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Delirium tremens : La poésie de Pedro Barrantes

Après la bohème de Lisbonne, avec Gomes Leal (ici), voici la bohème madrilène, avec l’un de ses auteurs les plus mystérieux, Pedro Barrantes (ca. 1860-1912). Mystérieux car à ce jour peu étudié, même si son recueil Delirium tremens de 1890 a fait l’objet d’une réédition récente, en 2014, aux éditions Cangrejo Pistolero. L’année de naissance de Barrantes n’est pas connue avec certitude, et nulle photographie de lui n’est sortie d’aucun tiroir. Bien que le recueil susnommé eût rencontré un certain succès en son temps, Barrantes était surtout connu des générations suivantes par le témoignage qu’ont laissé dans leurs écrits d’autres auteurs de la bohème espagnole tels que Ramόn del Valle-Inclán, Pío Baroja (pour des traductions de cet auteur, voyez ici), Emilio Carrère.

Sa trajectoire, du reste, avait de quoi brouiller les pistes. Il commença par la publication d’un recueil de poésie religieuse. Puis vint son Delirium tremens, suivi d’un recueil anticlérical, Anatemas (1892), et à nouveau d’un recueil aux tendances religieuses et conservatrices (1896). Il renia formellement ses idées anticléricales avant de renier ce reniement, de publier des libelles (comme celui dont la couverture est jointe ci-dessous) et d’écrire pour la presse libérale, où il occupait également une fonction dont j’ignorais l’existence jusqu’alors, celle de testaferro, consistant à signer dans un journal les articles d’auteurs désireux de rester anonymes et assumer ainsi à leur place les éventuels procès et condamnations. Sa page Wikipédia, en espagnol, raconte qu’il fut torturé lors d’un de ces procès et laissé pour mort, ne reprenant vie qu’au bord de la fosse commune.

Je ne sais ce que vaut cette anecdote, sachant que cette même page cite des vers du recueil qui ne s’y trouvent pas. En l’occurrence, il s’agirait de vers d’un poème à la mémoire du tueur en série José Muñoz Lopera, de Séville : un poème de cette nature, appelé La agonía, se trouve bien dans le recueil (nous ne l’avons pas traduit), mais les vers faisant dire à l’assassin qu’il pratiquait le cannibalisme en mangeant de la chair humaine avec du riz sont apocryphes, si l’on en juge par l’édition de 2014, laquelle présente la seconde édition du recueil, de 1910, avec les variantes de 1890 et les poèmes retirés entre la première et la seconde édition. En écoutant les vers en question, Pío Baroja – nous dit la même page Wikipédia – aurait répondu que cela lui rappelait la paëlla ; ce mot aurait-il fait retrancher le passage à Barrantes avant la mise sous presse du recueil ?

On voit par l’exemple de ce poème que, conformément à l’esprit de la bohème, Barrantes recherchait volontiers les sujets outrés. Le titre même de son recueil en est un indice (bien que, par ailleurs, Barrantes fût un gros buveur ; la plaisanterie courut même, à sa mort, qu’il décéda des suites d’une fièvre contractée après avoir bu un verre d’eau). Or ce sont non seulement ses retournements idéologiques mais aussi la manière de sa poésie « frénétique » (étiquette propre au romantisme noir) qui finirent par l’isoler. Ainsi l’un des grands maîtres de la bohème espagnole, Emilio Carrère, après l’avoir inclus dans une anthologie, le critiqua-t-il vertement, dénonçant par exemple un poème tel que « Le soliloque des filles de joie » (ci-dessous en français) comme entièrement dépourvu du nihilisme propre à la bohème et se classant dans la littérature moralisatrice. On ne saurait, sur cet exemple particulier, dénier en bloc la justesse du propos de Carrère ; cependant, « le soliloque » semble être bien plutôt du naturalisme, et le « nihilisme » revendiqué comme une marque de la bohème n’est guère différent, ainsi entendu, de la mentalité de certains milieux d’argent – les plus sordides (car gagner de l’argent n’a jamais été un gage d’honorabilité).

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Photo : El padre Sanz, 1899. Brochure de Pedro Barrantes publiée après le reniement de sa « reconversion » à l’ordre moral, c’est-à-dire après le reniement de la période pendant laquelle il fut le protégé du père Sanz en question. (Le père Cándido Sanz était directeur de la congrégation San Luis Gonzaga de Madrid.) L’introduction à l’édition de 2014 de Delirium tremens, par Javier Manzano Franco, précise que l’attaque porte contre certains séminaristes gravitant autour du père Sanz plutôt que contre le père lui-même, ce qui n’aurait pas manqué de soulever à l’égard de l’auteur de légitimes critiques pour ingratitude. Le libelle valut à Barrantes une condamnation en justice.

*

Franchise (Franqueza)

Je ne sais ce qui, dans ton sourire glacial,
jeune beauté aux yeux bleus,
à la fois me fascine et me dégoûte,
cause ma répugnance et mon exaltation.
Il s’y trouve quelque chose que je ne puis expliquer ;
une énigme indéchiffrable, un arcane immense
que je n’ai pu percer à jour,
un profond mystère que je ne parviens à sonder.
Ton sourire est étrange. Lorsque tu entrouvres
les roses incarnates de tes lèvres
et, pour provoquer l’admiration, montres
les deux rangées de tes dents blanches,
tu le fais avec une si grande affectation,
d’une manière si hypocrite, si étudiée
que quiconque y prête attention
connaît aussitôt ton caractère infatué,
voit que l’amour-propre te domine,
qu’un orgueil exagéré t’aveugle.
Je te le dis en toute franchise, belle Irène,
en même temps qu’il m’excite, il me fait mal,
cet obstiné sourire où se mêlent
la présomption, la plaisanterie et le sarcasme.
Si tu prétends avec cela susciter l’amour
dans mon âme, tu te trompes :
du désir à l’amour on mesure un abîme.
La même différence existe entre les deux
qu’entre la lueur vacillante d’une bougie
et la splendide irradiation d’un astre.
Aussi, je peux bien dire
que je t’ai désirée de temps à autre,
mais je ne t’ai jamais aimée. Ne t’imagine pas
que je sois pris dans les rets de tes charmes,
ni que tes regards blessent jamais
ma poitrine de leurs ardents rayons.
Je te veux et c’est tout. Comprends-tu ?
Je te veux, c’est certain, mais je ne t’aime pas.
Et si ces rudes paroles te blessent,
si la franchise de mon langage t’offense,
si j’enflamme dans ton cœur vide la haine
toujours prête à se réveiller
parce que je ne te rends pas un culte idolâtre
et que tu ne me vois point à tes pieds humilié,
je dois te dire que cela m’importe peu,
jeune beauté aux yeux bleus.

*

Un baiser et un portrait (Un beso y un retrato)

Une nuit, ta voix perfide
me jura un éternel amour,
tandis qu’une fausse rougeur
transformait en pivoine la neige
de ton séduisant visage.

Ton accent harmonieux était
comme un soupir du vent ;
tes yeux brillaient
comme les astres étincelant
au vaste firmament.

Je te regardais sans plaisir
en écoutant tes serments
et devais retenir
un rire voltairien
qui me voulait venir aux lèvres.

Cependant, je t’adorais
malgré moi, excessivement ;
ta pupille étincelait
et ta lèvre trépidait
comme suppliant un baiser.

Ta beauté m’attirait
avec l’attraction de l’abîme.
Ta fausseté m’était flagrante,
tout comme ta vilenie et ton cynisme,
mais je ne t’en aimais pas moins !

Je passai mon bras autour de ton cou,
ma tempe effleura tes cheveux ;
avec un désir véhément j’approchai
mon visage de ton beau visage
et te donnai un baiser sur la bouche.

À ce baiser tu répondis,
et après cet épanchement
tu feignis de la honte :
en te voyant si triste, je crus
presque à cette fiction.

En larmes, agitée,
dans un élan étudié,
ta main déposa,
ainsi qu’une mystérieuse amulette,
un objet dans la mienne : ton portrait.

Prends, me dis-tu,
cette véridique preuve
de ma frénésie d’amour
que je te donne ; qu’au moins tu aies
un souvenir de moi !

Et avec des rougissements feints
tu fixas dans les miens tes yeux
comme des étoiles sinistres,
grandes comme mes douleurs,
noires ainsi que mes chagrins.

……….
……….

Le temps passa. Un jour,
par lettre tu m’appris
qu’un homme qui t’aimait
avait demandé ta main
et que tu l’épousais.

Ta conduite mesquine
ne m’étonna point ; non, rien de tel.
Entre un pauvre raté
et cet illustre potentat,
le choix ne faisait guère de doute.

L’orgueil t’avait aveuglée.
Cet homme, Sira bien-aimée,
ne t’as pas chérie comme moi.
Il t’a séduite et quittée,
souffrante, abandonnée.

Ma pitié s’éveilla
en apprenant ton châtiment ;
et, pensant à ta détresse
et sinistre solitude,
je courus à ta rencontre.

Tu ne feignais plus ; la lie
de ton esprit recouvrait
les lys de ton teint.
Le vice se montrait en toi
dans toute sa nudité.

Plein d’anxiété secrète
de te savoir sur la voie du dérèglement,
mon âme, comblée de douleur,
trembla de voir la prostituée
succéder à la coquette.

Je voulus passionnément
t’arracher au tourbillon
qui t’entraînait par sa violence,
mais à mes conjurations
tu répondis : « C’est mon destin. »

Et comme j’insistais, dans le but
d’élever une idée honorable
dans ta conscience endormie,
tu fuis de ma présence
en lançant un éclat de rire.

……….
……….

Je ne t’ai plus jamais revue
et ne sais quel peut bien être ton sort.
Peut-être ton destin fatal a-t-il voulu
que dans un misérable hospice
tu trouvasses la mort,

ou que, comme une feuille détachée
que poursuit l’aquilon,
avilie par l’infamie,
tu sois plongée
dans la plus sordide abjection.

Or, malgré tout,
– si ce n’est pas insensé ! –
je garde, fixés dans mon angoisse,
sur mes lèvres ton baiser
et ton portrait sur mon cœur !

*

Le soliloque des filles de joie (El soliloquio de las rameras)

Pour Carlos Miranda

Nous sommes la lie de l’univers,
nous offrons le plaisir et le mal.
Jeunesse vicieuse, ivre de gloire,
viens jouir des plaisirs de la matière !

Plongées dans l’immondice de la boue,
nous avons le cœur sec et froid ;
nous maudissons nos propres mères ;
nous sommes l’abjection et la fétidité.

Nous subissons les injures et les coups,
la stupidité du peuple brutal,
et nous acclamons par d’imbéciles éclats de rire
les grossières plaisanteries de la racaille.

Notre existence se passe dans l’orgie ;
nous vivons sans repos ni santé,
et l’agonie de la souffrance nous ronge
au milieu de la belle jeunesse.

De notre sein stérile, infécond,
nos enfants héritent de terrifiantes maladies.
Nous sommes le réduit immonde
où la société se vide le ventre.

Implacable et féroce, notre destin
nous abreuve d’un fiel répugnant
quand des taches couleur de vin,
sanglantes, sur notre peau paraissent.

Descendues de la pureté du ciel,
nous ne voyons plus le jour ;
notre beauté dure un instant,
et la croix expiatoire commence.

D’abord, l’illusion nous trompe,
nous vivons dans un lupanar doré ;
mais bientôt notre teint se brouille,
nous commençons à décliner.

Le baiser éternel, toujours palpitant
fait perdre aux lèvres leur éclat,
et la pression constante des doigts
fait tomber les formes, flasques.

La turgescence du sein réduite à néant,
notre beauté touche à sa fin ;
avec une rude, glaciale indifférence,
à la tourbe alors nous nous livrons.

Nous déménageons ; nos lits
ne sont plus couverts de magnifique dentelle.
La paye est devenue infime
et nous n’avons plus à offrir qu’une paillasse.

Notre logis est un misérable galetas
aux murs effrités et noirs.
La canaille vient ici quand l’embrase
la soif du grand désir hydropique.

Ici vient le vaurien, la crapule,
tout ce que la société rejette.
En un grotesque amalgame,
tout le rebut se retrouve ici.

En offrant notre poitrine avilie
aux baisers enflammés de la luxure,
nous tombons comme des statues sur la couche
et présentons nos lèvres, sans amour.

Parfois une main calleuse
nous traverse le visage avec un plaisir brutal,
car notre triste vie sordide
est une constante pluie de honte.

En recevant l’outrage infamant,
il nous monte au visage un flot de sang
et nous subissons avec des cris de rage
les moqueries, l’insulte, les gifles.

Nous cachons notre couleur de mortes
sous de grossiers carmins,
dissimulons ainsi les cernes
pour continuer de plaire.

Chacun peut nous louer, vieillard, gamin
ou adolescent, pour le vil métal ;
nous traitons chacun à égalité,
tous avec la même caresse.

Les folies, le vin, les excès
nous transforment de manière si atroce
qu’une fois introduit le virus dans nos os
nous perdons jusqu’au timbre de la voix.

Elle devient si rauque qu’il semble
que nous souffrions d’un catarrhe incurable ;
l’éclat de notre pupille ternit
et notre figure se creuse de sillons profonds.

Quand nous revoyons en pensée, parfois,
la douce enfance heureuse,
notre âme léthargique se convulse
et notre cœur tremble jusqu’à la racine.

Nous sommes des bêtes humaines ; nous ne savons pas
ce qu’est l’amour, la décence, l’honneur,
ni ne prétendons pouvoir l’apprendre,
n’ayant jamais appris que l’ordure.

Quand nous ne servons plus à rien,
on nous chasse de l’infâme bordel
et nous traînons une existence dégradée
sans toit, sans lit.

Nous errons sur les promenades publiques
à la recherche de soldats, de paroissiens,
dont nous satisfaisons le désir pour trois fois rien,
et nous maudissons Dieu par habitude.

Nous haïssons avec une rage folle
tout ce qui rit ou répand lumière et beauté.
Pour nous toute chose au monde
est couverte d’un crêpe funèbre !

La faim bien souvent nous tenaille ;
nous en subissons la torture infernale ;
et dans les moments de vertige et de démence
nous pensons au vol, au poignard.

La tuberculose lentement nous dévore ;
nous éprouvons dans la poitrine une douleur lancinante…
Le poids accablant de tant de chair
nous assassine à petit feu !

Enfin vient un moment où nos jambes
ne peuvent plus soutenir ce corps,
et nos forces cèdent, dans l’angoisse ;
nous savons l’agonie commencée.

Alors, sur une misérable civière,
on nous emporte, rongées par le mal,
et notre lie délectable est dévorée
par l’abîme final de l’hospice.

*

Le fossoyeur et moi (El enterrador y yo)

Pour Daniel Pérez Vizcaíno

Je me trouve devant celle qui fut mon amante,
me trouve devant son cadavre rigide.
Vois, croque-mort abominable,
jusqu’où va mon cynisme :
je souhaite qu’en présence de ce corps
tous deux fassions bonne chère.
Pose cette table ici. Que les mets soient servis !
Mon appétit n’est point diminué
par le regard de cette morte abjecte,
par ses yeux vitreux et révulsés.
Dînons ! Mais invite-la,
qu’elle goûte ce xérès exquis ;
cependant, qu’elle ne le boive pas dans la coupe,
ce serait trop d’honneur pour elle :
remplis de vin cette portion de crâne
et approche-la de ses lèvres jaunies.
Très bien… qu’elle la vide !… non… impossible…
Bon, alors place le crâne entre ses doigts rigides,
lève-le à hauteur de sa bouche
comme si elle portait un toast… Voilà, magnifique !
Quelle attitude grotesque ! Tu ne ris pas ?
Ris, fossoyeur, tout comme je ris.
……….
……….
Le souper est terminé. Continue de boire,
je te donnerai l’exemple, ferai de même.
À présent, tue la morte. Tu ne comprends pas ?
Par ma foi, c’est pourtant simple :
plonge ton couteau dans son cœur
comme s’il s’agissait de tuer un être vivant.
Une incision bien faite… mais vite !
Qu’est-ce qui te rend si timide ?
Ah, tu veux de l’argent ? Tiens, misérable !
remplis tes poches.
Maintenant, frappe… Joli !
Tu as donné un coup superbe, l’ami !
Un coup de maître ! Je vois que tu connais
à la perfection le métier d’assassin.
Le sang ne coule pas, il est coagulé.
Veuille à présent retirer délicatement les entrailles…
tout entières… fais très attention…
continue, vaurien… Bravo, bon travail !
Enfin !… Apporte-moi, pour que je puisse le fouler, l’écraser
sous mes pieds, son cœur maudit !
Mon ressentiment à présent un peu apaisé,
apaisé mais nullement éteint
car ma haine durera tant que je vis,
donne une sépulture à son misérable cadavre.
Que me parles-tu, imbécile, d’enterrement somptueux ?
Pas de caveau ni d’enfeu !
À la fosse commune, dans le grand trou
où vont les filles de joie, les assassins
et les voleurs : ses ossements
doivent être confondus avec ceux du crime !
Un cercueil seulement, et presque à fleur de terre,
c’est ce que demande mon caprice,
pour que je puisse, palpitant, tremblant,
dans le délire de ma jouissance insensée,
écouter le festin que les vers
célèbreront sur son corps vil.

*

Dans l’obscurité (En la sombra)

Je le jure sur l’arc de tes sourcils.
(Traduit de l’arabe)

Je t’adore, femme ! Je t’idolâtre !
Je le jure sur l’arc de tes sourcils !
Comment est-ce arrivé ? Je l’ignore. Je sais seulement
que cette passion, née de l’absence,
par les desseins fatals de la Destinée
eut pour berceau l’épouvantable catastrophe.
Son berceau fut une prison ; mais qu’importe,
puisque mon amour en lumière transforma
les ténèbres du cachot. Que peut
l’esclavage du corps derrière les grilles
et les cadenas, quand l’âme libre
et passionnée rêve
et par-delà les cieux lointains
se livre à sa profonde extase ?…
Comment est-ce arrivé ? Je ne sais. Demande aux vagues
la cause qui les engendre ;
demande ses secrets à l’abîme ;
essaye de savoir
pourquoi le vent est perfide ; pourquoi s’ouvrent,
quand la nuit tombe,
certaines fleurs qui brillent dans l’ombre
avec une vive lumière de luciole ;
interroge la paix des tombeaux
et tu recevras le silence pour toute réponse.
L’énigme insondable,
seul Dieu la pénètre,
et l’esprit de l’homme est un mystère
que ne peut explorer l’intelligence.
Comment est-ce arrivé ? Je l’ignore.
Je sais seulement qu’une nuit, dans l’obscurité
de ma cellule, alors que j’entendais
tomber la pluie glacée sur le carreau,
comme un point d’or
devant moi apparut une étoile merveilleuse.
Ton souvenir me blessa ; je sentis en mon esprit
comme un choc d’idées,
un grand froid dans le cœur ; et, en même temps
que ton image sereine
se détachait lumineuse et pure
sur le crêpe noir des ténèbres,
ton nom dans mes oreilles
vibrait avec la cadence
d’un rythme musical. Ainsi se forgea
la chaîne tragique
de cette passion, née
à la chaleur de l’absence,
et qui par l’impiété de la Destinée
eut pour berceau l’épouvantable catastrophe.
Comment c’est arrivé, je ne sais, mais je t’adore !
Je le jure sur l’arc de tes sourcils !

Traduit de l’arabe : Le commentateur de l’édition 2014 du recueil nous informe que le vers est tiré des Poesías asiáticas puestas en versos castellanos (1833) (Poésies orientales mises en vers castillans) de Gaspar María de Nava, comte de Noroña. – En introduisant le goût orientaliste en Espagne, le comte de Noroña souhaitait l’opposer aux influences de la « fade » poésie française.

*

Toi et le chaos (Tú y el caos)

Dieu, avec la lumière et la splendeur des cieux,
forma ton beau visage,
mais Satan, prince pervers,
en voyant si belle œuvre,
avec envie et colère s’exclama :
« Merveille de beauté
que ton corps, mais de ton esprit je ferai
un objet d’admiration en tout temps
pour son horreur et sa difformité »,
et, roulant des yeux pleins de sang,
il laissa de son sein
s’exhaler un rauque soupir. Nul ne sait
ce que le sinistre monarque
à ses légions ordonna, mais il est certain
que du fond noir
du barathrum les ombres montèrent
à son commandement impérieux
et retombèrent toutes ensemble sur ton âme
comme une tempête d’automne,
en un essaim si lugubre et horrible
que, malgré sa haine
de l’humanité, Satan sur son trône
frissonna d’épouvante.
……….
……….
C’est pour cela, femme, que dans ton sein
se mêlent tous les vices
et que depuis ce jour,
rejeton des furies,
les antres ténébreux de l’enfer
sont moins obscurs qu’ils n’étaient.

*

Rancœur (Rencores)

Un jeune et pâle névrosé
jeta d’une voix rogue :
« Sonneur de cloches, lance à la volée
les campanes de l’église,
sonne allègrement tes cloches
comme aux jours de fête. »
Le sonneur le regarda
d’un air ahuri.
– Avez-vous perdu la tête ?
– lui répondit-il, effrayé –
alors que vient de mourir votre fiancée…
– C’est justement parce qu’elle est morte
que je demande que chantent joyeuses,
avec leurs langues de métal,
ces cloches auxquelles tu souhaites
faire retentir un glas pour elle !
Le monde ne doit pas pleurer
quand meurt une hyène !
– Mais, monsieur… – Ne réponds pas
et sonne sans plus tarder
ou bien j’irai de ce pas à l’église,
en présence des fidèles,
jeter bas le catafalque, l’arracher
du cercueil qui l’enveloppe,
et je la traînerai, gravissant les marches
du clocher avec ma charge fétide,
au battant je l’attacherai
et de mes propres bras
mettrai la cloche en branle,
pour voir, avec les délices d’un tigre
quand il déchire sa proie,
son corps disloqué
voleter furieusement de-ci de-là,
et entendre le bruit que produit
en heurtant les pierres
l’horrible tête sanglante.

*

La marche des vaincus (La marcha de los vencidos)

Pour D. José María Matheu

Voilà les estropiés, les vaincus ;
malheureux anéantis, misérables déchus,
ceux qui, après une longue période de luttes incessantes,
privés d’énergie, tremblants, vacillants,
sans étoile au ciel ni direction sur la terre,
renoncent aux dures lois de la guerre.

La société leur crache dessus, les rejette
comme un inutile fardeau, ainsi qu’on élimine
la boue souillant le seuil de marbre d’un palais.

L’un après l’autre, les vaincus avancent lentement
sur différents chemins, mais tous vont au même point
qui sur eux exerce l’attraction de l’abîme.

Ils ne luttent plus, se laissent entraîner. Dans leur regard
sans éclat, toute la tristesse d’un soir nuageux :
leur visage, qui trahit la fatigue, n’est plus animé
par la contraction sauvage que prête la haine
à ceux qui se révoltent encore contre d’injustes affronts.

La commissure de leurs lèvres livides tombe
de manière sinistre, et leur marche dénote
le tumulte des luttes passées et la déroute.

Il y en a de jeunes, dignes d’un sort meilleur,
et des vieillards chancelants près de la fin ;
en tous vibre, avec un creux de tombeau,
l’anéantissement de ce qui s’écroule.

Voilà les estropiés, les vaincus ;
vers l’hospice marchent les malheureux déchus.
L’hospice ! la seule maison qui les accueille
et recueille amoureusement leurs spectres pâles ;
l’hospice qui, ouvrant sa gueule dans l’obscurité,
semble les nommer avec compassion,
puis, quand la funèbre énigme le demande,
avec une impiété de bête jette au trou profond
les restes disloqués de cette masse humaine
composée de reptiles et de larves du marécage.

Et dans le jour splendide versant une éclatante lumière,
avec ses golfes aériens de topaze et de rose,
devant la foule qui dans la rue s’agite
et rit, désordonnée, et chante et remue et crie,
avec des vibrations profondes, la porte de l’hospice,
toujours ouverte à la douleur humaine et au malheur,
dévore lentement, fatidique, insatiable,
monstre jamais repu, la lie délectable
de ceux qui, luttant contre un sort contraire,
ont sombré dans la mort, la bataille perdue.

Voilà les estropiés, les vaincus ;
malheureux anéantis, misérables déchus.

*

Inscription de sang (Inscripciόn de sangre)

Depuis que j’ai dit à jamais
adieu à mes belles illusions,
le froid de l’hiver glace mon sein et,
enveloppé dans le crêpe des ténèbres,
solitaire j’erre à travers le monde
comme une âme échappée de l’enfer
effrayant et magnifique de Dante.

Au loin je contemple un ciel noir ;
autour de moi je ne scrute que la nuit,
aucune lueur d’espoir n’atteint mon esprit,
je n’aspire ni au bonheur ni au plaisir.
Au-dessus de mon front, je vois, agitée,
la nuée menaçante qui s’avance furieuse ;
le monstre du désir ronge ma poitrine
et, bête féroce, la vengeance se nourrit de moi
comme le vautour affamé de Prométhée.

Où vais-je ?
Quels terrifiants mystères le destin
cache-t-il dans son sein fatidique ?
Quand parviendrai-je au bout de mon chemin ?
Pourquoi, quand j’appelle Dieu, ne me répond
qu’un écho glacial ? Pourquoi le sort
met-il devant moi, avec une obstination farouche,
les noirs horizons de la mort ?
Pourquoi le rêve bienfaisant ne vient-il pas
me fermer les yeux ? Pourquoi le printemps
ne refleurit-il pas dans mon esprit fatigué ?
En des abîmes d’ombre enseveli,
je continuerai d’aller je ne sais où,
sans foi, sans illusion, désespéré,
lançant au milieu de mon angoisse féroce
le soupir déchirant du condamné
qui se convulse sur un bûcher.

Comme les vagues de la mer irritée,
dans mon imagination exaltée passent
les souvenirs d’amour et de joie
que n’ont point effacés les neiges de l’oubli.
Perfides remembrances !
Fuyez ! Laissez ma pensée étale !
Ne me rappelez plus les bonheurs éphémères,
les délires d’un moment,
les fleurs d’un jour, les succès fugaces,
les feuilles mortes qu’emporte le vent !

Et toi, vierge radieuse
aux boucles noires, au front de neige,
dont les yeux resplendissants
ont l’éclat du diamant,
viens à mes côtés et, pleine de tendresse,
détruis cette mortelle mélancolie
qui m’enchaîne dans ses anneaux de fer,
et passée la nuit horrible et froide,
comme un messager de paix et de joie
que brille l’aube sereine !

Viens ! Répands l’essence bienfaisante
de la consolation dans mon âme dilacérée !
Qu’apaise mon anxiété dévorante
le torrent de lumière de ton regard
et que ta voix rythmique, ta voix harmonieuse
vibre à mon oreille, douce et compatissante,
pour que dans son ineffable enchantement
mes yeux tristes sèchent leurs larmes
et mon cœur referme ses blessures !

Mais, vain délire !
ne viens pas, non, car en me voyant infortuné
tu feindras les tourments du martyre,
sentant mon cœur inepte et sans défense,
et tu mentiras en croyant me tromper,
alors que brillera dans les fils de lumière
de tes cils une larme indifférente !

Je veux être seul ! Seul avec le chagrin
brûlant qui me consume !
L’âme libère son torrent
et la vague rugissante de la douleur
soulève sa crinière hirsute.
Si je te voyais, peut-être maudirais-je
mon affection et ton nom…
Mais non, pardon, pardon, ma beauté !
Malgré ton infamie, le poète
t’aime et l’homme t’idolâtre encore !

Ainsi m’exclamais-je ; alors, avec cynisme,
ensevelissant mon tourment dans mon âme
et me déchirant la poitrine des ongles,
je me lançai dans le tumulte de l’orgie.
……….
……….
Les années ont passé mais rien n’a pu faire
que j’oublie ma passion idolâtre ;
et aujourd’hui, en un mélange de joie et de dépit,
de mon aimée je vois écrit le souvenir
dans les sanglants sillons de ma poitrine.

*

Impulsion secrète (Impulso secreto)

La tuberculose marque
de son signe incontestableson visage, qu’embellissent encore
ces nuances pâles.
Elle a les yeux bleus
en amande, grands et tristes,
un regard mélancolique
qui ne se fixe pas ;
des cheveux blonds bouclés
tombant en vagues aériennes
sur son dos cotonneux
et sa gorge de cygne.
Sa figure amaigrie,
le teint jaunâtre
de sa peau transparente
et sa toux sèche, disent bien
que dans ce corps la vie
comme une flamme s’éteint.
L’habit noir qu’elle porte
la rend plus vaporeuse encore,
enveloppant dans ses plis
ses belles formes de vierge
et caressant sa taille
gracieuse, svelte et souple
qui se déplace avec la légère
ondulation d’un esquif.

Quand je la vois, au bal,
passer agitée et tremblante,
fantasmagorique sylphide,
une profonde douleur m’accable,
les larmes me viennent aux yeux
et je sens mon cœur opprimé.
Elle ignore qu’elle se meurt,
elle chante, s’enivre et rit,
et sa vie de folie
se passe dans le délire.
Je ne sais si c’est l’irascible tempête
de l’infortune qui l’a plongée dans la boue,
ou si le vice, de sa force invincible,
l’a saisie comme les vagues
qui poussent contre les syrtes
le vaisseau, faible jouet
de la terrible bourrasque.
C’est un cadavre qui marche,
c’est une morte qui vit,
un soleil expirant au crépuscule
avec une lumière vacillante et triste,
une vision qui s’éloigne,
quelque chose qui ne se laisse définir…
Et je l’adore !
Incompréhensibles mystères de la destinée !
Mais ce n’est pas le désir grossier
qui me séduit par ses attraits,
ce n’est pas la passion de la chair
qui me soumet à son influence,
c’est un amour de l’esprit !
C’est une tendresse sans limites !
C’est un délire que l’âme
a forgé dans une extase sublime
et qui me pousse continûment,
avec une force irrésistible
à laquelle je ne puis rien opposer,
vers ce pâle sphinx !

Ecrit avec du sang goth : La poésie de Concha Espina

monumental pergamino
escrito con sangre goda

Concha Espina (1869-1955), femme de lettres espagnole, est surtout connue pour ses romans. Elle fut la première femme en Espagne à vivre de ses revenus d’écrivain [Ajout 24/1/24 : cette affirmation semble fausse : voyez notre note en partie Commentaires de ce billet] ; je ne donne pas ce fait, en soi, comme la preuve d’un mérite littéraire mais comme celui d’un mérite commercial. Dans l’édition de ses poésies (à peu près) complètes (Ediciones Torremozas, 2019), le préfacier explique que la plupart des gens qui lisent les romans de Concha Espina ne savent pas qu’elle a écrit de la poésie.

C’est pourtant par de la poésie qu’elle commença, et c’est en envoyant des poèmes aux journaux, qui les publièrent, qu’elle se vit suggérer, car elle avait une bonne plume, d’écrire des romans. La même anecdote se rencontre chez d’autres auteurs et l’on peut en conclure que le déclin de la poésie dans les lettres occidentales est dû à ceux qui publient de la littérature pour gagner de l’argent, car la prose se vend mieux. Ceux qui vivent de la littérature ont détruit la fibre poétique de ceux qui vivent pour la littérature. Très prise par son activité de romancière à succès, Concha Espina a écrit relativement peu de poésie : trois recueils et quelques poèmes épars dans les journaux. Les éditions précitées ont publié un volume de l’ensemble de son œuvre poétique (ou presque, s’agissant des poèmes épars : on peut lire sur internet des poèmes qui ne se trouvent pas dans ce volume, dont le titre est donc un peu trompeur), Poesía reunida.

.

*

Mes fleurs
(Mis flores, 1904)

.

À la Vierge de mon autel (A la Virgen de mi altar)

Image à la beauté si douce
qui demeures parmi les fleurs de mon autel,
ton aimable visage tourné vers les cieux
comme pour de leur grandeur implorer
remède à mes douleurs.

Lorsque j’étais heureuse encore,
je te consacrais mon bonheur et mes chants
et te cherchais aussi, et je t’aimais…
À présent que je souffre et pleure, ma Mère,
apaise mon chagrin !

Ô Vierge à l’immaculée pureté,
au manteau bleu comme le ciel,
rayon de lumière éclairant mon voyage,
de l’âme contrite qui te cherche
exquise consolation !

Je ne sais si sur le chemin de la vie
existe une douleur plus profonde que la mienne ;
pleurant l’absence de ma mère,
je sais seulement que dans mon âme est une blessure
que le monde ne guérit pas.

Et dans le doux enchantement du nom de Mère
je sens grandir ma peine chaque jour ;
cherchant quelqu’un qui puisse adoucir ma perte,
je viens arroser tes pieds de mes larmes,
en disant : Ma Mère !

Je sens, ô Reine, que tu m’accordes
tout ce que de ta pitié je sollicite ;
pour moi tu seras deux fois mère…
Que de raisons pour murmurer dans mes prières
ce nom béni !

Promesse, espoir si riant
comme cette image de toi qui sourit,
étant en ton nom maîtresse de mon autel :
laisse une âme rêvant de toi
se confier à ta pitié !

Que jusqu’au dernier moment de ma vie
m’embrase le feu saint de ton amour ;
que ma pensée te cherche,
t’apportant dans chaque parole un soupir,
un baiser dans chaque phrase.

Dirigeant mon vol vers les hauteurs
où cette affliction en joie se changera,
quand tu me couronneras dans le ciel,
avec quelle passion, avec quel élan béni
je te dirai : Ma mère !

*

La Vierge de l’Espérance (La Virgen de la Esperanza)

À l’entrée de mon village,
au pied de vertes collines,
il y a une petite église abandonnée
où dans la nuit silencieuse
s’abritent les colombes.

Ce lieu solitaire
jouit d’une paix si riante
que l’âme en rêve
et souhaite aller trouver
les ruines du sanctuaire.

Il y vit une belle plante
qui de ses fleurs atteint
et couronne, dévouée,
le trône où repose
la Vierge de l’Espérance.

Et cet arbuste exubérant
qui l’entoure de fleurs
est, par un art miraculeux,
l’oracle d’amour
des jeunes filles du village.

Pas une qui, amoureuse,
n’ait, contente, trouvé
dans la petite église abandonnée
pour chaque fleur effeuillée
un rêve couleur de rose…

J’étais la proie du chagrin,
rêvant à mille chimères,
et me rendis un jour à l’ermitage,
mon âme en pèlerinage
cherchait l’espoir.

La plante, indulgente,
me gratifia de la faveur
de son innocent secret,
m’accordant une illusion radieuse
dans les pétales d’une fleur…

À présent que l’amour me comble
de joyeuse sécurité,
je pense à la petite église du village
et dis : Bénie soit
la Vierge de l’Espérance !

*

À la Vierge des Douleurs (A la Virgen Dolorosa)

Autrefois, avec ferveur
je venais, ma Reine, à tes côtés
chercher un doux réconfort
sous ton manteau bleu,
manteau couleur de ciel.

Aujourd’hui qu’en lancinante agonie
tu rends tribut à la douleur,
je viens te tenir compagnie :
comme tu es triste, ma Mère,
en ce manteau de deuil !

Noir comme tes douleurs
et tes angoisses mortelles,
s’il n’y a pas de fleurs dans ses plis,
il s’y trouve un trésor d’amour
et de larmes célestes.

Tu portes la palme du martyre
en cet habit mélancolique,
l’âme pleine d’amertume
et, gardant un calme saint, un poignard
enfoncé dans le cœur…

Quand dans mon ciel paraissent,
mêlées de joies,
des tristesses qui l’assombrissent,
comme elles me paraissent petites
auprès des tiennes !

Si tu lèves vers le temple
tes yeux fatigués de pleurer,
tu le trouveras triste,
comme la lumière de ton autel
et le manteau dont tu te couvres.

La pure lumière de tes yeux
résiste aux ténèbres ;
tu peux, Mère sans bonheur,
égayer l’église obscure
et l’âme tellement triste.

En ce jour, versant des pleurs amers,
tu me présentes dans ton deuil
la même sainte consolation
que je trouvais sous le manteau
couleur de ciel.

Gardant en ta pitié
l’espoir de la félicité,
les chagrins fuient l’un après l’autre,
car aucune ombre n’atteint
où parvient ta lumière.

Et je me réjouis dans ta joie
et suis heureuse de tes gloires ;
dans ton agonie lancinante,
ma Mère, je veux poser mes lèvres
sur la frange de ton noir manteau.

*

Ce que je souhaite (Mis anhelos)

À mon fils

Espérance bénie qui m’apparais
dans les paisibles lueurs matinales de ma vie ;
fleur parfumée qui croîs à mes côtés ;
illusion embellissant mes heures ;
ange de mes amours.

Enfant dans le candide regard de qui
brillent des joies du ciel ;
tandis que je couvre de baisers ton visage de rose,
entends la voix qui, tendre, affectueuse,
te dit mon souhait.

Écoute, ma vie, le doux accent
par lequel mon affection ardemment cherche
à donner former à ta pensée innocente
et remplir de sentiments d’amour
ton cœur d’enfant.

Aujourd’hui je ne désire rien d’autre, mon petit,
que t’endormir tranquillement contre mon sein,
me voir dans tes yeux couleur de ciel,
attendre que tu récompenses mes veilles
en m’embrassant.

Plus tard, ta bouche de corail
essaiera la douceur d’une phrase,
et en sourires célestes
écloront sur tes lèvres virginales
des paroles de tendresse.

Alors, avec cette maladresse ravissante
qui accompagne les premières années
et possède tant de doux mystères,
te berçant dans mes bras comme à présent
je t’entendrai dire : Espagne !

Espagne ! Saint nom qui résonne
pour moi comme une délicieuse musique ;
nom que j’écoute pleine d’enthousiasme ;
doux souvenir qui transporte
de délectation mon âme…

Bien que Dieu voulût que tu naquisses
loin, bien loin des lares de ta patrie,
sans que tu le comprennes, te parleront
d’Espagne mes agréables caresses
et mes pauvres chants.

Quand tu seras homme, je veux
que tu vives amoureux de ta patrie ;
que sa colossale grandeur t’émerveille ;
qu’à son nom glorieux soit uni
ton orgueil de soldat.

Que tu ceignes l’épée
au service de cette belle patrie
et, s’il le faut, que ce soit ton bonheur
de risquer ta vie avec courage,
jusqu’à mourir pour elle.

Valparaíso – Chili

*

Sourires (Sonrisas)

Quand, fatigué de jouer avec moi,
tu t’endors en souriant contre mon sein
tandis que je te prodigue de douces caresses,
avec quel immense plaisir je te bénis !
avec quel amour je te serre dans mes bras !

Près du berceau plein de mystères,
en veillant j’attends ton sourire
et, le cherchant sur ton visage serein,
je passe ainsi les heures, étrangère à la fatigue,
tenant compagnie à ton ange gardien.

Quand brille dans tes yeux rêveurs
l’aube souriante de ma vie,
comme je suis illuminée par leur éclat
en faisant avec ferveur
le signe de la croix sur ton front !

Et du centre du foyer où elle règne
et qu’elle baigne de chatoiements,
ton charmant sourire accueille
la belle image que vénère ma foi…
la Sanctissime Patronne d’Espagne.

*

Aux mères des soldats espagnols combattant à Cuba (A las madres de los soldados españoles combatientes en Cuba)

Ndt. Évocation de la guerre entre l’Espagne et les indépendantistes cubains, qui dura de 1895 à 1898. Les indépendantistes étaient soutenus par les États-Unis, et l’Espagne perdit au cours de cette guerre, devenue entre-temps la guerre dite hispano-américaine, ses dernières possessions coloniales en Amérique Cuba et Porto Rico ainsi que dans le Pacifique les Philippines et Guam. Cette défaite et ces pertes territoriales provoquèrent un grand traumatisme en Espagne. (L’Espagne ne conservait plus que sa colonie africaine de Guinée équatoriale mais allait bientôt s’emparer d’une partie du Maroc.)

Santiago du Chili, 1896

Mères, vous qui d’un fils
pleurez l’absence,
tremblant à toute heure
pour sa vie ;
vous qui l’avez vu partir
sans verser une larme
pour ne point troubler le calme
du jeune homme vaillant ;
aujourd’hui mon chant veut
souffrir avec vous,
pauvre expression d’une âme
qui vous aime tant !
Pleurant en un pays lointain
vos chagrins,
je vous envoie mon affection
avec mes strophes.
Ce n’est pas une voix seule
qui m’appelle vers vous ;
je vous aime comme mère,
comme Espagnole,
comme amie de l’affligé,
du malheureux,
avec une profonde tendresse,
lien sacré
qui m’unira
à vos infortunes
tant que durent, liées aux vôtres,
celles de ma vie.

…..

Quand vient la nuit,
claire ou sombre
mais toujours touchée
de poésie,
en ces heures pleines
d’un calme doux
où la mère dans un baiser
met toute son âme,
tous mes contentements
deviennent infimes,
car je pense à vous
et à vos fils,
et je dis bien des fois
avec amertume :
« Que peuvent faire ces mères
de leur tendresse ? »

…..

Mais, séchez vos larmes,
donnez du répit au deuil,
car toujours l’espérance
brille dans le ciel
et peut-être, un jour
proche et solennel,
embrasserez-vous ceux
par qui vous vient votre agonie.
À son retour, avec quel orgueil
le soldat déposera
à vos pieds la gloire
qu’il aura conquise !
Que de baisers, gardés
pour ce moment !
Vous n’écouterez plus alors
les phrases consolatrices,
car, prodiguées
à pleines mains,
vos joies seront plus grandes
que vos tristesses.

…..

D’autres mères tristes,
pauvres femmes !
verront leurs souffrances
s’accroître encore.
D’autres fils reviendront
pleins d’honneurs,
mais pas ceux
de leurs amours !
Mères, pour vous
il n’est aucune consolation ;
vous ne donnerez de paix aux larmes
ni de répit au deuil.
Et, pourtant, dans
votre douleur profonde,
le monde versera
ses rayons de gloire.
Les braves que la patrie
a sacrifiés,
en pages éternelles
elles les glorifie ;
dans son livre, même après
que les ans ont passé,
les noms des héros
ne s’effacent pas !
dans ses pages brillantes
elle garde
pour vos nobles fils
un lieu sacré.
Aucun Espagnol n’ignorera
leurs exploits,
tous prieront pour eux,
tous les pleureront ;
et vos larmes peut-être
couleront plus lentes
en pensant à leur gloire,
de savoir que dans votre peine
vous n’êtes pas seules ;
et pensez que vous êtes mères…
mais Espagnoles !

*

Covadonga

Ndt. Covadonga, dans les Asturies, est le lieu où l’avancée des armées omeyyades fut arrêtée en 722 par le roi Pélage (Pelayo en espagnol), qui put alors fonder le royaume d’où devait partir la reconquête de l’Espagne. Le site sert par conséquent de lieu de mémoire. La « sainte grotte » (Santa Cueva) de Covalonga est un sanctuaire. Concha Espina écrit ce poème alors que l’Espagne est « sur son triste chemin » : cela décrit la situation du pays après la défaite de 1898 (voir la ndt [note du traducteur] au précédent poème).

En montant à la grotte

Quand sur ta splendide étendue
je pose mon pied incertain,
j’éprouve sur les piliers
de tes rochers séculaires
le vertige de la hauteur.

En muette contemplation,
surprise, admirative,
je ne sais, dans cette vision,
où fixer mon attention,
où poser mon regard.

Tant de beautés me séduisent
toutes plus les unes que les autres,
et mon imagination vogue
dans l’harmonie silencieuse
de si noble grandeur…

Aujourd’hui, sur son triste chemin,
se tourne vers toi l’Espagne tout entière,
ouvrage d’un artiste divin,
monumental parchemin
écrit avec du sang goth.

Le torrent qui se déchaîne
sur tes escarpements
depuis ton lac d’argent
semble encore conter
les exploits d’autres âges.

En toi brille l’éclair lumineux
de l’histoire de nos ancêtres
qui pour la mémoire éternelle
illuminera de sa gloire
le sépulcre de Pelayo.

Et j’humilie mon front devant Dieu,
à l’éclat immaculé
de la lumière céleste de qui
triompha de l’Arabe le Caudillo
de ta légende immortelle…

Pèlerine que n’arrête point
l’âpreté de la route,
je cherche parmi le lierre
les escaliers de pierre
qui mènent à la grotte…

Covadonga ! il n’est que trop juste
que je porte ton amour dans mon âme,
moi qui dans mes jours meilleurs
cherchais tes fleurs au printemps
et ta neige en hiver.

C’est de la joie, à mes yeux,
que les brumes de ta couronne,
et tes chardons sont des reliques
depuis qu’à genoux j’ai prié
aux pieds de ta Patronne !

*

À la mer (Al mar)

Tu berças le couffin de mon innocence
et désignas leur route à mes destins,
ô mer, des soupirs pérégrins de qui
est plein le chant de mon existence !

En accents de candide éloquence
tu m’apportas de divins contes d’amour,
quand expatriée sur d’âpres chemins
j’aspirais à la présence de mon littoral.

J’ai traversé la surface de ton gouffre
et senti de ta colère les déchaînements
quand le calme était rompu de ta beauté.

Aujourd’hui, que tes rumeurs soient paisibles ou sauvages,
de ma tendresse je te consacre la ferveur
sur la mer cantabrique de mes amours.

*

À Séville (A Sevilla)

Sur les marches de ton autel,
sous ton ciel divin,
je viens pincer les cordes de ma lyre :
voici mon chant
pérégrin, devant tes portes !

Ouvre-moi, Séville :
sur le seuil de ta magnificence
un cœur qui t’aime appelle,
car tu es fleur d’un rameau
qu’il porte en lui enraciné.

Noble cité de Séville
que, seule, j’ai rêvée
merveilleusement couronnée
de la classique mantille
des dames espagnoles.

Bénis soient de tes chants
les sentimentaux accents,
et les châles de flamenco
dans lesquels prennent les cœurs
tes femmes idéales.

Bénies soient, belle matrone,
les riches et fines dentelles
de la gracieuse couronne
qui me livre dans ses rets
à tes pieds ravissants.

Bénies soient les délices
de ta campagne somptueuse,
qui dans ses riantes images
me montre les dents
de ta peineta gitane…

Tu ne trouveras pas en mes chants
ta chaleur méridionale ;
échos de mers lointaines,
ils porteront chez toi
leur tristesse originelle.

Histoires faites en vol
par des échos mélancoliques,
derrière le voile immatériel desquelles
mon ciel pâle est
défait en blancs lambeaux.

Voix dont l’accent possède
des sentiments purs
et dont le rythme s’accompagne
des peines de ma Montagne,
des ombres de mes noyers…

Dans des tendresses que tu ne convoites pas,
laisse-moi jouir des tiennes ;
tu feras bien si tu te fies à elles,
elles valent peu pour être miennes
mais beaucoup pour être cantabriques !…

Des gouttes d’eau salée
de cette mer veulent mourir
de tendresse amoureuse
dans le courant bleuté
du doux Guadalquivir.

Des baisers de brises languides
du trésor de Cantabrie
cherchent les sourires de ton soleil,
volant en aimante hâte
jusqu’à la Tour de l’Or.

Des nuages légers de la plaine,
notes dont le rythme se chauffe
au cers du mont voisin,
dans ton Alcazar souverain
demandent ta Giralda…

Permets donc que fassent la cour
avec douce obstination,
en transports amoureux,
mes pauvres brumes du Nord
à ta lumière du Midi.

*

La maison triste (La casa triste)

Anniversaire

Il y a un an, annonçant
les blandices de l’été,
naissaient en Cantabrie
des milliers de fleurs,
quand la fleur la plus belle
de ma vallée
expira doucement,
rêvant d’amours.

Depuis lors, la maison
où sereine
régnait sa joie,
pur enchantement,
a une vague et plaintive
rumeur de chagrin
qui fait monter aux yeux
des nuages de larmes.

Si la brise matinale
de la montagne
comme avant
pose ici son vol,
c’est qu’elle pleure l’absence
à la fenêtre
de la chambre de l’enfant
qui est au ciel.

Si, pour qu’on ne puisse
le taxer d’ingratitude,
le soleil porte dans la maison
ses rayons magnifiques,
ils sont tous pour le nimbe
de son portrait,
tous pour les traces
de son souvenir.

Et son jardin luxuriant,
son bosquet ombreux
vêtent tristement désormais
leurs opulentes beautés,
car elle est loin
de ma vallée,
la princesse de ses charmes
et de ses fleurs.

Bien que grimpent les fraîches
roses de mai,
escaladant la maison
avec vaillance,
là-haut les attend
une triste déception,
car elles couronnent
une jalousie fermée.

L’hymne que chante
la saison du printemps,
la beauté qu’en elle
Dieu réunit,
est dans la maison triste
une voix monotone,
qui, appelant l’enfant,
soupire et pleure…

Et pendant ce temps les âmes
qui l’adoraient
vont par le monde
sans consolation,
cherchant ces yeux,
qui se fermèrent,
dans les lumières divines
du ciel, là-haut…

De nombreuses années passeront
comme a passé celle-ci,
succession de joies
et de chagrins,
et toujours elles laisseront
triste la maison
où est morte l’enfant
de mes chansons !

*

Entre la nuit et la mer
(Entre la noche y el mar, 1933)

.

Saeta

Ndt. Une saeta est une chanson religieuse composée pour les processions de la Semaine Sainte.

Aie pitié, Seigneur,
de l’oiseau qui chante
et du papillon venu
se poser sur mon nid ;
de la douleur secrète
qui dans mon sang s’effraye
avec un gémissement sourd,
et du vent qui porte dans sa gorge
le son terrible
de la mer qui se lève.
Aie pitié, Seigneur,
de tout ce qui naît,
de toute plante vivante
où le frère Amour
palpite caché.
Tiens dans ta main pure
la rose et l’animal, le squelette
dont un travailleur triture toujours les os
de sa houe inquiète,
pour en donner de meilleures semailles
à la récolte, à la fleur
et à l’enfant.

Pour les choses qui ne veulent point naître,
ni surgir,
et pour tous les êtres tristes
qui doivent souffrir
et mourir,
aie pitié, Seigneur,
de ce monde que tu fis
avec amour !

*

Devant ma statue (Delante de mi estatua)

I

Femme aux yeux qui n’ont point pleuré,
femme dont la chair n’a point souffert,
tu n’as pas une chevelure légère
messagère de rêves merveilleux,
ni lèvres rouges, ni pied blessé.

Tu n’as jamais rugi comme une folle
ni ne t’es enflammée telle un brasier ;
tu n’as pas connu le goût du sang dans ta bouche,
nectar du baiser qui désespère
car il prend fin quand on le touche.

Tu ne connais pas les convulsions
de la caresse enracinée ;
tu n’as pas vaincu les ailes pures ;
tu n’as point enfanté ni éclairé
la peine humaine des enfants.

Tu ne donnes pas tes tresses en nœud ferme
au col ami, comme témoignage
de t’être donnée avec un plaisir muet.
Tu n’offres pas ton sein clair et nu
à la pointe aiguë des poignards.

Tu n’as jamais eu le front enflé
par les douleurs de la pensée
et n’as jamais ouvert, comme une blessure,
la source vive du sentiment,
torrent assoiffé de vie éternelle…

II

Marbre froid qui montres des veines
où ne coule aucune passion forte,
vase aux lignes chastes et sereines
où ne gémit point, triste dans ses chaînes,
l’oiseau rouge du cœur.

Donne-moi ta glace, pour mon esprit ;
pour mon âme, ta rigidité ;
donne-moi ta pierre dure, innocente
pour mes lèvres, pour mon front,
comme un pansement de candeur.

Donne-moi la paix immobile de tes mains
que tu ne veux ouvrir à aucun prix ;
ni à la lecture des mystères,
ni aux roseraies du printemps,
ni au serment de l’avenir.

Donne-moi la frange de ta robe
qu’aucun vent ne peut agiter,
pour mon habit qu’ont secoué
les bourrasques noires et furieuses
sur la terre, sur la mer.

Pour tout un vaste rêve de gloire
donne-moi ton signe de jeunesse ;
inutile emblème de victoire,
donne-moi ta grâce pour ma lie,
donne-moi tes épaules pour ma croix…

*

Mon enfant (Mi niño)

Mon enfant brun
comme un Nazaréen,
tu t’en es allé !

Ton chant perdu,
ta poussière endormie,
quelle tristesse !

Ton sourire était
un vol d’ailes sans le moindre
empressement ;

ton regard, un plaisir,
un puits candide
de lune ;

ta voix une goutte,
séraphique note
du ciel ;

ta grâce, un enchantement
pareil au chant,
pareil au vol…

Plus personne ne dit ton nom ;
ta vie, dans l’ombre
s’achève ;

Ton ombre est une mésange ;
mon chagrin est un cri
qui s’enfuit.

Dans l’obscurité répand
sa cendre blanche
ton argile ;

mais, immobile et muet,
pour moi tu n’es
pas du tout mort.

Que vivent, par une
fortune inouïe
d’abîme,

sur le même sommet
ta neige et ma lumière
ensemble…

La flamme qui crépite
est mon âme infinie
qui supplie ;

ma chaude étoile
allume ta trace
sonore.

Et en moi, fleuri,
joyeux, ailé,
tu subsistes…

La flamme et la glace,
ton rire et mon deuil…
Quelle tristesse !

*

La seconde moisson
(La segunda mies, 1943)

.

Santander

Cest en vain que te persécutent les tempêtes,
les colères de la mer sur les falaises rongées,
toi, vieille terre de capitaines,
bruyère de caravelles et de pilotes.

Flammes, vagues, écumes, éperviers
de ton héraldique sont, génies inconnus,
une aube de rudes clans primitifs,
destin de siècles pour toi lointains.

En vain les éléments rebelles
mordent ta chair avec une violence traîtresse ;
tes forces sont de bronze et de roche,

souffle vital de l’invincible Espagne,
et plus rapide et plus haute que les vents
est l’étoile qui dans le ciel t’accompagne.

*

Complainte (Endecha)

Une goutte de lumière tomba sur la branche
où dormait le rossignol farouche
et l’oiseau réveilla sa mélodie
qui était elle aussi goutte et flamme.

Plus tard, le soleil au zénith alluma
le brasier d’une violente mi-journée,
et l’oiseau cacha son chant
dans l’ombre que le bois prodiguait.

Aube de clarté matutinale,
ainsi la complainte bleue de mes amours,
également à cheval sur le ponant,

fuit-elle les aveuglants midis :
aube et lune pour seules délices,
voix de poètes et de rossignols.

*

Au cœur divin (Al divino corazόn)

Cœur immense,
cœur oint,
qui répands sur le monde
ton saint battement.

Cœur torche,
qui es allumé
dans l’éclat de tous les astres,
pour les créatures, sur les abîmes.

Cœur s’écoulant
comme une source
où sourd la veine profonde
de l’amour infini.

Cœur ouvert,
cœur blessé
qui t’offres comme une promesse
de chemin éternel…

Jésus de Nazareth,
Seigneur qui connais
toutes les misères
de tous les hommes.

Doux voyageur
qui jamais ne déplaces
le triste horizon
de la vie humaine,

car tu cherches toujours
de nos douleurs
les confins où pleurent les enfants,
où souffrent les pauvres,

les obscures ténèbres
des cœurs
qui gémissent pleins de larmes,
malades d’amour…

Permets moi d’aller, sûre et vagabonde,
sur l’humble chemin, dans la marge occulte
où la rumeur de la terre acquiert
un profond mystère de mer insondable.

Permets-moi de te sentir
comme un pouls divin dans ma chair,
dans mon entendement comme une étincelle
qui jamais ne s’éteindra,

sur ma route comme un drapeau
de linge blanc,
qui me conduise au pays des âmes,
vaincue la mort sur la vallée noire.

Laisse-moi te suivre, laisse-moi t’atteindre !…