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La halte des bohémiens : Poésie de Francisco Villaespesa VI

Nouvelles traductions d’œuvres du poète Francisco Villaespesa, avec des textes tirés à présent de trois recueils : La halte des bohémiens (1900), Le belvédère de Lindaraxa (1908), dont le titre est fourni par un toponyme de l’Alhambra de Grenade, et Andalousie (1910).

Pour la précédente entrée de cette série de traductions, voyez « Tambourins sévillans » ici.

*

La halte des bohémiens
(El alto de los bohemios, 1900)

.

Prélude intérieur (Preludio interior)

Je vivais dans un éden de chimériques amours
quand, par son langage éloquent et tentateur,
enroulé sur l’arbre, le serpent m’incita
à mordre dans la pomme de la connaissance.

Je fus esclave de la terre. Son harmonie légère
offrit une source impure à mes chants lascifs,
et dans les sillons stériles je gaspillai les semences
de ce qui fleurissait en moi.

Je fuirai seul au désert. Je vivrai dans ma caverne,
aux pieds de mon âme, l’éternelle tourmentée ;
tandis qu’elle, docile, oubliera ma noire histoire,

en un livre j’enfermerai les souvenirs dispersés,
et plutôt que d’accorder ma vie au rythme de mes vers,
j’ajusterai mes vers au rythme de ma vie.

*

La halte des bohémiens (El alto de los bohemios)

La lampe répand son éclat ténu ;
agile et nerveuse, ta main pâle
éveille sur les touches du vieux piano
une chanson de lointaines amours.

Un hymne d’hirondelles salue l’aurore,
et les préludes s’élèvent de la sérénade ;
des feuilles mortes s’envolent, une fontaine verse,
monotone et vacillante, des larmes d’argent.

Les clochettes tintinnabulent, les lévriers aboient ;
à la fête joyeuse convie la cloche ;
parmi grelots et tambours de basque
s’approchent les musiques d’une caravane…

Bohémiens farouches, rois en haillons
qui traversez du monde les vastes confins,
toujours pensifs et tristes, les yeux cernés,
sanglotant des amours sur vos vieux violons…

Arrêtez-vous un instant sous ma fenêtre
et par vos chants apaisez mon amertume,
car je veux te montrer ma main, ô gitane,
pour que tu me dises la bonne aventure !

Adieu pour toujours, visages émaciés,
barbes hirsutes, yeux assassins !…
Votre dernier chant, le vent l’emporte
avec les feuilles mortes sur les chemins !

Pâle bohémienne, errante devineresse,
qui en ce jour gémis des amours sous ma fenêtre…
Dis-moi, écho léger, fugace tourterelle :
sous quels balcons gémiras-tu demain ?…

Où vas-tu, inquiète et habile joueuse
d’une harpe qui vibre dolente derrière ma grille ?…
Quelque chose en mon âme soupire et pleure
et s’éloigne avec l’écho de ta voix !

Cheveux d’or, visage vacillant,
lèvres maladives, grands yeux clairs
que mon espoir un instant contempla,
le long de quels chemins vous verrai-je à nouveau ?…

La musique errante s’en va lentement
comme la rumeur d’une sérénade,
et l’on n’entend plus que la voix de la fontaine
mourant en un fil de scintillant argent.

*

L’ombre des mains (La sombra de las manos)

Ô maladives mains ducales,
odorantes mains blanches…

Quelle peine me donne vous regarder,
immobiles et croisées,
entre les jasmins fanés
couvrant le noir cercueil !

Main de marbre antique,
main de rêve et nostalgie,
faite de rayons de lune
et de pâleurs de nacre !

Reviens soupirer d’amour
sur le clavier oublié !

Ô charitable main mystique !
Tu fus un baume sur les plaies
des lépreux ; tu peignis
les cheveux emmêlés
des pâles poètes ;
tu caressas la barbe
fleurie des apôtres
et des vieux patriarches ;
et dans les fêtes de la chair,
comme un lys, diaphane,
tu fus entre les bras par un baiser
exténuée de plaisir…

Ô mains repenties !…
Ô mains tourmentées !…

En vous ont flambé
les charbons de la Grâce.
Sur vos doigts de neige
l’émeraude rêva d’amour,
les diamants fulgurèrent
comme des larmes étincelantes
et les rubis entrouvrirent
leurs pupilles écarlates.

Près de la couche nuptiale, fleurie,
dans une nuit d’épithalame,
en tremblant vous dénouâtes
les sandales d’une vierge.

Vous allumâtes dans le temple
les encensoirs d’argent ;
et au pied de l’autel, immobiles,
vous vous élevâtes, croisées,
comme une poignée de lys
adressant une prière.

Ô main exsangue, endormie
parmi les fleurs funèbres !…

Les splendides robes de soie,
attendant ta venue,
vieillissent parmi les ombres
de l’alcôve solitaire…

Au rouet d’argent où
tu filais des songes dorés,
à présent, mélancoliques, tissent
leurs tristesses les araignées.

Ouvert, le piano t’attend ;
et ses touches poussiéreuses
gardent encore la marque blême
de tes doigts pâles.

Dans le jardin, les colombes
sont tristes et silencieuses
et gardent la tête cachée
sous leurs ailes blanches…

Sur le tombeau le poète
incline son front pâli ;
et ses pupilles vitreuses
restent ouvertes au fond du cercueil,
espérant ta venue…

Blanches ombres, blanches ombres
de ces mains si blanches
qui sur les chemins fleuris
de ma jeunesse luxuriante
effeuillèrent l’impollue
marguerite de mon âme !…
Pourquoi pressez-vous dans la nuit
ma gorge ainsi qu’un garrot ?

Blanches mains !… Lys
par mes mains effeuillés…
Pourquoi vos ongles fins
s’enfoncent-ils dans mon cœur ?
Ô maladives mains ducales,
odorantes mains blanches !…

Quelle peine me donne vous regarder,
immobiles et croisées,
entre les jasmins fanés
couvrant le noir cercueil !

*

Le jardin des baisers (El jardín de los besos)

Nous ne marchons plus dans le jardin sombre
le long de l’étroite allée solitaire…

Le cruel vampire de l’automne s’abreuve
du sang des roses effeuillées ;
au fond du parc, cascadant
comme une caresse d’ailes subtiles,
l’écho mourant de tes baisers
chante nos impossibles amours.

Et si dolente est la chanson, que l’air
tremble, craintif, entre les branches fanées ;
les chouettes, ces yeux de la nuit,
cachent leur tête sous leur aile,
et la lune, jaune et tremblante,
glisse dans l’azur comme une larme.

Ô tes joyeux baisers !… Ils ont ri
dans la solitaire alcôve nuptiale,
sous les augustes voûtes du temple
et sur les sanglants champs de bataille.

Ô tes charitables baisers !… Ils se sont posés
sur le sein de tous les malheurs,
sur les lèvres de toutes les blessures
et sur le front de toutes les nostalgies.

Ô la divine musique harmonieuse
de tes baisers !… Elle roucoule entre les branches
des citronniers en fleur ; dans la fontaine elle jette
son panache de fraîches euphories ;
comme un essaim de rires elle bat des ailes
sur le rosier égayant ta fenêtre ;
elle dort dans l’archet du violon ; elle soupire
dans l’errante et nocturne sérénade,
et sur les blancs rideaux de mon lit
elle glisse, paresseuse et lente,
comme une rumeur de dentelles qui s’éloigne
et se dissipe sur les tapis du salon…

La lune meurt dans l’azur… La brise
s’endort trémulante parmi les branches ;
seuls troublent le silence funèbre
de l’obscure avenue solitaire
les tremblements de la mousse, où palpite
le cœur mystérieux de l’eau.

*

Tarentelle (Tarantela)

Aux timides caresses
d’une main fine et pâle,
d’une main moribonde, paraissant celle du Christ
détachée de la croix,
sur les touches de l’harmonium se sont réveillées, sanglotantes,
les cadences oubliées de la vieille tarentelle.

Alors, au rythme de l’ancienne mélodie,
de leurs lugubres toiles sont descendues les araignées,
et dans les hauts clochers, au crépuscule ont psalmodié
de leurs bronzes sépulcraux les cloches fatidiques.

Les araignées sont amies des ruines. La fatigue
se reflète dans le regard de leurs yeux languides ;
et de leur pas indolent, tristement elles reproduisent
la marche de l’errante caravane
qui rêvant aux fraîches citernes
traverse lente et fatiguée les étendues solitaires.

Ô poètes, tisserands silencieux,
mélancoliques araignées,
que dans les filets de vos vers se mêlent prisonniers
tous les rêves traversant l’azur de vos âmes !

Chantez le mobile, l’errant,
ce qui passe fugacement !…

Les joues qui rougirent
quand se croisèrent les regards,
les yeux qu’en passant nous vîmes
briller derrière une fenêtre !…

Vibrations fugitives, mélodies passagères
de chants et de baisers, de musiques lointaines,
qui au détour d’un chemin se perdirent à jamais
parmi l’écho des fontaines et le murmure des branches…
Où sont allées vos notes ? Sous quel balcon fleuri
entonnez-vous à présent, bohémiens, votre vagabonde sérénade ?

Triste chanson qui par une nuit
de lune, gémissant placidement,
retint mon pas erratique
devant une grille entrouverte…
Reviens troubler le repos
des rues solitaires !

Rouges violons des tziganes,
qui évoquiez mes nostalgies
en ce soir joyeux
de souvenirs et d’espérances…
Revenez gémir des amours
sous ma fenêtre !
Ô voix miséricordieuse, voix clignotante,
voix de cristal et de larmes !…
Pourquoi tes rires n’égayent-ils point
le silence de mon âme ?

La blanche main du Christ disparaît dans l’ombre ;
l’harmonium gémit et se tait ;
et parmi l’or du crépuscule une pâle bohémienne
en chantant et dansant passe sous mon balcon
et se perd, en même temps que le sanglot lyrique des violons,
le long du chemin que parfument les acacias !

Il y a dans l’air une sonore efflorescence de colombes ;
et, au battement argentin des cloches,
sur les blancs rideaux de mon lit solitaire
– doux nid que défit la fureur de la bourrasque –
dans leurs filets d’or tissent, tremblantes, les araignées
un poème de caresses et d’éphémères amours.

*

Le belvédère de Lindaraxa
(El mirador de Lindaraxa, 1908)

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Le belvédère de Lindaraxa se trouve à l’Alhambra de Grenade. Le recueil fait donc fond, en partie, sur l’inspiration arabo-andalouse chère à Villaespesa, que nos traductions ont soulignée. Le document ci-joint, tiré de la préface aux œuvres poétiques complètes du poète par Federico Mendizábal aux éditions Aguilar (1954), est intéressant de ce point de vue. La légende de la photographie indique : « Francisco Villaespesa aux côtés du ‘calife’ (jalifa) Muley Hassan lors de la cérémonie d’inauguration d’une stèle à la mémoire d’Alhamar, fondateur de l’Alhambra, stèle sur laquelle l’inspiration de l’illustre poète a inscrit l’une de ses plus belles pages. » (Le jalifa était un haut responsable du protectorat espagnol du Maroc, exerçant son autorité par délégation du Sultan et avec le haut-commissaire espagnol.)

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Kassidahs (Kasidas)

I

Je suis comme un rêve qui vient d’Orient
sur un dromadaire chargé d’aromates et de perles d’Oman.
Le soleil d’Arabie a bruni mon front large
et je chemine ébloui de magnificence et de lumière.

Ô vierge brune ! sous le lin fragile
de la tente nomade, je t’ai vue mourir de passion entre mes bras !…
Les grelots tintinnabulants d’une caravane passaient,
les astres scintillaient, et l’on entendait au loin le lion rugir.

Mon chant ressemble à la chanson dolente
qu’entonnent les Bédouins à dos de chameau,
cherchant une source parmi les sables :
elle est toute sensualité, sang, amour et jalousie, et fatalité.

Les chacals ont vu mon ombre sous la lune,
lance à la main et mon blanc burnous flottant au vent,
voler au combat à travers les dunes,
mon noir coursier au galop, la crinière ébouriffée.

Tandis que sous la lune s’ouvre le nard et chante la fraîche fontaine,
sultane, je viens, sourd d’harmonies, aveugle de lumière,
rythmer avec toi mes rêves d’Orient
sur les jets d’eau et les myrtes d’un patio andalou.

J’apporte sur les bosses de mes dromadaires
des joyaux fabuleux : tous les trésors du ciel et de la mer.
Mes vers dorés sont comme des encensoirs
qui brûlent leur myrrhe, leur encens et leur ambre au pied de ton autel.

Je suis de cette tribu de nobles guerriers
dont les alfanges sèment la terreur dans la bataille acharnée
mais qui, s’ils se voient prisonniers d’une paire d’yeux,
pâles et tristes meurent d’amour.

II

La fortune ? Que d’autres érigent sur le sable
des palais que le vent ou le temps emportera !
J’ai répandu prodigue l’or à pleines mains.
Mon affection donne tout, sans savoir ce qu’elle donne.

C’est un palmier dressé sur les chemins arides,
offrant l’ombre de sa fécondité ;
son fruit assouvit la faim du voyageur,
son tronc est un refuge contre la tempête.

La rumeur des nids fait vibrer sa frondaison,
sous son ombre les chameaux font la sieste ;
et quand la foudre le touche, ses gémissements tragiques
rythment les formidables strophes d’un chant.

Un soir, l’ont vu, grinçant, échevelé,
les lentes caravanes qui vont jusqu’à Damas
lutter dans un nuage de sable calciné,
jusqu’à étouffer entre ses bras la voix de la tempête.

Parfois, dans la brise il aspire les effluves
d’un autre palmier dressé dans une autre solitude,
alors l’amour bourdonne sur sa chevelure blonde
et frémit de volupté !

*

La tristesse du soleil (La tristeza del sol)

II

L’ardeur d’un rouge soleil d’été
dessèche mes jardins d’Orient.
Le jet d’eau des fontaines reste muet, de soif,
et les rosiers, de soif, perdent leurs feuilles.

Même le rossignol dont les chansons
parfumaient de rêve mes veilles,
hier je l’ai trouvé mort, couvert de fourmis,
entre les herbes noires et calcinées.

Pas un seul écho errant de voix n’égaye
la torpeur infinie du paysage…
Tout meurt et, en même temps, tout s’oublie…

Seule l’ombre d’une araignée noire
file parmi le squelette des ramures
l’ennui fatigant de la vie.

XI

Sous le soleil boitant éteinte,
un œil bandé, l’oreille languide,
autour de la noria qui geint
tourne lentement la vieille jument.

Les ferrures disjointes grincent,
ses sombres naseaux fument,
et sur les sanglantes blessures du harnais
bourdonne un essaim de mouches voraces.

Parfois elle renifle, dans l’air immobile,
une lointaine odeur d’avoine
fraîchement coupée… Elle s’arrête un instant.

Son ventre squalide frissonne dans les sangles,
elle agite sa queue flasque, hennit,
et se remet à tourner lentement.

*

Les jardins tragiques (Los jardines trágicos)

I

Vieux jardin, ton atmosphère est attristée par un mystère
inexorable comme la tristesse de la vie.
Tu ressembles, dans le crépuscule, à un vieux cimetière
où résonne encore un ultime adieu.

La lumière de ta beauté fatale nous domine…
Tout, en toi, est oubli… Et le cœur se sent
feuille morte sur l’arbre, rosier le long du mur
et goutte d’eau de ta mauresque fontaine.

Tu es, dans l’enchantement de la lumière d’or et de rose,
comme une vieille musique odorante et chaude
à laquelle chacun donne ses propres paroles.

Et quand s’avance l’énigme noire de la nuit,
celui qui pénètre tes solitudes taciturnes
s’abandonne sur le seuil, tout espoir perdu.

IV

Lente comme le soir, je sens en cette heure
perdre son sang ma vie dans le jardin obscur.
Une lointaine douleur pleure dans ma pupille
et quelque chose fait pâlir mon corps de froid.

Je ne sais quel souvenir me revient à la mémoire.
Pour baiser un songe ma lèvre s’ouvre,
tandis que le pied vagabond tout à coup s’arrête
et l’âme s’envole, errante, ainsi qu’une feuille morte.

Ce fut ici. À cette heure, sous la verte ramure,
nous avions rendez-vous. Je devais être son captif ou son page ;
elle, une sultane du vieil alcazar maure.

Nous nous embrassâmes… Alors mes cheveux se dressent sur ma tête,
comme si je sentais soudain contre mon cou
le coup aigu et froid d’une alfange d’or.

V

Dans le jardin endormi flotte quelque chose d’indéfinissable
et un cri d’agonie en déchire le silence,
comme l’éternel adieu d’un amour impossible…
Une âme pleure d’amour avec la mienne.

Où es-tu, mon âme sœur ? Peut-être qu’à présent
la destinée t’enserre dans l’une de ces formes ailées
qui passent fugaces, sans laisser sur la terre
que l’ombre triste de leurs noirs regards.

Un frisson parcourt ma chair mortelle…
Cœur, dis-moi : qu’espères-tu ? Il me semble entendre
un cœur battre à l’intérieur du mien…

Je me perds dans les labyrinthes du passé,
avec la somnolence de ceux qui aimèrent beaucoup
et ne peuvent plus aimer qu’en souvenir.

XI

Vieux jardin obscur, si triste est ta beauté,
il pèse sur toi une sentence tellement inexorable
qu’elle paraît nous dire : « N’espère pas, car il n’existe
aucun remède à tes maux : ta blessure est incurable.

Tout est inutile. Souffre la loi de ton destin,
La consolation est un mythe et ton espoir est vain…
Aveugle, pourquoi donc t’arrêter en chemin
si bien plus qu’aujourd’hui tu dois demain souffrir ?

Sois inconscient comme une feuille qu’emporte le vent.
Ton pire ennemi est ta propre pensée.
Étouffe tes sentiments de ta propre main

de crainte qu’ils ne viennent dans leurs griffes t’étrangler,
et pense à cela, qu’en toi tu portes, vivants, les vers
qui demain dans la tombe doivent te dévorer. »

*

Les élégies de Grenade (Elegías de Granada)

I

Humaine grandeur :
orgueil, beauté,
pouvoir, sentiments,
tout, tout est du vent,
de la fumée qui passe…

Sur les vieux murs,
en traits sûrs,
un jour ancien
le grava une main
aujourd’hui poussière…

Le savent les fleurs
ainsi que les rossignols ;
le cyprès le sent
et la fontaine le dit :
« Il n’y a de Dieu qu’Allah ! »

C’est en vain que voulut planter
le chrétien sa croix
sur tes tours… Rien…
Grenade est Grenade…
Et le sera toujours !

Le savent les fleurs
ainsi que les rossignols ;
le cyprès le sent
et la fontaine le dit :
« Il n’y a de Dieu qu’Allah ! »

*

Andalousie
(Andalucía, 1910)

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Gloses d’amour et de jalousie (Glosas de amor y de celos)

III

La pureté est comme la neige ;
si la moindre tache y tombe,
personne ne peut l’enlever
car cela ne se lave point.

Et ta pureté est plus pure
que la pureté d’un ange !

Je voudrais être un rayon de soleil
pour entrer par ta fenêtre
te donner un baiser sur le front
sans te briser ni salir !

IV

Ni bonne ni mauvaise… Tu es
la fille des circonstances ;
une girouette de clocher,
prétentieuse et hautaine,
qui tant que dure le vent
tourne, tourne sans s’arrêter !

Aujourd’hui tu tournes comme ça… Dieu sait
comment tu tourneras demain !
Plume qu’on a jetée au vent
et que le vent emporte dans son vol
sans savoir sur quel chemin
il la laissera oubliée…

Aujourd’hui ici, là demain…
C’est ainsi que tu passes ta vie,
passant de main en main
comme de la fausse monnaie !

V

Un pauvre aveugle, un pauvre aveugle
appuyé contre le mur
ou demandant de porte en porte,
c’est ce que je suis à présent, à cause de toi…

Mais bien que je meure de faim
et que la soif me tue,
ne viens pas m’apporter
les miettes que d’autres ont laissées…
Pourquoi voudrais-je de tes champs
si d’autres en ont fauché les blés ?

VI

Goutte après goutte, petit à petit,
l’eau casse les pierres.
Mais moi, j’ai beau le vouloir,
je ne parviens pas à te rendre bonne…
car le poison naît mauvais
et c’est sans le vouloir qu’il empoisonne.

Parmi mes moissons tu as poussé
comme une mauvaise herbe,
et tout ce qui naît près de toi
se dessèche à ton ombre.

VII

Tu rends amer le pain que je mange,
saumâtre l’eau que je bois,
et jusqu’à l’air que je respire,
tu l’empoisonnes de ton souffle.

Tu envenimes ma joie ;
quand je suis content
et veux porter à mes lèvres un verre
de vin mousseux,

comme une mouche, y tombe
au fond ton souvenir,
alors j’écarte le verre de ma lèvre…
et répands le vin au sol !

XI

« Mon âme ! Mon âme ! »
Je ne connais de parole
plus douce ni qui soit
si profanée.

« Mon âme, mon âme ! »,
nous dit toujours l’infamie
quand elle nous tend les bras
pour nous frapper dans le dos.

Ne m’appelle pas ton âme…
Pourquoi me donnes-tu ce nom
puisque tu sais que je te connais
et que je sais que tu n’as point d’âme ?

Si, moi, j’étais ton âme,
de ton corps je m’échapperais,
parce que je ne pourrais habiter
une maison si mal famée.

Ton corps est beau, très beau…
N’est-ce pas pitié
qu’une si jolie maison
ne puisse être habitée !

« Mon âme, mon âme ! »
Je ne connais de parole
plus douce ni qui soit
si profanée.

XIX

Chevelure noire, comme
les ailes de Lucifer,
qui dans l’obscurité brilles
d’être si noire,

et rends son visage plus pâle
et plus brun son teint,
donne-moi une poignée d’ombres
car je veux me faire une corde

pour l’attacher à mon cou
et me pendre avec…
Chevelure noire comme
les ailes de Lucifer !

*

Dits et sentences (Sentencias y decires)

V

N’envie point celui
que le sort élève ;
plus haute est la tour,
plus vite elle doit tomber.

Celui qui possède quelque chose à garder
a des nuits sans sommeil ;
quand il s’endort,
le moindre bruit l’éveille.

Tandis que celui qui n’a rien,
comme il ne se méfie de rien,
il dort la nuit en paix, même quand
sa porte est grande ouverte.

*

Nouveaux chants (Nuevos cantares)

XII

Tu me parles si peu
mais même ce peu de paroles,
je ne peux t’en être reconnaissant
car tes paroles sont fausses !

XVI

Où sont tombées tes larmes
un rosier a poussé,
et celui qui en respire les roses
pleure sans savoir pourquoi.

XXXVI

Sur cent qui traînent une chaîne au bagne,
quatre-vingt-dix-neuf au moins
la traînent sans être coupable
mais à cause d’une femme !

*

Portrait posthume de Francisco Villaespesa par Jesús de Perceval (1947). Source : Museo de Arte de Almería

Tambourins sévillans : Poésie de Francisco Villaespesa V

Dans l’Andalousie poétique de Francisco Villaespesa, voici un choix tiré d’un recueil consacré à Séville, Panderetas sevillanas, dont nous reprenons le titre pour celui du présent billet. Puis suivent un choix de poèmes d’un recueil posthume au Portugal, La quinta de las lágrimas.

Suite de nos traductions “Les nocturnes du Généralife : Poésie de F. Villaespesa IV” ici.

Un jardin sévillan par Manuel García y Rodríguez

*

Tambourins sévillans
(Panderetas sevillanas, 1910)

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Âme sévillane (Alma sevillana)

Plus que le pittoresque de ton habit
et les roses qui saignent sur ta chevelure,
emperlant ses ténèbres de leur rosée,
j’aime ton âme suave de velours,

harmonieuse et légère comme ton fleuve,
claire et transparente comme ton ciel,
et qui resplendit dans les lumineux soirs d’été
avec la grâce dorée d’une asphodèle.

J’ai appris à te connaître et à aimer ton nom,
à la fois comme artiste et comme homme,
sur les lèvres parfumées d’une Andalouse

– de tous mes naufrages le havre sûr –
dont le souvenir quelques fois traverse ma vie
comme un souffle de vent dans le désert !

*

Les guitares (Las guitarras)

Guitares mélancoliques d’Andalousie,
quand en terre étrangère votre son
brode dans la nostalgie de notre oreille
des arabesques de rêve et d’harmonie,

l’imagination s’envole exaltée,
cherchant dans le patio de marbre et de fleurs
le jet de la fontaine qui en perles endormi
de ses pierreries givre les œillets.

Ainsi qu’une évasure de lumière et de splendeur,
Séville illumine nos souvenirs,
et dans son radieux ciel de printemps

se dessine la silhouette de la Giralda
dans une apothéose de rouge et réséda,
comme enveloppée dans notre drapeau national !

*

La Tour de l’Or (La Torre del Oro)

Haute tour scrutant les lointains,
le bouclier au bras et l’œil alerte,
janissaire de pierre qui avec ta lance
gardes la porte du harem de Séville !

La Croix était l’ennemie de ta force
mais, un matin, couverte de soleil,
la Vierge de l’Espérance te baptisa,
et tu pleuras la houri de tes rêves, morte…

Ton tambour adressa tes adieux
au proscrit errant qui ne t’oublie pas
et rêve encore, depuis l’Afrique, à tes rivages…

Alors, d’un coup de clairon grave et profond,
tu saluas l’arrivée des galères
qui apportaient à l’Espagne un Nouveau Monde !

*

La Giralda

Les Califes ont ceint ta tête brune
de leur vert turban de pierreries,
dans le printemps duquel la Demi-Lune
resplendissait comme un joyau d’or.

Un architecte d’Arabie a façonné ton berceau,
et, bien que tu sois Espagnole, chrétienne et pieuse,
toujours ton âme mauresque regarde vers l’Orient
quand elle adresse au ciel ses prières.

Comme esclave dans leur temple, noble sultane,
les paladins de la Croix t’enfermèrent
et te virent pleurer humiliée à leurs pieds…

Mais, je le sais, quand on sonne les cloches,
tu soupires après la voix sainte des muezzins
et c’est en pensant à Mahomet que tu pries le Christ !

*

Oued el Kébir : Le Guadalquivir (Wuad-el-Kebir)

Dans le rêve glorieux de ton cristal
tu reflétais la pompe des Califes,
et dans tes ondes les Aïchas et Jarifas
lustrèrent leurs bronzes nus triomphaux.

Par les prairies qu’émaillent les blés dorés,
tu changes tes eaux en perles et saphirs,
et à ton passage étendent leurs tapis
de velours et de soie les orangeraies.

Égrenant des kassidahs, tu traverses la plaine
et rugis en parvenant à l’Océan,
comme versant d’amères larmes

de ne point voir sur ton sein d’émeraude,
à côté de ta sœur blonde, la Tour de l’Or,
la brune nudité de la Giralda…

*

Semaine Sainte II : La Solitude (Semana Santa II: La Soledad)

NdT. La majuscule s’impose aux titres de ces poèmes, la Solitude et le Chiot, car il ne s’agit pas seulement de ces notions dans les Écritures, mais aussi des fraternités de la Semaine Sainte qui sont nommées d’après telle ou telle image représentant ces notions. Ainsi, la Solitude décrit une procession de la Fraternité de la Solitude de San Lorenzo, nommée d’après la Vierge de la Solitude dans l’église de San Lorenzo, et le Chiot une procession de la Fraternité du Chiot, nommée d’après le Christ de l’Expiration, qui se trouve dans la basilique du même nom, une image populairement appelée « le Chiot » d’après le surnom du gitan qui servit de modèle à l’artiste (ce à quoi le poème de Villaespesa fait allusion).

Cherchant Jésus-Christ, Marie s’avance
le long de la rue de l’Amertume…
La pâleur de son visage transpire l’agonie
et le sang rougit ses vêtements.

La pitié des cieux lui envoie sa lumière
et les étoiles pleurent son infortune…
Des files de pénitents encapuchonnés traversent la voie,
sur les murs projetant leur ombre obscure.

Une douleur infinie remplit la nuit ;
le vent murmure des miserere ;
les cierges flaves pâlissent d’angoisse,

et l’on entend battre un lugubre et dolent tambour…
Son roulement calme et lent évoque
les coups de marteau sur les clous !

*

Semaine Sainte IV : Le Chiot (El Cachorro)

Tu grinces en cherchant à t’arracher de la croix,
Christ de bronze et de flammes, de fumée et de cendre…
Tes yeux pleurent du sang au lieu de larmes,
et le noir de ta chevelure fait frissonner…

L’expression formidable de ta détresse,
au lieu de nous émouvoir, nous martyrise ;
l’angoisse de tes yeux, aveugles d’épouvante,
et la sueur de ton front hérissent toute la contrée.

L’artiste qui, ardent d’un zèle saint,
a taillé ton image dans le bois,
peut-être sous l’effet d’un maléfice,

a crucifié, comme modèle,
un gitan échappé d’une galère
ou des cachots du Saint Office.

*

La veillée funèbre (El velorio)

La pitié des floraisons couvre son corps,
des couronnes de lys ceignent ses cheveux,
et l’une de ces fleurs, candide, s’incline et pleure
sur le blanc cercueil de velours.

« C’était un ange ! », gémit la mère.
Des voix douces tentent d’apaiser sa douleur…
Et, parmi couplets et danses, jusqu’à l’aube
on fête le chérubin au ciel envolé !

Au doux rythme des luths,
les castagnettes rythment de fols refrains,
certaine bouche fleurie et miraculeuse

verse tout son miel en un couplet ;
à ses allègres chants, aux côtés de la Mort,
voluptueusement danse la Vie !

*

Pastora Imperio

NdT. Pastora Imperio était le nom de scène d’une danseuse de flamenco, une bailaora, de Séville. La référence, dans le poème, à « l’émeraude d’Égypte » est une allusion aux origines gitanes de la danseuse, les gitans passant pour être venus d’Égypte en Europe.

Tu as la grâce de la Giralda,
la générosité de la Tour de l’Or ;
le soleil qui torréfie les blés d’Andalousie
a fait brun le marbre de ta beauté.

La Puerta de la Carne1 t’a donné ce charme piquant ;
Triana dans ton âme a mis son âme indomptable
et l’Alcazar la royale mélancolie
d’une Arabie de rêve et de tristesse !

Quand tu danses, créant de nouveaux sortilèges,
et que tu pâlis sous tes boucles noires,
quand l’émeraude d’Égypte de tes grands yeux

brille plus mystérieusement encore,
ce n’est pas toi qui danses… Séville danse,
car Séville s’appelle Pastora Imperio !

1 Puerta de la Carne : « Porte de la viande », nom de l’une des anciennes portes ouvertes dans les murailles de Séville, et du quartier qui la jouxtait. Je n’ai pas d’informations sur les origines de ce nom, dont on peut penser qu’il provient d’activités de boucherie.

*

Le patio sévillan (El patio sevillano)

Derrière la grille ouvragée aux vieilles ferrures,
voici le patio sévillan couvert de fleurs
qu’émaillent et ornementent les azulejos,
que parfume et réjouit le jet d’eau d’une fontaine.

Tout possède une vague verdeur de miroir,
idéalisant les formes et les couleurs,
et le soleil en les baisotant donne à ses reflets
des langueurs d’yeux rêveurs.

Patio des idylles sous la lune,
où les paroles elles-mêmes acquièrent
une odorante suavité de velours !

Heures d’audace et de rougissements
où l’amour a quelques fois dans les yeux
des étoiles d’argent, comme le ciel !

*

Carmen la cigarière (Carmen la cigarrera)

Tapies dans l’ombre des cils,
ses pupilles obscures et sensuelles,
rapides et traîtresses, s’enfoncent comme des poignards
au tréfonds des entrailles.

À cause de ses haines, de ses colères,
les prisons se peuplent de criminels
et les tromblons retentissent dans les garrigues
sur la crête des montagnes !

Perles noires, qui enferment dans leur orient
tout le venin mortel des serpents !
Pour baiser ces yeux, je me fis assassin,

et Ceuta m’attend dans ses vieilles oubliettes !
Malheur à toi si tu croises sur ton chemin
les pupilles de Carmen la cigarière !

*

Le manzanilla (La manzanilla)

Vin des amours et de la joie,
à l’odeur d’œillets et de soleil ambré,
que les brunes houris ont vendangé
dans les vignes d’or d’Andalousie !

Que les guitares t’offrent leur mélodie
à l’ombre fleurie des tonnelles ;
on te récolta dans des barriques de baisers
et l’on te vide en timbales de pierreries !

Notre chair flamboie comme les œillets
et l’âme traverse des paradis enchantés
car en goûtant les parfums qui sont dans tes douceurs

il nous semble boire, à chaque verre,
sur les lèvres de feu d’une Andalouse
tout l’or parfumé du soleil d’Espagne !

*

Les baraques (Las casetas)

Sous le dais fleuri des baraques,
Andalouses brunes comme des gitanes,
coiffées de mantilles avec leurs peignes,
dansent allègrement les Sévillanes.

Elles tournent en cadence, comme des girouettes,
s’enlacent et se confondent comme des lianes,
et, avec un soupir, parfois s’immobilisent
dans la fatale mollesse des sultanes.

Arquant leurs bras, elles tournent, rapides ;
avec des rythmes de palmiers se balancent ;
il phosphore dans leurs yeux un étrange éclat,

et tandis que les guitares soupirent d’amour,
dans leurs mains trémulantes claquent
les sonores castagnettes en bois de grenadille !

*

L’auberge Eritaña (La venta Eritaña)

Jardins enchanteurs et rêveurs
de l’auberge Eritaña, qui à Séville
ne s’est enivré d’amours et de manzanilla
en respirant le poison de vos fleurs ?

Les joueurs de guitare brodent avec leurs instruments
une dentelle rythmique, la séguedille,
et derrière les arabesques de la mantille
occultés, les yeux parlent d’amour.

Les castagnettes résonnent, les chants vibrent ;
le clair de lune effeuille ses fleurs d’oranger
et la brise a la saveur des baisers et du miel…

Dans un sylvestre enchantement,
parmi les chants et les coupes, les baisers et les rires,
la fête va son train jusqu’au point du jour…

*

Le séducteur de Séville (El burlador de Sevilla)

NdT. El burlador de Sevilla est une des appellations de Don Juan. Ce nom apparaît dans le titre de la pièce de Tirso de Molina, El burlador de Sevilla y convidado de piedra (1630), diversement traduit en français par « L’abuseur », « Le trompeur » ou « Le séducteur de Séville et l’invité de pierre ». Les termes « abuseur » et « trompeur » sont sans doute un peu désuets aujourd’hui dans le sens d’un homme qui « abuse » de la crédulité des femmes pour obtenir leurs faveurs, autrement dit un séducteur, terme que j’ai donc préféré, même s’il n’a pas toujours en français le sens dépréciatif de burlador en espagnol, dans cette acception.

Mañara2 traverse, altier, Séville,
enveloppé dans sa longe cape incarnadine,
la main appuyée sur la garde de son épée,
et la plume de son chapeau, flottant.

Sa lame vient d’étendre un rival à ses pieds,
et les lèvres d’une veuve l’attendent
derrière la grille mauresque, sublimée
par toutes les étoiles d’un jasmin !

D’invisibles cloches sonnent leur complainte.
On entend une rumeur de pas cérémonieux,
et dans l’ombre un chien hurle, épouvanté.

Alors le séducteur voit dans la ruelle,
parmi cierges, répons et pénitents encapuchonnés,
passer devant lui son propre enterrement !

2 Mañara : Parmi ceux qui ont cherché une figure historique derrière le mythe de Don Juan, certains ont cru trouver celle du chevalier Miguel de Mañara, qui se fit moine. On retrouve le nom de Mañara dans le poème suivant. (Voyez aussi, dans le poème introductif de Campos de Castilla d’Antonio Machado, le vers « Ni un seductor Mañara, ni un Bradomín he sido ».)

*

Médaillons IV : Alfredo Blanco (Medallones IV: Alfredo Blanco)

NdT. Alfredo Blanco, poète (1882-1920).

Tu es en même temps bronze et carrare,
bronze antique d’Orient, marbre latin,
et quoique moderne tu as, comme Mañara,
le sang d’un Andalou, l’âme d’un Florentin !

Je ne connais pas de parole plus fraîche et claire
que celle que tu vas chantant sur ton chemin…
Pour éclairer les nuits de ton Sahara,
qui t’a donné sa lampe d’or ? Aladin !

La souplesse des palmiers, la pâleur des olives
dans tes vergers lyriques croissent altièrement…
La vigne et l’oranger te prêtent leur saveur

et l’âme de Séville te conféra son essence,
agile et voluptueuse comme l’Arabie,
élégante et raffinée comme Florence !

*

Les fleurs d’oranger (Los azahares)

Le ciel bleu brodé d’or et d’argent
semble être le manteau de la Vierge du Carmel…
Parmi les fleurs la sérénade s’effrange,
laissant sur toute chose une vague saveur de larmes.

Avec des timidités d’enfant, un chant furtif
Sur une barque errante cache sa voix…
La lune délie ses tresses dorées
et le jet de la fontaine répand en perles son enchantement.

La brise et les parfums feignent des querelles ;
le lit de la rivière murmure d’amour…
Et dans les blancs et silencieux clairs de lune,

s’offrant aux baisers des étoiles,
voilà que dénudent la délicatesse de leur blancheur,
comme les seins d’une jeune épouse, les fleurs d’oranger.

*

Les oranges (Las naranjas)

Entre les vertes ramures ton or brun
évoque à ma nostalgie la peau soyeuse
d’une odalisque immobile dans la luxuriante
pénombre d’un bain agaréen parfumé.

Je respire tes fragrances avec délices,
et ma main tremble en t’ouvrant, avide,
comme si elle dénudait voluptueusement,
hors de son caftan de flammes, la fleur d’un sein.

Rompu le voile de son cloître,
l’or vif de ta douceur répand
un parfum de chairs, qui m’empoisonne…

Et dans la soif infinie de mon désir,
sur mes lèvres chaudes je te savoure,
telle que la bouche de ma brune !

*

L’appel pendant la sieste (El pregόn de la siesta)

Dans l’air il se respire des torpeurs de pavot ;
les oreilles sont des ruches à bourdons ;
le lierre en rêve s’effeuille
et même le jet des fontaines dort.

L’âme fond comme de la cire ;
les pupilles sont de noirs puits d’oubli ;
la vie tout entière se dissipe en fumée,
nos sens tombent en poussière…

On traverse des souterrains… Mais tout à coup
s’effondre l’alcazar d’ombres
et la lumière du jour à nouveau nous éblouit.

Une voix cristalline, comme l’eau courante,
dans les rues assoupies annonce
le miel sanglant et frais des pastèques !

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Bailaoras en el Café Novedades de Sevilla,
par Joaquín Sorolla, 1914
Rosita, par Ignacio Zuloaga, 1913

*

L’enclos des larmes
(La quinta de las lágrimas, textes de 1919)

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NdT. Ce recueil posthume consacré au Portugal tire son nom des jardins de Coimbra, la Quinta das Lágrimas.

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Le Guadania (El Guadania)

Ainsi que coule le Guadania
sous les arches du pont,
mes souvenirs s’en vont
jusqu’à la mer où ils se perdent.
(Est-il vrai que tu fus à moi
et que je t’ai perdue à jamais ?)
Tout est passé dans ma vie,
en silence et fugacement,
ainsi que coule le Guadania
sous les arches du pont.

*

Nocturne sur le Tage (Nocturno sobre el Tajo)

La blancheur du clair de lune
se reflète dans le Tage…
Les hommes sont si loin,
et les étoiles sont si près
que, comme des poissons d’argent,
nous pourrions les attraper
en plongeant seulement
la coupe de nos mains dans l’onde.
Pour se cacher dans tes yeux,
l’amour ferme tes paupières,
et l’âme, pour me donner un baiser,
monte à la fleur de tes lèvres.
Ta beauté est plus blanche
que le clair de lune sur le Tage.
Les hommes sont si loin
et les étoiles sont si près !

*

La légende de Don Sébastien (La leyenda de Don Sebastián)

À la conquête de l’Afrique
partit le roi Don Sébastien.
Il partit pour l’Afrique et ne revint pas,
et cela fait plus de quatre siècles.
Les vents l’ont raconté
aux vagues de la mer,
et les vagues sur les plages
n’ont plus arrêté de le gémir :
« Se battant comme un lion,
le roi Don Sébastien est mort !
Les sables du désert
lui font un linceul, un tombeau !… »
Tous confirment sa mort,
tous hormis le Portugal,
qui rêvant à son retour
n’a jamais cessé de l’attendre…
À chaque navire qui passe,
il tremble d’agitation :
« Voilà le navire triomphant
sur lequel revient Don Sébastien. »
Comme tu peux être romantique,
ô cœur du Portugal !
C’est pour cela que je t’aime tant !
Mon cœur est pareil,
il ne cesse d’espérer
quelque chose qui n’arrivera jamais !

*

Les Hiéronymites (Los Jerόnimos)

Église des Hiéronymites,
oraison pétrifiée
qui sur les bords du Tage
élèves une race au ciel…
Église des Hiéronymites,
panthéon des Lusiades,
de poètes et de guerriers,
dont la lyre et l’épée
conquirent les nouveaux mondes
sur la terre et dans les âmes.
Don Sébastien, Herculano,
Camoëns et Vasco de Gama,
Albuquerque et Jean de Dieu…
reposent pour l’éternité
sous la sphère armillaire
qui orne tes arcades.
Mais dans ce cimetière
manque l’ultime Lusiade :
Antonio Nobre, le poète
le plus triste de notre race.
Sa mère fut la Saudade
et son père la Nostalgie…
C’est le Portugal fait ïambes,
c’est le Portugal fait larmes !

*

Paço d’Arcos

Dans sa nouvelle robe,
à l’ombre d’un oranger,
sur le quai de la gare nous dit,
agitant son mouchoir, au revoir
cette belle fille
qui s’appelle Paço d’Arcos,
brune et parfumée comme
le pain à peine sorti du four.
Petite mandarine
qui dans l’or de ses quartiers
apporte fraîcheur, parfums et miel
au voyageur oppressé
par la soif, le soleil et la poussière
d’un soir de printemps…
Mouchoir qui blanchoie dans la verdure
comme pour dire : « Reviens vite,
j’attendrai ton retour
pour sécher tes larmes
et parfumer tes lèvres… »
Accorde-moi une trêve, ô Destin…
Ne pousse pas plus avant ma barque
et laisse-moi, un soir
– je ne sais quand ni comment –,
abandonnant tout,
retourner à Paço d’Arcos…
Que dans l’une de ces maisonnettes,
parmi les fleurs et les orangers,
je me retire avec mes souvenirs
pour en me souvenant
pouvoir sourire à l’Espérance
une dernière fois.

*

Le fado triste (El fado triste)

Tout ce que j’avais,
à cause de toi je l’ai perdu ;
et je ne peux plus vivre à présent
ni avec toi ni sans toi.

Avec toi car à tes côtés
il est impossible de vivre,
et sans toi car je meurs
quand je suis loin de toi !

*

Nocturnes de Lisbonne (Nocturnos de Lisboa)

Ruelles de l’Alfama,
l’Alfama et la Maurerie3,
étroites et tortueuses
comme une mauvaise vie,
où le crime et le vice
donnent rendez-vous à la misère,
avez-vous des âmes de prostituées
et le cœur d’un joueur de fado ?
Seul le clair de lune
vous rédime et vous purifie.
Dans votre silence, alors,
quatre siècles ressuscitent
et vont au pied de la cathédrale
prier à genoux
pour tant de crimes qui
vous ont laissées couvertes de sang.
Ruelles de l’Alfama,
l’Alfama et la Maurerie.
Mon âme est en lambeaux
et j’ai honte de cette vie
d’ignominie que je traîne…
N’y aura-t-il pas un joueur de fado
pour m’arracher le cœur
au coin d’une rue ?

3 L’Alfama et la Maurerie : « La Alfama y la Morería ». L’Alfama est l’ancien ghetto juif, ou juiverie, de Lisbonne et la Morería l’ancien quartier maure, dont je transpose purement et simplement la dénomination espagnole en français, bien que le mot, contrairement à « juiverie », ne soit pas attesté dans nos dictionnaires et seulement dans le nom propre de quelques lieux-dits, ce qui indique d’ailleurs d’anciens quartiers mauresques en France également.

*

Rosier de feu (Rosal de fuego)

De ce rosier que nous avons planté
un beau matin d’avril,
les roses furent pour toi,
les épines pour moi !
Et je l’arrosai de mes larmes,
le fit éclore par mes soupirs,
et c’est mon sang qui colora
ses roses de carmin…
Ce rosier que nous avons planté
un beau matin d’avril !

*

Marguerites d’argent (Margaritas de plata)

Au bord du fleuve,
cette nuit de printemps
aux feuilles d’une étoile
demande si tu m’aimes.
« Beaucoup ?… Un peu ?… Pas du tout ?… »,
murmure-t-elle d’une voix très douce…
La marguerite du ciel
s’effeuille et ne répond rien…
Puisque toi-même ne le sais pas,
que pourrait bien répondre l’étoile ?

*

La maisonnette (La casita)

La blancheur de la maisonnette
dans la verdure du jardin,
avec toutes les roses d’avril
s’ouvrant sur les balcons !
Et une petite bouche très douce
qui veut nous sourire,
comme pour dire : « Voyageur,
frappe à la porte, je t’ouvrirai ! »
Si l’amour vit en ce monde,
c’est ici qu’il doit vivre !

*

Évocations (Evocaciones)

La fontaine du souvenir
est une fontaine bien amère,
car ce sont nos larmes
qui l’ont formée dans la poitrine.
Homme altéré, en elle ne cherche pas
à étancher la soif qui te consume,
car ses eaux, au lieu de désaltérer,
augmentent la soif !