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Poignard tolédan : La poésie de Francisco Villaespesa 3
Voici, après le précédent billet ici, la suite de nos traductions de poèmes de Francisco Villaespesa (1877-1936), le champion du courant symboliste en Espagne, en puisant cette fois dans les recueils La musique de l’Angélus (un poème), Les œillets rouges (5 poèmes), L’ombre du sphynx (15), Le livre bleu (7), et Notre-Dame de la mer (Le livre du retour) (3).
*
La musique de l’Angélus
(La música del Ángelus, 1928)
.
Le glas de la morte (Campanas de la morta)
I
Sa vie fut un sourire
et sa mort, un soupir…
Dans le calice d’une rose
une goutte de rosée !
II
À la lumière des premières
clartés de l’aube,
son âme monta vers les cieux
sur le bec d’une alouette !
III
Elle vécut et mourut comme un ange ;
et quand elle prit son vol,
le monde perdit une fleur,
le ciel gagna une étoile !
*
Les œillets rouges
(Claveles rojos, 1929)
.
Poignard tolédan (Puñal toledano)
Avec une lame du fer le plus sûr
trempée dans les forges de Tolède,
je fabrique un poignard ; sur le manche,
en or et savamment ciselée,
minuscule, apparaît ta figure,
dans l’illusion d’une Victoire ailée…
Jamais on ne vit custode ou bijou travaillé
avec plus fervente et plus pure patience…
Un poison mortel, le plus subtil,
couvre la pointe aiguë du poignard…
Je le destine à certain cœur ingrat !
N’aie crainte, ton heure n’est pas venue…
Cela n’est point pour ton cœur parce qu’il me trompe,
mais pour le mien parce qu’il t’aime encore !
*
Contrastes (Contrastes)
Garde mes yeux dans tes yeux, prisonniers ;
noue tes tresses autour de moi, comme des cordes,
et avec les clous rouges de tes baisers
crucifie-moi, mon amour, entre tes bras !
N’invente pas d’impossibles rendez-vous,
car, à la fois jaloux et obsédé,
je sens que grincent mes os d’anxiété
et que mon cœur vole en éclats.
Mon amour, pour l’amant heureux
qui repose entre les bras de sa bien-aimée,
l’éternité elle-même n’est qu’un moment !
Mais pour celui qui dans une solitude jalouse
sent mourir son âme vidée de sang,
un moment dure une éternité !
*
Phryné (Frine)
Par ta beauté tu es digne de figurer
triomphalement, sans parures somptueuses,
dans l’éternel Parthénon de l’Art
parmi les plus admirables statues.
Née en Grèce, ta beauté ornerait
le frontispice d’un temple de Vénus.
Tu as droit au culte, au chant, à l’autel
et à la fumée du plus pur sacrifice !
Beauté d’un autre âge, je te salue !
À tes pieds les amours gémissent ;
et voyant ton corps olympien dans sa nudité,
resplendissant au soleil de midi,
si j’étais ton juge, du plus épouvantable crime,
sœur de Phryné, je t’absoudrais !
*
Mains de songe (Manos de ensueños)
Tu retiras ta main de la mienne,
rigide, glacée comme la main d’une morte…
En silence, l’amour passa la porte
pour dissiper au soleil ses larmes vaines !
« Viens à moi ! me soupira l’Océan.
Cœur endormi, viens et réveille-toi
dans le sein profond de mon mystère,
qui nous libère de tout, même du rêve ! »
Et soudain mes pas furent retenus
par la main d’un souvenir qui sur mon front
caressait mes cheveux en bataille…
Main de ton souvenir, tant aimée,
qui par deux fois me sauva la vie,
main de morte rigide et glacée !
*
Les momies d’or (Momias de oro)
Pour cacher les outrages du temps
et convoquer des grandeurs passées,
tu recherches les maquillages compliqués,
les éblouissantes joailleries,
les fourrures voyantes et les costumes pompeux ;
et devant ton propre luxe tu t’extasies
avec la candeur ingénue des sauvages
affublés de pacotilles !
Momie parmi les joyaux, les baumes, les stucs,
pour évoquer des souvenirs plus heureux,
dans ton impuissance, bien souvent tu as
cette curiosité des eunuques
qui derrière les tapisseries épient
les mystères de l’amour dans les harems !
*
L’ombre du sphynx
(La sombra de la esfinge, 1932)
.
Dans le désert (En el desierto)
Les années traversent ma vie,
caravane de dromadaires
parcourant à pas lents
les sables du désert…
Les uns portent sur leurs bosses
des fardeaux de chagrins et de deuils ;
d’autres, de lyriques trésors
de sourires et baisers…
et l’un garde l’image
d’une femme. Son souvenir,
ô comme il branle du chef, languissamment,
sous le rouge soleil de feu !
Et la caravane tout entière
se perdra dans le désert,
ne laissant pas même sur le sable
la poussière de ses ossements !
*
Évocation de Grenade (Evocando a Granada)
Être un cheikh à longue barbe blanche,
aux yeux fébriles et au visage d’ascète,
contempteur de toute pompe humaine,
qui dans le silence d’une tour austère
ablutionne son âme à la fontaine
miraculeuse du Livre du Prophète
pour la rendre suave, pure et tranquille,
et cristalline comme le matin !
Les blancs habits flottant,
tandis que paresseusement Grenade
sommeille en ses verts jardins,
au nom d’Allah réciter mes sourates,
le regard tourné vers l’Orient,
depuis le vieux minaret d’une mosquée !
*
La momie (La momia)
Pétrifié dans son asile perpétuel,
tout recouvert de baumes et bandelettes,
la merveille de ce corps défunt
a l’aspect hermétique et tranquille
des ruines d’un temple au bord du Nil
et du Sphynx au milieu du désert…
(Un ibis médite dans la paix d’un jardin,
et sur le sable bâille un crocodile.)
Mais, quelle est cette momie ?… Ses rêves épars
d’éternité, dans quelle infinie
citerne boivent-elles cette auguste sérénité ?
(Serait-ce l’amour qui, embaumé dans des iambes,
sommeille depuis tant de siècles
en la pyramide immortelle de mon âme ?)
*
Ritournelles (Ritornellos)
Ce ne fut ni ma faute ni la tienne…
Le Destin l’a voulu… Et Dieu le veut !
(Tandis que ton cœur chante « Alléluia ! »,
mon cœur sanglote « Miserere ! »)
Laisse mon ombre fuir au désert…
et toi, va dans le jardin où t’attend un autre amour…
(Ton espérance en naissant crie « Alléluia ! »,
en mourant mon amour murmure « Miserere ! »)
Laisse mon destin se conclure là
où meurt l’ombre du souvenir…
Toi, dans ton nid, roucoule, douce colombe,
au nouvel amour qui blesse tes sens…
(Tandis que ton cœur chante « Alléluia ! »,
mon cœur soupire « Miserere ! »)
*
Les serpents de l’ennui (Los serpientes del hastío)
Femmes, qui tissez dans ma mémoire,
couronnées de rêves et de fleurs,
au rythme d’une musique illusoire
une danse nostalgique d’amours,
que m’avez-vous laissé de tant de gloire ?…
Les rossignols aveugles de mes vers
qui dans les noirs cyprès de mon histoire
pleurent ma douleur aux étoiles !
Ce qui avait des ailes a fui !… Et dans le nid vide
s’enroule le serpent de l’ennui !
L’amour, chaque fois, m’a laissé un goût amer,
le cœur sanglant et l’âme blessée…
Je ne crois plus à l’amour… et pourtant
pour un baiser d’amour je donnerais ma vie !
*
Reliques (Reliquias)
Je ne peux rien te donner, il ne me reste rien !
Que viens-tu chercher dans cette retraite
puisque tout, baisers, larmes, soupirs,
tu l’as vendu aux enchères publiques ?
Prétends-tu que je cède à tes ongles,
pour que tu joues avec, les yeux par lesquels je vois ?
Veux-tu m’ôter l’air que je respire,
pour que même cela, respirer, je ne le puisse plus ?
Je n’ai plus rien ; je t’ai tout donné,
mon esprit, ma chair, la terre et les cieux !…
Mais, attends, il reste quelque chose… Ne sois pas triste !…
Il reste l’infamie, l’amertume, la boue,
le désespoir et la jalousie !
Tout le poison que tu m’as fait boire !
*
La caravane de mes baisers (La caravana de mis besos)
Le désert est un incendie funèbre.
Le lion rugit de faim dans les cavernes,
et entre des nuages de pourpres éternelles
le Sagittaire tend ses flèches dorées.
Assis sur la bosse dorsale du dromadaire
qui meut lentement ses pattes velues,
en rêvant à l’eau des citernes
s’avance le Bédouin solitaire.
Ô fontaine de fraîcheur convoitée !
Laissant des empreintes de sang
sur les dunes ardentes et rougies,
sous un soleil suffoquant
la caravane de mes baisers
cherche l’oasis de ta bouche.
*
Stupéfiants (Estupefacientes)
Nous nous suicidons lentement
pour oublier le cancer qui nous ronge…
J’endors ma peine avec la boisson,
tu endors ta peine avec la cocaïne…
Mon rêve est tropical, rouge, ardent ;
ton rêve est gris, d’opale et de brume…
Je traverse le désert incandescent
et toi la verte grotte sous-marine !
Mais, à quoi bon ?… La blessure
se remet à saigner, plus terrible ;
c’est le coup de griffe de la douleur la plus sauvage !
Il en coûte tant de s’échapper de la vie ;
plutôt que de le tenter, mieux vaut, de beaucoup,
succomber prisonnier dans sa geôle.
*
Blessure secrète (Oculta herida)
Tout, dans notre vie, n’est pas perdu !
Il reste la lie de la coupe d’amertume
ainsi qu’un vague espoir d’oubli
dans la terre du tombeau !
Et ton parfum dans le jardin en fleurs ;
ton image dans mes yeux, et la pure
cadence de ton accent qui murmure
d’impossibles paroles à mon oreille !
Tout n’est pas perdu dans cette vie !
La blessure n’est pas refermée encore
qu’ouvrit en moi l’inconscience de ta main
et qu’à présent, tandis que, pâle, je me perds,
ombre parmi les ombres du mystère,
vient rouvrir ton souvenir !
*
La dompteuse (La domadora)
Blonde et blanche, comme un printemps,
la Dompteuse entra dans la cage…
La pupille d’un tigre la guette,
la gueule ouverte d’un lion l’attend !
Elle approche, riant de plaisir ;
et comme le danger lui plaît,
elle engouffre sa tête blonde et rêveuse
dans la terrible gueule de la bête !
C’est ainsi que tu entres dans ma vie…
Et comme la Dompteuse qui s’amuse
en jouant avec des panthères et des lions,
tu distrais ton incurable ennui
en jouant à la vie à la mort
avec les fauves de mes passions !
*
L’antre (Cubil)
Mon âme est comme un antre
creusé dans un profond désert de pierres,
où bâille la passion la plus sauvage
et grondent les plus bestiales pulsions !
Il y a des griffes de lions et de panthères,
des pattes de tigres et des dents de chacals…
Quelle triste fin, quelle triste fin attend
celui qui ose en franchir le seuil !
Ne viens pas dans mon antre, fleur de Rêve,
car la sauvagerie de mes passions
fera couler ton sang à flots !
Ta tendresse est un bambin qui, tout sourire,
entre dans une caverne de fauves
et se met à jouer avec les lionceaux !
*
Les roses d’Alexandrie (Rosas de Alejandría)
Ô flamboyant rosier d’Alexandrie,
pourquoi, en ses jours ténébreux,
la neige de mon hiver, blanche et froide,
rêve-t-elle de boire le sang de tes roses ?
Comment fondre mes nuits dans tes jours
et transformer la tombe en couche nuptiale ?
Puisque la foi est morte, pourquoi rêver, mon âme,
à des résurrections miraculeuses ?
Rien ne fut, rien n’est, rien ne sera
plus ridicule, absurde, horrible et triste
que de voir un vieux crapaud, dans son marécage,
mourir d’amour pour une étoile…
Ô misérable cœur humain,
c’est toi le plus absurde, à rêver d’elle !
*
Chryséléphantine (Crisoelefantina)
En ce mélange d’or et de cire
qui donne des nuances de rêve à ta plastique,
l’or, en cinq tons, resplendit,
spiritualisant ta blancheur !
L’or rouge de tes cheveux,
turban royal sur ton front pur.
L’or ardent qui domine tes sourcils
et fulgure sur tes cils timides…
L’or tiède comme un duvet d’oiseau
qui scintille, quand tu lèves le bras,
sous ton aisselle de soie dormante…
Mais il n’est plumet ni rien de plus suave
que l’or de la mousse obombrant
les vallées de la source de vie !
NdT. Les « cinq tons » de la première strophe semblent en fin de compte se réduire à quatre, ou bien je ne sais plus compter…
*
Morphine (Morfina)
Avec ta beauté langoureuse et féline,
ta voix de miel et ton rire d’argent,
pour moi tu fus comme la morphine,
qui endort la douleur, mais nous tue !
Ton parfum s’est envolé mais est restée ton épine
et le cœur saigne encore, rose écarlate !
Quand la torpeur de l’ivresse prend fin,
notre vie est plus grise et plus ingrate qu’avant !
Tout ce qui demeurait en moi de noble et pur
s’est dissipé sous ton sortilège !
Toute chose respire ton poison !
Tu souhaitas même effacer de mon cœur
cette humilité, si dorée parce que j’étais bon,
et cet orgueil, si blanc parce que j’étais triste !
*
Dans le désert (En el desierto)
NdT. Le premier poème du même titre, supra, ouvre le recueil, et celui-ci le clôt.
Dans l’immense aridité de ma vie,
à l’intérieur d’une pyramide d’iambes,
ton amour est une momie enterrée
dans les sables gris d’un désert,
où parfois, en lentes caravanes,
sur leurs mélancoliques chameaux
passent en chantant sous un soleil de plomb
ces nomades tristes, mes souvenirs !
*
Le livre bleu
(El libro azul, 1933)
.
Lever de soleil en bleu (Amanecer de azul)
La cloche de l’aube, la cloche
joyeuse, cristalline et bruyante,
qui donne au rose et bleu du matin
une sonorité de volière,
appelle à la première messe…
Et la chanson qu’elle égrène, l’hirondelle
s’en fait l’écho parmi les plantes grimpantes,
parant ta fenêtre de clochettes !
Tu ouvres les yeux et un éclat d’aurore
dore le pauvre mobilier de notre pièce…
Ébloui par ton regard, j’aime
prier, le cœur à genoux :
« Le soleil se lève pour tous dans les cieux…
Mais c’est pour mon âme que le jour dans tes yeux se lève ! »
*
Mirage bleu (Espejismo azul)
Sans ton regard mon âme est comme
une coupe d’or chimérique, vide,
où seul le silence de la lune
verse, la nuit, sa mélancolie.
Entre tes lèvres, comme en un berceau,
l’enfant amour, dans ses rêves, souriait…
Son sourire était toute ma fortune,
et toute ma fortune fut un jour perdue !
Ta main me guidait sur le chemin
et je l’ai perdue aussi… Sans direction,
aujourd’hui, tremblant, je vais comme un enfant
qui s’est égaré dans la nuit.
Vivre, ma bien-aimée ? À quoi bon la vie
sans le mensonge bleu de ta tendresse ?
*
Parfum de violette (Perfume de violeta)
La sainte austérité de ma retraite
fut parfumée par toi, romantique et discrète,
de ce vague parfum de violette
avec lequel tes soupirs endorment la brise.
Dans nos veillées, je te regarde près de moi
en une douceur recueillie,
illuminant mes rêves de poète
avec tes yeux profonds de saphir !
La plèbe en tumulte a mis l’ordre à bas,
princesse de Lamballe de ma tristesse,
pour t’immoler dans ses jeux sanglants !
Et sur la pique bestiale de la canaille
s’est vidée de son sang la pâleur de ta tête
lunaire et pure comme un marbre grec !
*
Amour nocturne (Amor nocturno)
Tes rêves aiment, pour orner
ton vivant albâtre d’une pompe royale,
le diadème brillant des étoiles
et l’hermine scintillante de la lune.
Pour veiller le sommeil de ton page,
sur le lit que baisent tes insomnies,
il te plaît que la Nuit tire comme des rideaux
ses velours obscurs.
Tu aimes la Nuit, car elle est aveugle et muette,
car sa main frissonnante dénude
ton esprit de toutes ses pudeurs rougissantes ;
et son ombre est nécessaire à ton âme torve
pour vider de sang tes amours
avec ta bouche vorace de vampiresse.
*
Clair-obscur (Claroscuro)
Toi, dans la frivolité de ta joie,
moi, dans la désolation de ma tristesse…
La Nature nous a faits différents,
et différente aussi notre route…
Ta vie est toute lumière, la mienne est ombre…
Où finit la lumière, l’ombre commence…
Je vais, ivre de tristesse ;
tu vas, ivre de joie !
Mais rien n’est fixe dans la Nature !
Avec le temps tout change !
Nous changerons aussi, c’est certain…
Et peut-être qu’en nous revoyant un jour,
tu me diras : « Où est passée ta tristesse ? »
Et je te dirai : « Où est passée ta joie ? »
*
Dans mon calvaire (En mi calvario)
Dans cette Semaine Sainte que fut ma vie,
sous l’éternelle malédiction du ciel,
crucifié sur le plus noir oubli,
seule ta lèvre a pu me consoler ;
toi seule fut fidèle à ma douleur…
Les larmes de mon chagrin
et même le sang de ma poitrine blessée,
seul ton mouchoir apitoyé les ont séchés.
Et en voyant l’angoisse muette de ma peine,
ton regard romantique et sombre
évoque par ses pleurs solitaires
les yeux tristes de Madeleine
voyant, tournées vers eux dans l’agonie,
les pupilles du Christ sur le Calvaire !
*
Dans le marécage (En el pantano)
Je me noie dans la fange, Seigneur !… Que de vilenies !
La lumière pollue et l’air lui-même salit !
(Sur l’eau stagnante pourrit ma barque
et les corbeaux se repaissent de ma mélancolie !)
Entre tant et tant de mesquineries
présentes, comme le cœur devient imbu de soi,
remémorant le grondement de l’avalanche
et les éclairs de ses vieilles tempêtes !
Il n’y a point de salut ! Il n’y a point de salut ! C’est en vain
que mon orgueil se débat dans la fange !
Et je me vois même de la fange dans le cœur !
Je suis un lion blessé dans un marécage,
Où, noire, m’enveloppe une nuée de corbeaux
qui me dévorent vivant !
*
Notre-Dame de la mer (Le livre du retour)
(Nuestra Señora del mar [El libro del regreso], posthume)
.
Les mouettes (Gaviotas)
En regardant les mouettes
qui se perdent sur la mer,
je pense à mon pays et je voudrais
avoir des ailes pour voler !
Paix de midi dans le ciel,
paix marine de cristal…
Les mouettes blanches
qui passent dans tant de clarté
sont des mouchoirs fugaces
accompagnant notre partance…
*
Nuage (Nube)
Un nuage errant
se voit au loin ; il flotte
dans le rêve bleu du ciel
sur le rêve bleu de la mer.
La mélancolie a
la triste fragilité
d’un rêve aveugle qui vole
sans savoir où il va…
Amours, bonheurs, gloires,
tout dans ma vie fut comme
ce nuage errant et blanc
qui passe lentement
dans le bleu du ciel
et sur le bleu de la mer.
*
Ce que disent les vagues (Lo que dicen las olas)
Les vagues de la mer chantent
une berceuse à mes espérances :
« Ce que tu laissas dans un port,
tu le retrouveras dans un autre !
Rendors-toi, ferme les yeux pour rêver :
ce que la vie ne t’a pas donné,
le Rêve te le donnera ! »
Cancionero grenadin : Poésie de Francisco Villaespesa 2
Poursuivons notre voyage poétique avec le poète andalou Francisco Villaespesa, après une première série de traductions ici. Les textes qui suivent sont un choix tiré de trois courts recueils posthumes, dont les écrits datent de 1928 : Elegías de lo que no vuelve (Les élégies de ce qui ne revient pas), Las ermitas de Cόrdoba (Les ermitages de Cordoue) et Cancionero granadino (Cancionero grenadin).
Un mot sur la traduction du titre : nous avons laissé le mot espagnol « cancionero » dans le français, car le terme « chansonnier » peut certes désigner un recueil de chansons, ce qui est précisément le sens de cancionero, mais s’applique surtout de nos jours à un artiste de scène, auteur et interprète de sketchs et de chansons, et nous goûtions peu une telle association d’idées. Nous nous sentons légitimés dans ce choix par l’usage en français de l’hispanisme « romancero », qui désigne un recueil de vieilles romances (ou plutôt vieux romances), comme dans le Romancero gitan (en français) de García Lorca. Quant à l’adjectif « grenadin », il se rapporte à la ville de Grenade : le recueil est dans la veine andalouse, et même arabo-andalouse, chère à ce grand poète espagnol.

*
Les élégies de ce qui ne revient pas
(Elegías de lo que no vuelve)
.
Remembrances (Remembranzas)
Tes cheveux de jais
doivent être blancs à présent ;
tes yeux doivent être caves,
et tes joues pâles ;
tes mains qui sur le rouet
filaient des voiles nuptiaux
à présent tissent maladroitement
les ombres de ton suaire.
Ton corps est solitaire,
solitaire ton âme,
plus solitaire encore si comme la mienne
elle est en mauvaise compagnie !
En voyant ta vie perdue,
tu soupires, accablée, en larmes :
« À quoi bon ce corps,
à quoi bon cette âme ? »
*
Le facteur (El cartero)
Le facteur de mon quartier
me voyait à mon balcon
trembler d’impatience
dans l’attente de tes lettres…
Ces lettres qui étaient
comme des miroirs de ton âme !
Je tremblais en les recevant,
en tremblant j’en ouvrais l’enveloppe,
et tremblant je les lisais,
et tremblant je les baisais,
car les tendresses écrites
valent mieux que celles parlées.
Parce que les écrits restent
mais les paroles, elles,
le moindre vent qui passe
les emporte à jamais !
*
Fiels (Hieles)
Hélas, Seigneur, quelle amertume !
Quelle amertume, Seigneur !
Amères sont mes lèvres,
amère ma voix,
amères mes oreilles,
amers mes yeux,
car c’est une source de fiels
éternels que mon cœur !
Il goûte seulement, parfois,
entre tant d’amertume,
comme une goutte de miel
le souvenir de ton amour…
Et cette douceur impossible
décuple mon chagrin !
*
Solitude (Soledad)
Nombreuses sont celles qui m’ont juré l’amour ;
elles l’ont juré, peut-être,
les unes par compassion,
les autres par vanité ;
et toutes, toutes seulement
pour le plaisir de jurer !
Et dans ma vie elles sont passées
comme les nuages au-dessus de la mer !
Seule ne m’a rien juré
et reste toujours avec moi
cette vierge aveugle et muette
qui s’appelle Solitude !
*
Alors (Entonces)
Quand nous aurons les cheveux blancs,
toi et moi nous retrouverons ;
l’amour prisonnier sera libre
et ce qui n’a pas été, sera !
Et, un soir, assis
à la fenêtre, peut-être
verrons-nous derrière les carreaux
tomber la neige, si blanche.
« Voilà le printemps ! »,
te dirai-je, d’une voix chevrotante.
« Voilà les amandiers
qui fleurissent à nouveau ! »
Oh, rêve de printemps
rêvé au milieu de la vieillesse !
Je sais que nous serons réunis
et que ce qui n’a pas été, sera !
*
La dernière hirondelle (La última golondrina)
J’ai demandé à l’hirondelle,
un matin d’avril,
d’aller, t’effleurant de ses ailes,
te dire que sans toi,
sans la chaleur de tes baisers,
il ne m’est plus possible de vivre :
« Hirondelle, hirondelle,
qu’a-t-elle répondu ? dis-moi… »
« Ce qu’elle m’a répondu,
il ne faut pas que tu l’entendes…
Si dure fut sa réponse,
je la trouvai si dédaigneuse,
que, tout comme tu pleures pour elle,
moi je pleure pour toi ! »
Et l’hirondelle du mois d’avril
s’en fut pour toujours…
Tout ce à quoi j’aspirais
fut perdu de la même manière !
*
Élégie d’hiver (Elegía invernal)
Douleur de vivre mourant,
douleur de mourir en vie ;
de sentir que chaque heure
qui sonne au beffroi
est un nouveau coup de hache
faisant gémir le vieux tronc !
Douleur de vivre mourant
et de sentir sa propre mort !
Bûcheron du temps, quand
jetteras-tu à terre, enfin,
cet arbre qui pourrit
de la tête aux racines ?
Il neige… Il fait froid…
Tout est vague et gris…
Sous tant et tant de neige,
un nouveau printemps peut-il fleurir ?
*
Les ermitages de Cordoue : Journal d’un ermite
(Las ermitas de Cόrdoba. Diario de un ermitaño)
.
Bulle de savon (Pompa de jabόn)
La bulle de savon qui éclate
sur les ailes de la brise,
si fugace, a pourtant duré
plus longtemps que notre bonheur…
Elle est née à la lumière d’un éclair
et sa clarté brillait encore
quand n’était plus qu’une larme
ce qui commença par un sourire !
*
De l’expérience (La experiencia)
Il faut avoir de l’expérience,
disent les gens sensés,
car sans expérience rien
ne peut s’obtenir en ce monde !
Expérience, de tant
de douleurs que tu m’as données
je n’ai appris qu’une chose,
c’est que tu ne sers à rien !
*
Le temps (El tiempo)
Le temps passe à notre côté
et nous restons…
Et c’est le temps qui reste,
nous qui passons !
Nous passons parmi les ombres
du temps, sans laisser de traces…
Perdus parmi les ombres,
Seigneur : où allons-nous ?
*
Parfum qui passe (Perfume que pasa)
L’espoir est seulement
une joie qui s’approche…
Quand la joie a passé,
elle ne laisse qu’un parfum :
ce parfum de larmes
que l’homme appelle tristesse !
*
Le chameau noir (El camello negro)
Âme, détache-toi sans attendre
de tout ce qui t’entoure
et tiens prêt ton sac
pour le dernier voyage.
La Mort est un chameau noir
qui, lorsqu’on y pense le moins,
vient s’agenouiller à notre porte
pour le voyage éternel !
*
La vérité (La verdad)
Mensonge ce que nous rêvons,
mensonge ce que nous voyons,
et l’homme, parmi ces mensonges,
poursuit la Vérité sans trêve,
sans savoir que la Vérité
elle aussi est un vain rêve.
*
Dans la vie (En la vida)
Je parle et personne ne me comprend ;
on me parle et je ne comprends rien…
Suis-je mort parmi les vivants
ou bien vivant parmi les morts ?
*
Fantômes (Fantasmas)
Des combats de la vie
nous avons fait retraite…
Tu es comme une ombre
et je suis comme un fantôme
qui pour fuir la vie
vont à la recherche de leurs âmes !
*
Espérances (Esperanzas)
De tous les maux le temps
est le meilleur baume,
non qu’il guérisse, mais il fait place
à la guérison.
Corps et âme, c’est tout un ;
ils sont égaux en tout :
l’âme est un corps qui souffre,
le corps une âme en peine.
*
L’aimée jamais venue (La amada que nunca vino)
Il n’y a rien de sûr en ce monde,
rien ne commence ni ne finit…
Le mensonge et la vérité
sont un même mensonge…
Tous regardent la Mort
comme un squelette armé d’une faux…
J’en rêve comme de la bien-aimée
qu’en cette vie je n’ai jamais rencontrée !
*
Fumée et vent (Humo y viento)
Ne te vante pas de ta fermeté,
car tout est fragile en ce monde !
Du lendemain nul ne peut être sûr,
et seul un fou se fie
au vent et à la fumée !
*
Nébuleuse (Nebulosa)
L’homme vit dans les apparences
et dans les apparences il meurt ;
personne ne sait ce que cache
le voile qui nous enveloppe !
Rien, rien en ce monde
n’a de commencement ni de fin,
car la mort donne la vie
et la vie donne la mort !
*
À l’heure de la traversée (En la hora del tránsito)
L’espoir est un de ces breuvages
avec lesquels endort
la pitié des bourreaux
ceux qu’ils vont mettre à mort…
Je ne maudis la destinée
ni ne renie mon sort :
les blessures qui nous tuent
sont celles qui font le moins souffrir !
*
Ombres (Sombras)
Nous traversons le monde
en quête du bonheur,
et le bonheur c’est notre ombre
qui marche derrière nous !
Cherche-le dans ton cœur
si tu veux le trouver un jour,
car si tu ne l’y trouves point
tu ne le verras pas dans cette vie !
*
L’unique vérité (La única verdad)
« Je cherche la vérité nue ! »,
cries-tu comme un fou,
balayant les ombres
de l’anxiété de tes yeux.
La Vérité ne va pas nue
ni ne traîne un manteau…
C’est un squelette livide
avec une faux sur l’épaule !
*
Semper
Après tant de maux,
j’ai découvert
que ce sont les maux qui, dans la vie,
nous la font aimer davantage !
Tout est douleur en ce monde,
car le plaisir lui-même
cause une douleur plus grande
quand en revient le souvenir.
*
Dans les nuages (En las nubes)
Tourne ton regard vers les fleurs ;
laisse en paix les étoiles
parce que ceux qui regardent le ciel
butent contre la moindre chose…
et qu’il est dans la vie des faux pas
qui coûtent plus que la vie !
*
La prison (La cárcel)
Nous naissons en pleurant,
et c’est parce que nous devinons
que cette vie est une prison
où nous serons enfermés…
Que laissons-nous derrière nous,
que cela nous cause tant de peine ?
D’où venons-nous ? Quel crime
devons-nous expier ?
En entrant dans la vie
ainsi qu’une condamnée,
sur le seuil de sa prison
l’âme se met à pleurer.
*
Cancionero grenadin
(Cancionero granadino)
.
NdT. Le recueil évoque, sous leurs noms usuels, différents sites de Grenade et de l’Alhambra : la fontaine du noisetier, la cour des myrtes, la cour aux lions, le belvédère de Lindaraja, les Tours vermeilles… Boabdil est le dernier roi maure de Grenade, et Morayma son épouse.
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La cour des myrtes (Patio de los arrayanes)
Les myrtes diffusent
un aigre parfum de mort.
Les arches se courbent comme
priant à genoux…
Un poignard enfoncé dans la poitrine,
sur les eaux du bassin flotte le cadavre
d’une sultane… Dans le ciel
le crépuscule pleure du sang.
*
La fontaine du noisetier (La fuente del avellano)
Fontaine cristalline !
Je ne sais ce qu’il y a dans ton eau
pour que celui qui s’en désaltère
devienne malade d’amour à jamais ;
d’un amour qu’augmente l’absence
et que le temps fuyant accroît.
Las ! comment t’oublier,
claire et fraîche fontaine,
si j’ai bu la lumière de ton eau
dans la coupe de ses mains !
*
Nocturne de l’Alhambra (Nocturno de la Alhambra)
Dans la nuit de Grenade,
notre corps et notre âme
semblent se confondre
avec les étoiles lointaines…
La musique des fontaines
m’endort ; les parfums
des fleurs me tuent ;
et la lune me couvre de son linceul.
*
Les rossignols de l’Alhambra (Los ruiseñores de la Alhambra)
I
Rossignols de l’Alhambra,
vous ne gazouillez pas en espagnol…
Seul un Arabe peut goûter
le miel de vos chants :
cette musique qui fait
pâlir les astres
et ravit en extase
les feuilles des peupliers !
II
Rossignols de l’Alhambra,
dans quelle langue céleste
gazouillez-vous, quand pour vous écouter
la brise suspend son vol
et les étoiles elles-mêmes
descendent dans les fontaines ?
Rossignols, quand je ne serai plus,
afin que vous berciez ma mort,
que l’on m’emporte à l’Alhambra
et qu’on m’enterre dans ses jardins…
Dans le jardin le plus caché,
où pleure une source,
où s’effeuille un rosier blanc
et prient quatre cyprès !
*
La cour aux lions (El patio de los leones)
Avec toutes les merveilles
du ciel et de la terre,
les yeux noirs de Laïla
créèrent ce Paradis…
Telle est, Laïla, ta beauté
que les lions de pierre
depuis plus de sept cents ans
pleurent ton absence.
*
Le cyprès de la sultane (El ciprés de la sultana)
Ils traversèrent les jardins,
comme des ombres, en tapinois,
pâlissant et tremblant
au moindre souffle d’air…
Dans l’ombre ils s’embrassèrent,
et l’ombre d’une alfange
d’un coup décapita
les ombres des amants !
*
Le jardin de la reine (El jardín de la reina)
Même au Paradis
on ne trouve un tel jardin !
Sous la lune tu es d’argent,
tu es d’or et de pourpre au soleil !
Tandis que j’embrassais Djanana,
le sultan nous surprit…
Béni soit ce baiser
qui me voue à la mort !
*
Belvédère de Lindaraja (Mirador de Lindaraja)
Un fragment de Paradis
descendu sur la terre !
Coquillage d’arc-en-ciel, pour
te garder comme une perle !
La lèvre de baisers humide,
je partis pour la guerre…
Et ton ombre depuis des siècles
derrière le moucharabieh m’attend.
*
Les œillets de Grenade (Claveles granadinos)
Où Laïla blessée tomba,
des œillets rouges ont poussé ;
c’est pour cela qu’ils sentent l’ambre et le sang
et la peau bronzée ;
et que leur couleur nous fascine
et que leur parfum rend fou !
Dans tes œillets, Grenade,
fleurissent amour et jalousie !
*
L’adieu de Boabdil (El adios de Boabdil)
Du haut d’un raidillon,
en direction des Alpujarras,
Boabdil regarda
Grenade pour la dernière fois.
Pleure, Boabdil, pleure du sang
jusqu’à la dernière goutte,
car perdre Grenade est pire
que perdre le Paradis !
*
La chanson du Maure aveugle (La canciόn del moro ciego)
I
Au pied des Tours vermeilles
chantait un Maure aveugle :
« Grenade de mon âme,
du monde entier sultane,
bien qu’ils t’aient donné le baptême,
tu ne seras jamais chrétienne
tant que brillera dans ton ciel
la demi-lune d’argent ! »
II
Recroquevillé contre la porte
d’une mosquée africaine,
au triste son de la guzla
l’aveugle maure chantait :
« Depuis que je vous ai perdues,
hautes tours de l’Alhambra,
j’ai tant versé de larmes
qu’elles m’ont rendu aveugle !
Que ferais-je de mes yeux
si je ne dois plus revoir Grenade ? »
*
Le trésor (El tesoro)
On dit que ma maison renferme
un trésor des Maures…
Enterré au pied d’un oranger,
un soir d’automne
je le trouvai ; j’en fis des vers
et le cache dans mon cœur…
Tous les vers que je donne
proviennent de ce trésor !
*
Morayma (Moraima)
Dans la vallée où je suis né
est enterrée Morayma…
À la recherche de sa sépulture
des Maures sont venus d’Afrique !
Ils creusèrent de tous côtés
sans rien trouver !
Personne n’a découvert sa tombe
car sa tombe est dans mon âme !
*
Au jardin (En el jardín)
Jasmins, chèvrefeuilles,
platanes… Tandis que, joyeusement,
ma sœur et mes cousines arrosent
les pots d’œillets,
moi, assis dans le kiosque
au bord de la fontaine,
je regarde comme un somnambule
s’éteindre et s’allumer,
entre les algues, rouges
et dorées, les flammes des poissons…
*


