair rose, étendue sur des morceaux de glace.
Ô habitants de la mer, haïs par l’air !
car il ne vous trouva jamais de dociles poumons.
Saumon rose, tachant d’un sang anémique
les fougères. Ô anguille !
serpent bleu, sans oiseaux.
Ô langouste guerrière !
heaume calcaire et l’œil sur une tige.
Roue des sardines, comme une monnaie d’huile.
Crabes d’eau amère.
Ô pâles habitants de la mer qui vîtes les coraux,
nageoires qui frôlèrent les éponges
et ces huîtres malades de perles, qui ambitionnent
les plus hauts diadèmes.
Ô habitants de la mer, flottant sur les mines d’or !
On vend des vagues ; on enveloppe dans des journaux
les yeux globuleux qui ont vu les naufrages.
Il y a des chairs de tempête dans les humbles cuisines,
et quand la lune bronzée monte entre les lampadaires
un désir de marée s’empare de ces corps morts
qui à travers les devantures fermées écoutent la pluie
comme la dernière troupe de musiciens que leur envoie la mer.

*

Épouvantail (Espantapájaros)

Parmi les sillons rouges,
seul,
         l’épouvantail.
Visage de bois, chapeau
et redingote, entre les chardons.

Ô damoiseau de la mort
parmi les laboureurs,
insomniaque fat,
ivre de rosée ;
                        tes amis,
les pantins, les fous, les pendus.
Rebut d’homme,
masque du blé,
danseur compagnon de la pluie,
                                                    amer
ennemi des alouettes
et viveur endeuillé,
de quelle noce chez les morts
es-tu l’invité ?

Crucifié sur les ais tendres,
des branchettes vertes dans le vieil habit
de ton thorax.
Célibataire de bois, homme sans visage ;
oh ! – sans feu ni lieu –,
                                      épouvantail,
dans la poche de ta redingote
le grand mouchoir rouge.
Oh ! enlinceulé par la lune,
défunt vicomte des champs.

*

Inutile (Lo inútil)

Ces gestes inutiles,
ces voix inutiles ;
la voix de celui qui vend des jouets que personne n’achète,
celle présentant des cravates qui font rire.
Cette main ouverte sous la pluie ;
la casquette entre les doigts du paysan dans le salon ;
ces gestes de rien ;
cette voix de « Docteur, sauvez-la » ;
les humbles paroles,
le regard suppliant face à l’inévitable ;
ces chaussures de l’enfant qui ne protègent pas de la neige.
Le phtisique, sur un banc, qui se couvre la poitrine
avec un journal, comme cette pluie sur le fleuve,
comme la couverture sur le mort
ou cette approche de la rive par le noyé.
Tout ce qui est sans justification,
triste, puéril, inefficace,
comme ces vers que j’écris et que nul ne lira,
comme le soleil frappant les yeux de l’aveugle.

*

Tristesse (Lo triste)

Je suis comme un noyé perdu sur une plage,
alcôve où l’on appelle au moyen d’une sonnette de bois ;
comme ce fonctionnaire qui n’a jamais vu la mer,
comme la pluie qui tombe tristement sur un collège.

Augmentent ma tristesse les cours intérieures,
le chromo avec ours et neige dans l’humble salle à manger,
la vieille gourde ouverte sur le terrain sans palissades,
la boîte de sardines le dimanche soir.

Il y a des plages où la mer lutte de mauvaise grâce
et des tours fatiguées de regarder l’horizon,
des dominos jaunis dans des cafés de province
et des boutiques de parapluies pour habiller les morts.

Je sais que m’ont haï les plantes des ruines,
qu’on décore au ciel le jour de ma mort,
qu’une nuit mon ombre entrera dans mon lit
et, d’entrailles vide, me déchirera les yeux.

Je sais que m’entoure un monde d’os et de métaux,
que de durs animaux me mordent les mains,
que je jetterai un mégot sur le pavé couvert de crachats
et qu’une roue quelconque l’éteindra sous la pluie.

*

Romance des salines de Sigüenza (Romance de las salinas de Sigüenza)

Les salines de Sigüenza,
comme elles sont loin de la mer !
Pour ta chambre, mon enfant,
je te ferai un voilier de sel.

On croirait une tour côtière1
ou un phare, la cathédrale,
quand la brise salée
arrive endormie à l’autel.

Volant à travers les salines
au bord des champs de blé,
te voilà mouette humide,
colombe du colombier !

Assoiffés, les paludiers
demandent : – Où est la mer ?
Ah ! si j’avais, au lieu d’une voiture,
une barque avec des rames.

Sigüenza, pourquoi t’ont-ils parlé
de charrues et de dépiquage,
à toi qui as des rêves de boussole
sous l’étoile polaire ?

Sigüenza, port sans eau,
avec ton Damoiseau-capitaine2
lisant un livre de marine
sous le cristal au plomb !

Si je dessine un jour une carte,
je te placerai au bord de la mer.

1 tour côtière : « torre costera », le littoral méditerranéen espagnol est émaillé de ces tours bâties au seizième siècle pour la défense du territoire contre les pirates barbaresques. Il est probable que les « tours fatiguées de regarder l’horizon », au poème précédent, sont de ces ouvrages.

2 Damoiseau-capitaine : Allusion à Martín Vásquez de Arce, dit le « Doncel (damoiseau) de Sigüenza » en raison du gisant de sa sépulture dans la cathédrale de la ville, un chef-d’œuvre de la statuaire funéraire.

*

Trains d’Avila ou de Soria (Trenes de Ávila o Soria)

Entre tes mains noires
un panier de fraises.
Machiniste d’un train d’Avila ou de Soria,
ta lanterne rouge dans l’épaisse chute de neige.

Direction Medina ou Venta de Baños.
Le Noël du train ; et les drapeaux
qu’au passage à niveau lève ta fiancée
si blonde, sur le tunnel obscur.

Ne dois-tu jamais avoir ta vieille locomotive
avec sa haute cheminée
comme celle de Stephenson qui un jour
défia un cheval en Angleterre ?

Laisseras-tu, cette nuit, glisser
sur un talus de lys ce panier
de charbons qui éclairent la cuisine
de la pauvre garde-barrière ?

Tu contournes des villes à murailles
et frôles, avec l’aube, les églises
quand sonnent fraîches les cloches
des premières messes.

Colombes de mouchoirs sont les quais
où des marchandes de rue annoncent à haute voix
leurs amandes d’Alcalá, boîtes de lait,
babas à la cannelle.

Comme en août suent tes wagons !
Leur résine graissant les valises.
Comme le papier du casse-croûte
colle au chardon violet dans le fossé !

Parfois une étincelle parmi les pins
avec le vent du train devient un incendie.

Train du soir ; avec une lampe
à acétylène où meurt aveuglé
le papillon bleu des pinèdes
qui parfumait la fenêtre ouverte.

Ô humble train, au court trajet !
Avec un wagon servant de bergerie aux brebis
qui partaient à l’abattoir et bêlaient
par peur du loup en traversant la sierra.

Les coqs des cantines de paysan
qui annonçaient l’aube dans un panier.
Le poêle et l’horloge et le Règlement
de la salle d’attente.

Tes « premières » étaient de velours rouge
avec des dentelles jaunes ;
y venaient les universitaires modestes,
parfois les fonctionnaires de l’Audience.

Tes « deuxièmes », en bleu, étaient solennelles
avec des curés, des chasseurs, des hommes à carabine.

Et moissonneurs, nonnes et gardes civils
dans le vernis clair de tes « troisièmes ».

Train de mes vacances ! dans tes filets
un jour j’oubliai le cerf-volant
que j’allais lancer dans le ciel d’été,
l’année où commença la guerre.

Des années je vis de mon siège,
en traversant Almazán, sur un balcon en pierre
au-dessus d’un jardin, une jeune fille
qui agitait tristement un mouchoir.
……….
Je la vis se faner année après année
et, me disant adieu, devenir vieille.

À travers la plaine froide, là-bas, vers octobre,
quand transhument les lents troupeaux de moutons
entre de petites églises romantiques gardées par
des saints Jacques aux épées de bois,
ô train qui aurais pu être dans le romancero !
Train de l’année soixante,
dans tes voitures Antonio Machado arriva à Soria
entre les peupliers et la colline violette.

Et Bécquer, emmitouflé mélancolique
dans son plaid écossais,
en voyant les hirondelles du télégraphe
imagina sa rime la plus parfaite.

Dans une gravure de L’Illustration
tu apparais couvert de drapeaux
à ton inauguration, avec un évêque
et des ingénieurs barbus en haut-de-forme.

Tu continueras d’aller ton chemin,
sans voyageurs ou presque, à travers la steppe gelée,
le long d’auberges où l’on sert l’eau du puits
et où meuglent les génisses attachées.

J’ai beaucoup voyagé depuis : des sleepings
aux locomotives électriques
ont transporté mon ennui ou ma joie
à travers les grandes villes de l’étranger.

Mais c’est vers toi, humble train de Soria,
que vole mon cœur ; car tu étais
la joie initiale de mes étés
au bagage ingénu de cerfs-volants.

*

Les hommes sont venus : Mers d’Australie, 1800 (Han venido los hombres: Mares de Australia, 1800)

I

Les hommes sont venus…
Les hommes sont venus avec leur foie assoiffé,
avec des bouches, des mains et des veines ardentes.
Et la tribu contemple le frêle brigantin
flottant sur l’azur clair des ondes.
C’est un voilier ; sa lente charpente
endort les îles et se gonfle de cannelle.
Œil et nerf, la boussole, avec l’aiguille vers le pôle
de neige magnétique ; le gouvernail tremblant ;
langue qui lèche des éponges, le cordage tombé.

II

Les hommes sont venus à l’innocence pure
des îles nues ; aux nobles cascades
où nagent les jeunes filles en poussant des cris joyeux
dans leur langue sauvage, libre encore d’alphabet.
Les hommes sont venus aux mers les plus libres.
Requins et perles, odeurs de nageoire,
lunes sans télescope qui courrouce les poissons,
et bananeraies humides pour suspendre des hamacs.

III

Les hommes sont venus ; ils sont blancs et barbus ;
ils violeront les vierges les plus douces de la tribu
et tueront le sorcier vêtu de kangourou
qui danse les nuits de pleine lune devant le feu.
Ils sont ambitieux ; bâtiront des usines ;
une locomotive avec sa haute cheminée
déshonorera la forêt ; ils compteront les fruits
et mettront le poisson dans des boîtes pleines d’huile.

IV

Ils ont des yeux d’acier ; apportent l’alcool et la luxure ;
l’anglais de leurs chèques se substituera aux hymnes
au soleil dans la langue que comprennent les mouettes.
Les hommes débarquent ; la tribu les contemple,
nue au milieu de la plage ;
avec des fusils à silex et une vieille Bible,
les hommes blancs achètent le vieux Paradis.

*

Ce navire au nom d’île : Sur le torpillage du Baleares (Aquel barco con un nombre de isla: En el hundimiento del «Baleares»)

Ndt. Le Baleares, navire espagnol au service du camp nationaliste pendant la guerre civile, fut coulé à la bataille du cap Palos en 1938, emportant 741 hommes par le fond. En 1947 fut inauguré à Palma de Majorque un colossal monument aux morts du Baleares, qui a résisté à ce jour aux tentatives d’éradication de la part des autorités politiques de l’Espagne nouvelle, lesquelles ont dû jusqu’à présent se contenter d’effacer des inscriptions mais ne s’arrêteront sans doute pas là dans leur continuation de la guerre par d’autres moyens.

Et tu troquas la rose pour les algues amères,
la femme terrestre pour la froide sirène.
Et tu traversas en volant le jardin des scaphandriers,
où le poisson à l’œil immobile voit naître la tempête.

Où vas-tu, dans la nuit dangereuse des grands fonds,
marin d’un bateau submergé et sans force ?
Quel « Arriba España ! » depuis la fin de l’abîme as-tu lancé,
s’envolant en essaim de bulles sphériques ?

Belvédères de Cadix ou du Ferrol, les persiennes
entrouvertes et le piano qui sous sa housse ne joue pas.
La fiancée pleurant au bord de la mer et les phares
que les mouettes réveillent, cherchant ton corps.

« Mère, l’eau est froide, et je me souviens des oiseaux ;
bien que nous soyons en mai, j’ai les veines glacées.
Je sais qu’il m’est interdit d’atteindre la plage ;
pour voir ta fenêtre, je viendrai avec les marées. »

Tu remonteras un jour du fond, évanoui,
avec tes yeux de noyé, pour voir les drapeaux.
À présent que les chevaux du champ de blé sont dans l’eau,
le soldat dans l’écume, et que Peñiscola est à nous.

Tu monteras, l’été, des sombres abîmes
pour voir les oranges, la noria, les vergers.
Toi, sans poids et sans ombre, fantôme exilé,
dont le corps ne peut dormir en terre.

Cherches-tu un tombeau, la racine des arbres,
le lieu qui ne change pas et la dalle sûre ?
Ton sépulcre est païen, le corail ne couvre pas,
et tu es triton, nostalgique du cyprès et de l’étoile.

Tu habitais un navire au nom d’île,
l’écume tourbillonnait dans ses hélices neuves,
et dans l’arc-en-ciel de fioul de son sillon sautaient
comme des obus les dauphins brillants.

Où es-tu, mon bateau, vivante parcelle d’Espagne,
hier forteresse navigante et joyeuse,
aujourd’hui épave inondée, manœuvrée par des morts,
immobile sur un méridien avec sa boussole immobile ?

Vous ne reviendrez jamais à l’amour des îles,
quand les amandes de Majorque sont le plus sucrées,
avec les bateaux captifs pleins de tanks russes,
et l’alphabet courtois de tes drapeaux ne parlera plus.

Par des terrasses qui descendent à la mer, où la vague
fait bouillonner d’eau inquiète le marchepied de marbre,
les marines d’Espagne viendront avec des couronnes
et le jeune amiral apportera la rose nouvelle.

Alors ils te diront, levant le bras : « Marin
au coquillage de nacre au-dessus des flèches,
au lieu d’un rameau funèbre, pour toi nous effeuillerons
la Rose des vents sur ta tombe incertaine. »

*

La guerre castillane (La guerra castellana)

Il faut retrouver nos voix puissantes
et le geste sûr du javelot ou de l’épée.
Les lèvres et les roses ne doivent nous retenir
quand la Castille attend sa dure cavalcade.

Ô gués militaires des fleuves puissants !
Les cerfs au bord de l’eau et les sangliers dans les taillis.
Pour que notre épouse n’affaiblisse point notre vigueur,
qu’en son cloître la garde San Pedro de Cardeña.

Et sur l’arçon de nouveau, déjà pointent les blancheurs
de l’aube castillane, mon jeune chevalier.
En vers sans métaphores, de rudes troubadours
célébreront ton sang dilué dans le Duero.

Si te guette en terres ennemies le malheur
et si tu meurs un codex enluminé dans les mains,
une sépulture t’attend à Silos, auprès de l’abbé Fortunio.
Ton corps fermentera au son des chants grégoriens.

La frontière à nouveau est dans la chair vivante.
Des provinces enragées décrochent leurs cloches
et, faucons de ce siècle, planent au-dessus
les puissants trimoteurs déchirant le matin.

Moscou avance sa guerre, éternelle et hostile,
sème dans nos sillons ses dures réalités.
Comme la grêle de glace humiliant l’épi,
sa guerre est un cavalier qui rase les villes.

Mais, phalange vigilante, oppose le joug et les flèches
à la faucille qui tranche, au marteau qui écrase ;
pour le combat, frère, tu vêtiras ton habit de fête,
faisant honneur au lignage pur de ta caste.

Et tu retrouveras les voix puissantes
et le geste sûr du javelot ou de l’épée.
Déjà brillent de l’Empire les tours fabuleuses,
et sa lune sanglante épouvante les chevaux !

*

Poème de l’antiquité de l’Espagne : Un tank russe en Castille (Poema de la antigüedad de España: Un tanque ruso en Castilla)

Les tanks russes, neiges de Sibérie
sur ces nobles champs espagnols.
Que peut le coquelicot contre leurs huiles froides ?
Qu’oppose le peuplier à leur furie ?

Nous étions encore avec des bœufs et des charrues de bois ;
la Castille n’est pas scientifique ; dans ses terroirs ne pousse pas
l’usine ; sa glèbe produit, comme Athènes,
des théogonies et des oliviers, des batailles, des rois, des dieux…

Pour conquérir l’Espagne, il faut dire comme le Christ :
« Mon royaume n’est pas de ce monde », et non brandir les faucilles
ni promettre au corps des paradis terrestres,
car en Espagne des voix sortent des tombeaux.
Et il s’y trouve clairement une destinée, rattachée au ciel,
car il s’y trouve généalogie, descendance et oraisons ;
car l’enfant qui naît a deux mille ans
et les bergers commandent avec un geste de rois.

Venez, chars de Russie, mécanisme compliqué,
animaux dépourvus de sang, de femelles et de sueur,
avec un peu de feu comme de qui brûle un arbre,
sur les droits sillons vous serez immobilisés.

Et vous couvriront la terre, la pluie, les insectes,
l’alouette du ciel, les fleurs campagnardes.
Et tandis que votre rouille redeviendra paysage,
la Castille continuera de remplir de Saints son horizon.

*

Catacombes de Saint-Calixte (Catacumbas de San Calixto)

Ceux ici qui communièrent dans le Christ
sous l’épi et ses racines,
humble semence, quand
le poisson et la colombe étaient encore symbole.
Les obscurs frères mystérieux
qui sapèrent les portiques de marbre
et, pour briser les trônes de l’Olympe,
vaillamment s’enterrèrent.
Suave humidité d’ossements et de reliques,
fragile peinture et lampe à huile !
Qui dira à ces graines qu’un jour
la terre éclatera
en efflorescences de hautes coupoles,
ornées de fresques et de cloches !
Là, Cécile, cou tranché,
allume un nimbe sur ses cheveux ;
et les doigts qui caressèrent la lyre
confessent rigides la Trinité de Dieu.
La sécheresse des racines a
ce frais Jourdain, peint en bleu.
Oh ! rêver dans la fosse aux morts
le joyeux jardin du Paradis,
plier les ailes d’or des anges
dans la fourmilière sale de la terre.
Dans le tunnel de la taupe, la baleine
mouillée de Jonas ; et dans un ferment
de blés, enterrés, les nappes,
le pain et le vin de l’Eucharistie.
Le crâne de la vierge avec la griffe
du lion et la clameur du Colysée.
Et le diacre, en blanc, avec sa palme.
Et dehors le grand soleil des païens,
la vive lumière des Césars équestres,
les coquelicots des catacombes
sur les os blancs des Papes.

*

La ville sans chevaux (La ciudad sin caballos)

Pour expulser la roue et le cheval
et le bruit, ô Venise,
avec ton fol hippocampe marin,
petit cheval de mer, avec son squelette
de cavalier de jeu d’échecs ; et ces jardins
minimes aux racines
que n’effleurent point les taupes
mais les poissons froids ;
et ces escaliers
de marbre, avec les confettis
d’un carnaval – ton Corpus – vénitien.
Ô terrible république
tenue en l’air,
qui souffles le cristal avec tes poumons
de verre et de miroir ! Pieds d’écume
qui portez les fruits en bateau,
avec tes gondoles
(un cercueil au col de violons),
tes morts dans l’île,
Robinsons de l’os ; et ce masque
avec son poignard et ses délations.
Le Dux, avec son bouffon de jeu de cartes,
va sur son Bucentaure
épouser l’Adriatique ;
ta faune est d’un autre monde,
ton lion a des ailes ;
jamais tu n’as vu les bœufs,
si doux, attachés à la terre.
Tes chevaux de bronze
galopent dans un pré d’horloges,
de mosaïques et de cloches.
Tu es enluminée, d’or, byzantine,
fleurie de nimbes,
une initiale peinte
par un moine de Prinkipos
ou un missel sur les eaux.
Tes murs sont bateaux, voiles, vent ;
les rames, tes épées.
Tu es à la fois sanglante et délicate,
comme le fragile cristal,
qui toujours blesse.
Silence dans la verdeur de tes canaux ;
seul le grand poisson aux branchies rosacées
se promène dans tes rues la nuit.
Tes rosiers aquatiques
ignorent
le baiser du blanc papillon.
La lune dans les marées
tirera tes rues comme des rubans
(nobles rues sensibles à la lune),
fera gonfler tes places
comme un sein juvénile.
Héroïque sera l’oiseau
qui parvient à tes jardins !
Dis-moi, ville étrange,
le printemps t’arrive-t-il
embarqué ?

*

Ibérie romaine (Iberia romana)

Quand l’Ibérie n’était encore qu’un grand désert d’argent
avec une bordure de bêtes sauvages et des mers de crustacés,
tes légions vinrent, traçant des routes,
des jardins et des théâtres.

Nous étions hommes farouches de la guerre brûlante,
danseurs de la lune aux barbares feux de joie,
et le taureau celtibérique au poisson sur les cornes
mugissait sur les plateaux.

Numance affilait ses dagues de bronze ; dans les coupes
du banquet funèbre fermentait la cervoise,
et un dolmen couvrait le squelette du chef
au diadème d’airain.

Des bisons rougeâtres ornaient encore les grottes
terribles éclairées avec des os de cheval,
et les jeunes filles ardentes, germinales dansaient
au solstice d’été.

Nous étions collés à la boue du Déluge ;
sous la terre brûlait le feu primitif,
et les animaux disparus traversaient encore
le rêve de nos durs anciens…

Rome nous apporta l’arbre fait colonne,
l’assujettissement des sombres instincts au Droit
et la soumission de l’eau sauvage à l’aqueduc,
celle du cri à l’alphabet.

Tu nous donnas la mesure, le nombre, la forme ;
le vers, qui est l’écume du hurlement pendant la chasse,
et tu nous dénudas Vénus, rose de pudeur,
parmi les âpres fourrures.

Tu apportas la comédie, la noble agriculture,
l’araire et la statue, l’éloquence et le vin ;
tu nous donnas des empereurs, et en germe apportas,
occulte, Jésus-Christ.

L’Ibérie, avec ses feux, son sang virginal,
les cavernes de ses songes, de noires mythologies,
antédiluvienne, de vif-argent et de serpents,
se sentit secouée.

L’harmonieuse culture du vers et de l’olivier
se fit profonde et douloureuse, mortelle et supraterrestre,
et le Christ saigna davantage dans nos champs
que dans la ville des Césars.

Depuis des siècles nous gardons avec de vaillantes épées,
ô Rome, ta culture contre le danger d’Orient,
et sur trois caravelles les fils de Numance ouvrirent
ton court finistère.

L’Ibérie t’a bien repayé ton sacrifice, Rome,
en te donnant un continent parlant une langue fille
de ce beau latin qui fait que Dieu descend
sur un peu de farine.

*

12 octobre aux Antilles (Doce de octubre en las Antillas)

Ndt. Le 12 octobre 1492, Christophe Colomb posait le pied sur l’île de Guanahani.

Avec une planche et un chiffon3 réalisant des prouesses
et la nuit regardant l’étoile polaire,
l’Espagne entrait ici, déplumant des têtes
et baptisant avec de la nacre au bord de la mer.

Ce fut un beau commerce : pour un perroquet une épée,
et pour de l’or la verroterie qui brille au soleil ;
et l’Indienne nue s’enfuit à travers la forêt, effrayée,
en voyant son visage dans l’eau d’un miroir espagnol.

Ils donnèrent des noms aux choses, comme au premier jour du monde
quand Dieu dit rose, femme, ivoire ;
tout le calendrier chrétien baptisa la route des caravelles,
chaque Vierge d’Espagne eut son île d’indigo.

Ils virent des plages dorées aux palmeraies huileuses
avec des hamacs bleus et le fruit carmin,
et les marmites bouillonnant sur le feu
avec les crânes rongés du banquet sanglant.

Naviguer au hasard de l’aventure espagnole,
la boussole folle mais la foi fixe,
chaque coup de vent une patrie future
et un même langage la plage où ils posaient le pied.

Le sonnet dans la forêt vierge et parmi les serpents le Christ,
la Création aura depuis lors un « huitième jour »,
car l’Histoire naviguait sur une mer imprévue,
et vont au gré de trois voiles Fray Luis et Platon.

Ils verront le cocotier avec son perroquet irisé
et la hutte cannibale qu’orne un reptile,
et l’Amiral dira que ce climat tempéré
lui rappelle Séville entre avril et mai.

3 Avec une planche et un chiffon : Cette façon de décrire une caravelle, sa charpente et ses voiles, vise à souligner le prodigieux de la chose accomplie.

*

Louis XV (Luis XV)

Louis XV, poudré, essaie des cravates.
La loupe sur la carte, Choiseul lui rapporte
que les Anglais, perdant plusieurs frégates,
ont abandonné les côtes de Coromandel.

On parlera du Québec, et à chaque distinguo
le vieux ministre prisera son tabac ;
il y aura un perroquet de Saint-Domingue
et un page à la turque servant le café.

On ouvre les salons ; les gens conversent ;
la philosophie sourit, à Paris.
La mode est au chinois et au persan,
dans les vitrines triomphe le chien « Fo-hi ».

Voltaire, laid et cynique, se fait courtisan :
décolletés de nacre dans l’auditoire ;
l’as de trèfle dans sa main blanche,
quelque abbé dira qu’il n’est de Purgatoire.

Banquet au Palais, après avoir entendu la comédie
de Rousseau… et bâillements de Sa Majesté.
Une favorite dans l’Encyclopédie
cherche le mot « électricité ».

Les loges se réunissent en secret.
Le tablier maçonnique s’allie aux favorites,
et entre les baisers et la venaison Louis signe le décret
expulsant de France les jésuites.

Le duc passe ses nuits à veiller,
parlant de physique ou en transports d’amour.
C’est seulement quand il sentira venir la petite vérole
qu’il laissera sa bonne amie pour le confesseur.

La dauphine blonde attache à ses cheveux
une frégate bouclée avec des fleurs et des poissons.
Le diamant algide irisant son cou
annonce le grand froid de la guillotine.

Le Prince réussit ses caramboles
sur la bille rouge ; cruel crépuscule.
Le perroquet vert de Saint-Domingue
répète le mot « Coromandel ».