Dalí politique et un sonnet

Salvador Dalí (1904-1989) se considérait « meilleur écrivain que peintre ». Parmi ses livres, son Journal d’un génie (1964, en français) comporte de nombreux jugements disqualifiants sur la modernité. Dans Les cocus du vieil art moderne (1956, en français), il exprime son mépris pour ce dernier.

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Dalí fut exclu des surréalistes en 1939, en raison de son refus d’embrasser les mots d’ordre du Parti communiste, la raison avancée par Breton étant même « pour hitlérisme ».

Il répondit par ces mots célèbres : « La différence entre les surréalistes et moi, c’est que je suis surréaliste. »

En Mai 68, des estudiantins lançaient le mot d’ordre : « Trahison de classe ! » parce qu’ils se croyaient bourgeois. Dali fit une conférence à la Sorbonne, devant un amphithéâtre comble : « Moi aussi, j’ai trahi ma classe : j’étais bourgeois et je suis aristocrate ! » Ambiance.

La même idée est exprimée dans ses entretiens avec Alain Bosquet, publiés en 1983 : « J’ai commencé ma vie en trahissant d’une façon très spectaculaire ma classe d’origine qui est la bourgeoisie pour ensuite proclamer toujours les vertus de l’aristocratie et de la monarchie. »

Dalí fut anobli par le roi Juan Carlos en 1981, avec le titre de Marquis de Dalí de Púbol.

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Dali franquiste

Source : Daliplanet (la page, en anglais, ne semble plus exister).

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Le 16 juin 1956, Dali fut invité au Palais du Pardo, à Madrid, pour y rencontrer le Généralissime Francisco Franco. Huit ans plus tard, en avril 1964, le gouvernement franquiste décorait le peintre de la Grande Croix d’Isabelle la Catholique en reconnaissance de ses services à la nation.

Le journaliste Antonio Olano interviewa Dali à Cadaqués en 1969 et fut en étroites relations avec lui lorsque Franco était sur son lit de mort six ans plus tard. Olano écrit dans un de ses multiples livres consacrés au maître (Adios Dalí [?]) que Dalí fut « terriblement affecté » par la maladie de Franco. Quand Olano téléphona à Dalí au St Régis à New-York pour lui demander ses projets concernant le Musée de Figueras, Dalí lui demanda immédiatement des nouvelles de Franco, voulant savoir s’il était aussi gravement malade que les nouvelles le suggéraient. Convaincu que le Généralissime était sur le point de mourir, Dalí resta en contact quotidien avec le Palais de la Zarzuela au Pardo, et se rendait tous les matins à la Cathédrale de Saint-Patrick pour y prier à genoux. En apprenant la mort de Franco, le 20 novembre 1975, Dalí, écrit Olano, « pleura longtemps, plus qu’il n’avait pleuré pour sa mère ».

ii

Après son retour en Espagne après la Seconde Guerre mondiale, Dalí exprima publiquement son soutien au régime franquiste. Il répéta encore ce soutien en 1975, félicitant le Généralissime d’« avoir délivré l’Espagne de forces destructrices » en signant l’arrêt de mort de prisonniers politiques de l’organisation autonomiste basque ETA, sur la liste des organisations terroristes de l’État espagnol.

En 1972, Dalí peignit un portrait de la petite-fille préférée de Franco, María del Carmen Martínez-Bordiú y Franco, future Duchesse de Cadix, à la veille de son mariage avec Alphonse de Bourbon, à qui Carmen promit le tableau comme cadeau de noces, Alphonse lui promettant en échange l’anneau appartenant à sa grand-mère, la Reine Victoire-Eugénie, épouse d’Alphonse XIII.

J’ai déjà publié sur ce blog le Portrait équestre de Carmen Martínez-Bordiú (ici), un tableau touchant dans la veine du meilleur Dalí. Voici également une photo du maître avec le Généralissime devant le tableau.

Salvador Dalí présentant à Franco son Portrait équestre de Carmen Martínez-Bordiú, 1972 (Source: Artpulse Magazine)

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Lorsque Dalí invita Picasso à retourner en Espagne, celui-ci lui répondit : « Tu me tends la main, mais je ne vois que la phalange.»

Est-ce parce qu’il était Miro ?…

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Florilège aux cocus

« Les critiques du très vieil art moderne – venus des Europes plus ou moins centrales, donc de nulle part »

« Les critiques dithyrambiques – négativistes à outrance, et haïssant le classicisme comme tout rat d’égout qui se respecte »

« Ils commencèrent à s’émerveiller d’une nouvelle beauté, qu’ils disaient ‘non conventionnelle’, et à côté de laquelle la beauté classique devenait soudain synonyme de mièvrerie »

« Avec l’Impressionnisme la décadence de l’art pictural est devenue… impressionnante »

« Les critiques dithyrambiques, en complet accord avec la médiocrité des peintres cézanniens, ne surent que poser en impératifs catégoriques les déficiences, les gaucheries et les maladresses catastrophiques du maître. Devant cette débâcle totale des moyens d’expression, on crut avoir fait un pas en avant vers la libération de la technique picturale. Chaque échec fut baptisé économie, intensité, plasticité – et quand on prononce cet horrible mot de ‘plasticité’, c’est que les vers sont là ! »

« Picasso, un jour, m’a avoué dans l’intimité qu’aucun des panégyristes de son cubisme gris n’avait jamais été foutu de voir ce que ses tableaux représentaient. »

Et cette forte pensée sur le plus soviétique et le moins intéressant des surréalistes :

« Aragon : tant et tant d’arrivisme pour arriver si peu ! » (plus vigoureuse encore, à vrai dire, dans sa traduction anglaise, ce qui me fait croire que Dalí la pensa d’abord dans cette langue : «Aragon: so much arrivisme, and so little arriving!» (20 mai 1953)

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Tombeau de Dalí

De l’Espagne mystique aux christs de sang et d’or,
Enfant rêvé, poète, halluciné génie,
Gai dévot, flagellant, ton âme soit bénie,
Grand civilisateur, ô Dalí Salvador !

Explorant de ce siècle absurde le décor,
Ivre de beauté pure et de noble agonie,
Tu déchiras la toile et, dans l’aube infinie,
T’apparut la Cité de Dieu, conquistador !

Le siècle en vain séduit, ses ruses sont derrière ;
On ne sustente l’homme avec de la poussière
Quand Dalí témoigna du divin Créateur !

À toi qui transformas en louanges tes plaintes :
L’ici-bas gît aux pieds du Grand Masturbateur ;
Les joyaux de ton art sont des reliques saintes.

(Le Bougainvillier par Florent Boucharel, EdBA 2011, Prix Georges Riguet 2012)

Le Grand Masturbateur, par Dalí

 

One comment

  1. maylynno

    Dali est fascinant en tant que peintre et en tant que personnage. Il est une pièce de théâtre à lui seul. Merci pour cet article, je l’ai lu avec beaucoup de plaisir !

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