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Tambourins sévillans : Poésie de Francisco Villaespesa V
Dans l’Andalousie poétique de Francisco Villaespesa, voici un choix tiré d’un recueil consacré à Séville, Panderetas sevillanas, dont nous reprenons le titre pour celui du présent billet. Puis suivent un choix de poèmes d’un recueil posthume au Portugal, La quinta de las lágrimas.
Suite de nos traductions “Les nocturnes du Généralife : Poésie de F. Villaespesa IV” ici.
*
Tambourins sévillans
(Panderetas sevillanas, 1910)
.
Âme sévillane (Alma sevillana)
Plus que le pittoresque de ton habit
et les roses qui saignent sur ta chevelure,
emperlant ses ténèbres de leur rosée,
j’aime ton âme suave de velours,
harmonieuse et légère comme ton fleuve,
claire et transparente comme ton ciel,
et qui resplendit dans les lumineux soirs d’été
avec la grâce dorée d’une asphodèle.
J’ai appris à te connaître et à aimer ton nom,
à la fois comme artiste et comme homme,
sur les lèvres parfumées d’une Andalouse
– de tous mes naufrages le havre sûr –
dont le souvenir quelques fois traverse ma vie
comme un souffle de vent dans le désert !
*
Les guitares (Las guitarras)
Guitares mélancoliques d’Andalousie,
quand en terre étrangère votre son
brode dans la nostalgie de notre oreille
des arabesques de rêve et d’harmonie,
l’imagination s’envole exaltée,
cherchant dans le patio de marbre et de fleurs
le jet de la fontaine qui en perles endormi
de ses pierreries givre les œillets.
Ainsi qu’une évasure de lumière et de splendeur,
Séville illumine nos souvenirs,
et dans son radieux ciel de printemps
se dessine la silhouette de la Giralda
dans une apothéose de rouge et réséda,
comme enveloppée dans notre drapeau national !
*
La Tour de l’Or (La Torre del Oro)
Haute tour scrutant les lointains,
le bouclier au bras et l’œil alerte,
janissaire de pierre qui avec ta lance
gardes la porte du harem de Séville !
La Croix était l’ennemie de ta force
mais, un matin, couverte de soleil,
la Vierge de l’Espérance te baptisa,
et tu pleuras la houri de tes rêves, morte…
Ton tambour adressa tes adieux
au proscrit errant qui ne t’oublie pas
et rêve encore, depuis l’Afrique, à tes rivages…
Alors, d’un coup de clairon grave et profond,
tu saluas l’arrivée des galères
qui apportaient à l’Espagne un Nouveau Monde !
*
La Giralda
Les Califes ont ceint ta tête brune
de leur vert turban de pierreries,
dans le printemps duquel la Demi-Lune
resplendissait comme un joyau d’or.
Un architecte d’Arabie a façonné ton berceau,
et, bien que tu sois Espagnole, chrétienne et pieuse,
toujours ton âme mauresque regarde vers l’Orient
quand elle adresse au ciel ses prières.
Comme esclave dans leur temple, noble sultane,
les paladins de la Croix t’enfermèrent
et te virent pleurer humiliée à leurs pieds…
Mais, je le sais, quand on sonne les cloches,
tu soupires après la voix sainte des muezzins
et c’est en pensant à Mahomet que tu pries le Christ !
*
Oued el Kébir : Le Guadalquivir (Wuad-el-Kebir)
Dans le rêve glorieux de ton cristal
tu reflétais la pompe des Califes,
et dans tes ondes les Aïchas et Jarifas
lustrèrent leurs bronzes nus triomphaux.
Par les prairies qu’émaillent les blés dorés,
tu changes tes eaux en perles et saphirs,
et à ton passage étendent leurs tapis
de velours et de soie les orangeraies.
Égrenant des kassidahs, tu traverses la plaine
et rugis en parvenant à l’Océan,
comme versant d’amères larmes
de ne point voir sur ton sein d’émeraude,
à côté de ta sœur blonde, la Tour de l’Or,
la brune nudité de la Giralda…
*
Semaine Sainte II : La Solitude (Semana Santa II: La Soledad)
NdT. La majuscule s’impose aux titres de ces poèmes, la Solitude et le Chiot, car il ne s’agit pas seulement de ces notions dans les Écritures, mais aussi des fraternités de la Semaine Sainte qui sont nommées d’après telle ou telle image représentant ces notions. Ainsi, la Solitude décrit une procession de la Fraternité de la Solitude de San Lorenzo, nommée d’après la Vierge de la Solitude dans l’église de San Lorenzo, et le Chiot une procession de la Fraternité du Chiot, nommée d’après le Christ de l’Expiration, qui se trouve dans la basilique du même nom, une image populairement appelée « le Chiot » d’après le surnom du gitan qui servit de modèle à l’artiste (ce à quoi le poème de Villaespesa fait allusion).
Cherchant Jésus-Christ, Marie s’avance
le long de la rue de l’Amertume…
La pâleur de son visage transpire l’agonie
et le sang rougit ses vêtements.
La pitié des cieux lui envoie sa lumière
et les étoiles pleurent son infortune…
Des files de pénitents encapuchonnés traversent la voie,
sur les murs projetant leur ombre obscure.
Une douleur infinie remplit la nuit ;
le vent murmure des miserere ;
les cierges flaves pâlissent d’angoisse,
et l’on entend battre un lugubre et dolent tambour…
Son roulement calme et lent évoque
les coups de marteau sur les clous !
*
Semaine Sainte IV : Le Chiot (El Cachorro)
Tu grinces en cherchant à t’arracher de la croix,
Christ de bronze et de flammes, de fumée et de cendre…
Tes yeux pleurent du sang au lieu de larmes,
et le noir de ta chevelure fait frissonner…
L’expression formidable de ta détresse,
au lieu de nous émouvoir, nous martyrise ;
l’angoisse de tes yeux, aveugles d’épouvante,
et la sueur de ton front hérissent toute la contrée.
L’artiste qui, ardent d’un zèle saint,
a taillé ton image dans le bois,
peut-être sous l’effet d’un maléfice,
a crucifié, comme modèle,
un gitan échappé d’une galère
ou des cachots du Saint Office.
*
La veillée funèbre (El velorio)
La pitié des floraisons couvre son corps,
des couronnes de lys ceignent ses cheveux,
et l’une de ces fleurs, candide, s’incline et pleure
sur le blanc cercueil de velours.
« C’était un ange ! », gémit la mère.
Des voix douces tentent d’apaiser sa douleur…
Et, parmi couplets et danses, jusqu’à l’aube
on fête le chérubin au ciel envolé !
Au doux rythme des luths,
les castagnettes rythment de fols refrains,
certaine bouche fleurie et miraculeuse
verse tout son miel en un couplet ;
à ses allègres chants, aux côtés de la Mort,
voluptueusement danse la Vie !
*
Pastora Imperio
NdT. Pastora Imperio était le nom de scène d’une danseuse de flamenco, une bailaora, de Séville. La référence, dans le poème, à « l’émeraude d’Égypte » est une allusion aux origines gitanes de la danseuse, les gitans passant pour être venus d’Égypte en Europe.
Tu as la grâce de la Giralda,
la générosité de la Tour de l’Or ;
le soleil qui torréfie les blés d’Andalousie
a fait brun le marbre de ta beauté.
La Puerta de la Carne1 t’a donné ce charme piquant ;
Triana dans ton âme a mis son âme indomptable
et l’Alcazar la royale mélancolie
d’une Arabie de rêve et de tristesse !
Quand tu danses, créant de nouveaux sortilèges,
et que tu pâlis sous tes boucles noires,
quand l’émeraude d’Égypte de tes grands yeux
brille plus mystérieusement encore,
ce n’est pas toi qui danses… Séville danse,
car Séville s’appelle Pastora Imperio !
1 Puerta de la Carne : « Porte de la viande », nom de l’une des anciennes portes ouvertes dans les murailles de Séville, et du quartier qui la jouxtait. Je n’ai pas d’informations sur les origines de ce nom, dont on peut penser qu’il provient d’activités de boucherie.
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Le patio sévillan (El patio sevillano)
Derrière la grille ouvragée aux vieilles ferrures,
voici le patio sévillan couvert de fleurs
qu’émaillent et ornementent les azulejos,
que parfume et réjouit le jet d’eau d’une fontaine.
Tout possède une vague verdeur de miroir,
idéalisant les formes et les couleurs,
et le soleil en les baisotant donne à ses reflets
des langueurs d’yeux rêveurs.
Patio des idylles sous la lune,
où les paroles elles-mêmes acquièrent
une odorante suavité de velours !
Heures d’audace et de rougissements
où l’amour a quelques fois dans les yeux
des étoiles d’argent, comme le ciel !
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Carmen la cigarière (Carmen la cigarrera)
Tapies dans l’ombre des cils,
ses pupilles obscures et sensuelles,
rapides et traîtresses, s’enfoncent comme des poignards
au tréfonds des entrailles.
À cause de ses haines, de ses colères,
les prisons se peuplent de criminels
et les tromblons retentissent dans les garrigues
sur la crête des montagnes !
Perles noires, qui enferment dans leur orient
tout le venin mortel des serpents !
Pour baiser ces yeux, je me fis assassin,
et Ceuta m’attend dans ses vieilles oubliettes !
Malheur à toi si tu croises sur ton chemin
les pupilles de Carmen la cigarière !
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Le manzanilla (La manzanilla)
Vin des amours et de la joie,
à l’odeur d’œillets et de soleil ambré,
que les brunes houris ont vendangé
dans les vignes d’or d’Andalousie !
Que les guitares t’offrent leur mélodie
à l’ombre fleurie des tonnelles ;
on te récolta dans des barriques de baisers
et l’on te vide en timbales de pierreries !
Notre chair flamboie comme les œillets
et l’âme traverse des paradis enchantés
car en goûtant les parfums qui sont dans tes douceurs
il nous semble boire, à chaque verre,
sur les lèvres de feu d’une Andalouse
tout l’or parfumé du soleil d’Espagne !
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Les baraques (Las casetas)
Sous le dais fleuri des baraques,
Andalouses brunes comme des gitanes,
coiffées de mantilles avec leurs peignes,
dansent allègrement les Sévillanes.
Elles tournent en cadence, comme des girouettes,
s’enlacent et se confondent comme des lianes,
et, avec un soupir, parfois s’immobilisent
dans la fatale mollesse des sultanes.
Arquant leurs bras, elles tournent, rapides ;
avec des rythmes de palmiers se balancent ;
il phosphore dans leurs yeux un étrange éclat,
et tandis que les guitares soupirent d’amour,
dans leurs mains trémulantes claquent
les sonores castagnettes en bois de grenadille !
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L’auberge Eritaña (La venta Eritaña)
Jardins enchanteurs et rêveurs
de l’auberge Eritaña, qui à Séville
ne s’est enivré d’amours et de manzanilla
en respirant le poison de vos fleurs ?
Les joueurs de guitare brodent avec leurs instruments
une dentelle rythmique, la séguedille,
et derrière les arabesques de la mantille
occultés, les yeux parlent d’amour.
Les castagnettes résonnent, les chants vibrent ;
le clair de lune effeuille ses fleurs d’oranger
et la brise a la saveur des baisers et du miel…
Dans un sylvestre enchantement,
parmi les chants et les coupes, les baisers et les rires,
la fête va son train jusqu’au point du jour…
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Le séducteur de Séville (El burlador de Sevilla)
NdT. El burlador de Sevilla est une des appellations de Don Juan. Ce nom apparaît dans le titre de la pièce de Tirso de Molina, El burlador de Sevilla y convidado de piedra (1630), diversement traduit en français par « L’abuseur », « Le trompeur » ou « Le séducteur de Séville et l’invité de pierre ». Les termes « abuseur » et « trompeur » sont sans doute un peu désuets aujourd’hui dans le sens d’un homme qui « abuse » de la crédulité des femmes pour obtenir leurs faveurs, autrement dit un séducteur, terme que j’ai donc préféré, même s’il n’a pas toujours en français le sens dépréciatif de burlador en espagnol, dans cette acception.
Mañara2 traverse, altier, Séville,
enveloppé dans sa longe cape incarnadine,
la main appuyée sur la garde de son épée,
et la plume de son chapeau, flottant.
Sa lame vient d’étendre un rival à ses pieds,
et les lèvres d’une veuve l’attendent
derrière la grille mauresque, sublimée
par toutes les étoiles d’un jasmin !
D’invisibles cloches sonnent leur complainte.
On entend une rumeur de pas cérémonieux,
et dans l’ombre un chien hurle, épouvanté.
Alors le séducteur voit dans la ruelle,
parmi cierges, répons et pénitents encapuchonnés,
passer devant lui son propre enterrement !
2 Mañara : Parmi ceux qui ont cherché une figure historique derrière le mythe de Don Juan, certains ont cru trouver celle du chevalier Miguel de Mañara, qui se fit moine. On retrouve le nom de Mañara dans le poème suivant. (Voyez aussi, dans le poème introductif de Campos de Castilla d’Antonio Machado, le vers « Ni un seductor Mañara, ni un Bradomín he sido ».)
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Médaillons IV : Alfredo Blanco (Medallones IV: Alfredo Blanco)
NdT. Alfredo Blanco, poète (1882-1920).
Tu es en même temps bronze et carrare,
bronze antique d’Orient, marbre latin,
et quoique moderne tu as, comme Mañara,
le sang d’un Andalou, l’âme d’un Florentin !
Je ne connais pas de parole plus fraîche et claire
que celle que tu vas chantant sur ton chemin…
Pour éclairer les nuits de ton Sahara,
qui t’a donné sa lampe d’or ? Aladin !
La souplesse des palmiers, la pâleur des olives
dans tes vergers lyriques croissent altièrement…
La vigne et l’oranger te prêtent leur saveur
et l’âme de Séville te conféra son essence,
agile et voluptueuse comme l’Arabie,
élégante et raffinée comme Florence !
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Les fleurs d’oranger (Los azahares)
Le ciel bleu brodé d’or et d’argent
semble être le manteau de la Vierge du Carmel…
Parmi les fleurs la sérénade s’effrange,
laissant sur toute chose une vague saveur de larmes.
Avec des timidités d’enfant, un chant furtif
Sur une barque errante cache sa voix…
La lune délie ses tresses dorées
et le jet de la fontaine répand en perles son enchantement.
La brise et les parfums feignent des querelles ;
le lit de la rivière murmure d’amour…
Et dans les blancs et silencieux clairs de lune,
s’offrant aux baisers des étoiles,
voilà que dénudent la délicatesse de leur blancheur,
comme les seins d’une jeune épouse, les fleurs d’oranger.
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Les oranges (Las naranjas)
Entre les vertes ramures ton or brun
évoque à ma nostalgie la peau soyeuse
d’une odalisque immobile dans la luxuriante
pénombre d’un bain agaréen parfumé.
Je respire tes fragrances avec délices,
et ma main tremble en t’ouvrant, avide,
comme si elle dénudait voluptueusement,
hors de son caftan de flammes, la fleur d’un sein.
Rompu le voile de son cloître,
l’or vif de ta douceur répand
un parfum de chairs, qui m’empoisonne…
Et dans la soif infinie de mon désir,
sur mes lèvres chaudes je te savoure,
telle que la bouche de ma brune !
*
L’appel pendant la sieste (El pregόn de la siesta)
Dans l’air il se respire des torpeurs de pavot ;
les oreilles sont des ruches à bourdons ;
le lierre en rêve s’effeuille
et même le jet des fontaines dort.
L’âme fond comme de la cire ;
les pupilles sont de noirs puits d’oubli ;
la vie tout entière se dissipe en fumée,
nos sens tombent en poussière…
On traverse des souterrains… Mais tout à coup
s’effondre l’alcazar d’ombres
et la lumière du jour à nouveau nous éblouit.
Une voix cristalline, comme l’eau courante,
dans les rues assoupies annonce
le miel sanglant et frais des pastèques !
.
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L’enclos des larmes
(La quinta de las lágrimas, textes de 1919)
.
NdT. Ce recueil posthume consacré au Portugal tire son nom des jardins de Coimbra, la Quinta das Lágrimas.
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Le Guadania (El Guadania)
Ainsi que coule le Guadania
sous les arches du pont,
mes souvenirs s’en vont
jusqu’à la mer où ils se perdent.
(Est-il vrai que tu fus à moi
et que je t’ai perdue à jamais ?)
Tout est passé dans ma vie,
en silence et fugacement,
ainsi que coule le Guadania
sous les arches du pont.
*
Nocturne sur le Tage (Nocturno sobre el Tajo)
La blancheur du clair de lune
se reflète dans le Tage…
Les hommes sont si loin,
et les étoiles sont si près
que, comme des poissons d’argent,
nous pourrions les attraper
en plongeant seulement
la coupe de nos mains dans l’onde.
Pour se cacher dans tes yeux,
l’amour ferme tes paupières,
et l’âme, pour me donner un baiser,
monte à la fleur de tes lèvres.
Ta beauté est plus blanche
que le clair de lune sur le Tage.
Les hommes sont si loin
et les étoiles sont si près !
*
La légende de Don Sébastien (La leyenda de Don Sebastián)
À la conquête de l’Afrique
partit le roi Don Sébastien.
Il partit pour l’Afrique et ne revint pas,
et cela fait plus de quatre siècles.
Les vents l’ont raconté
aux vagues de la mer,
et les vagues sur les plages
n’ont plus arrêté de le gémir :
« Se battant comme un lion,
le roi Don Sébastien est mort !
Les sables du désert
lui font un linceul, un tombeau !… »
Tous confirment sa mort,
tous hormis le Portugal,
qui rêvant à son retour
n’a jamais cessé de l’attendre…
À chaque navire qui passe,
il tremble d’agitation :
« Voilà le navire triomphant
sur lequel revient Don Sébastien. »
Comme tu peux être romantique,
ô cœur du Portugal !
C’est pour cela que je t’aime tant !
Mon cœur est pareil,
il ne cesse d’espérer
quelque chose qui n’arrivera jamais !
*
Les Hiéronymites (Los Jerόnimos)
Église des Hiéronymites,
oraison pétrifiée
qui sur les bords du Tage
élèves une race au ciel…
Église des Hiéronymites,
panthéon des Lusiades,
de poètes et de guerriers,
dont la lyre et l’épée
conquirent les nouveaux mondes
sur la terre et dans les âmes.
Don Sébastien, Herculano,
Camoëns et Vasco de Gama,
Albuquerque et Jean de Dieu…
reposent pour l’éternité
sous la sphère armillaire
qui orne tes arcades.
Mais dans ce cimetière
manque l’ultime Lusiade :
Antonio Nobre, le poète
le plus triste de notre race.
Sa mère fut la Saudade
et son père la Nostalgie…
C’est le Portugal fait ïambes,
c’est le Portugal fait larmes !
*
Paço d’Arcos
Dans sa nouvelle robe,
à l’ombre d’un oranger,
sur le quai de la gare nous dit,
agitant son mouchoir, au revoir
cette belle fille
qui s’appelle Paço d’Arcos,
brune et parfumée comme
le pain à peine sorti du four.
Petite mandarine
qui dans l’or de ses quartiers
apporte fraîcheur, parfums et miel
au voyageur oppressé
par la soif, le soleil et la poussière
d’un soir de printemps…
Mouchoir qui blanchoie dans la verdure
comme pour dire : « Reviens vite,
j’attendrai ton retour
pour sécher tes larmes
et parfumer tes lèvres… »
Accorde-moi une trêve, ô Destin…
Ne pousse pas plus avant ma barque
et laisse-moi, un soir
– je ne sais quand ni comment –,
abandonnant tout,
retourner à Paço d’Arcos…
Que dans l’une de ces maisonnettes,
parmi les fleurs et les orangers,
je me retire avec mes souvenirs
pour en me souvenant
pouvoir sourire à l’Espérance
une dernière fois.
*
Le fado triste (El fado triste)
Tout ce que j’avais,
à cause de toi je l’ai perdu ;
et je ne peux plus vivre à présent
ni avec toi ni sans toi.
Avec toi car à tes côtés
il est impossible de vivre,
et sans toi car je meurs
quand je suis loin de toi !
*
Nocturnes de Lisbonne (Nocturnos de Lisboa)
Ruelles de l’Alfama,
l’Alfama et la Maurerie3,
étroites et tortueuses
comme une mauvaise vie,
où le crime et le vice
donnent rendez-vous à la misère,
avez-vous des âmes de prostituées
et le cœur d’un joueur de fado ?
Seul le clair de lune
vous rédime et vous purifie.
Dans votre silence, alors,
quatre siècles ressuscitent
et vont au pied de la cathédrale
prier à genoux
pour tant de crimes qui
vous ont laissées couvertes de sang.
Ruelles de l’Alfama,
l’Alfama et la Maurerie.
Mon âme est en lambeaux
et j’ai honte de cette vie
d’ignominie que je traîne…
N’y aura-t-il pas un joueur de fado
pour m’arracher le cœur
au coin d’une rue ?
3 L’Alfama et la Maurerie : « La Alfama y la Morería ». L’Alfama est l’ancien ghetto juif, ou juiverie, de Lisbonne et la Morería l’ancien quartier maure, dont je transpose purement et simplement la dénomination espagnole en français, bien que le mot, contrairement à « juiverie », ne soit pas attesté dans nos dictionnaires et seulement dans le nom propre de quelques lieux-dits, ce qui indique d’ailleurs d’anciens quartiers mauresques en France également.
*
Rosier de feu (Rosal de fuego)
De ce rosier que nous avons planté
un beau matin d’avril,
les roses furent pour toi,
les épines pour moi !
Et je l’arrosai de mes larmes,
le fit éclore par mes soupirs,
et c’est mon sang qui colora
ses roses de carmin…
Ce rosier que nous avons planté
un beau matin d’avril !
*
Marguerites d’argent (Margaritas de plata)
Au bord du fleuve,
cette nuit de printemps
aux feuilles d’une étoile
demande si tu m’aimes.
« Beaucoup ?… Un peu ?… Pas du tout ?… »,
murmure-t-elle d’une voix très douce…
La marguerite du ciel
s’effeuille et ne répond rien…
Puisque toi-même ne le sais pas,
que pourrait bien répondre l’étoile ?
*
La maisonnette (La casita)
La blancheur de la maisonnette
dans la verdure du jardin,
avec toutes les roses d’avril
s’ouvrant sur les balcons !
Et une petite bouche très douce
qui veut nous sourire,
comme pour dire : « Voyageur,
frappe à la porte, je t’ouvrirai ! »
Si l’amour vit en ce monde,
c’est ici qu’il doit vivre !
*
Évocations (Evocaciones)
La fontaine du souvenir
est une fontaine bien amère,
car ce sont nos larmes
qui l’ont formée dans la poitrine.
Homme altéré, en elle ne cherche pas
à étancher la soif qui te consume,
car ses eaux, au lieu de désaltérer,
augmentent la soif !
Les nocturnes du Généralife : Poésie de Francisco Villaespesa IV
Le Généralife (Jannat al-Arif) était le jardin d’été des princes maures de Grenade. Un nocturne est une forme de composition musicale, typique du romantisme. « Les nocturnes du Généralife » est le titre d’un recueil poétique de 1915 du poète espagnol Francisco Villaespesa (1877-1936), dont nous présentons ici de nouvelles traductions, après notre précédent billet, « Poignard tolédan », ici. Les présentes traductions sont tirées de trois recueils du poète : Les nocturnes du Généralife, Le sortilège de l’Alhambra et le posthume Cancionero d’Almería. Comme ces titres l’indiquent, les trois recueils exploitent largement le filon andalou, et notamment arabo-andalou, cher au poète.
*
Les nocturnes du Généralife
(Los nocturnos del Generalife, 1915)
.
L’Alhambra et le Généralife (La Alhambra y el Generalife)
Dans mon harem lyrique elle est l’épouse,
et toi la favorite qui partage
avec son amour les délires de mon art
et mon âme elle-même, de tant rêver couverte de mousse !
Elle est plus impériale ; tu es plus exorable…
Tout comme tu l’envies, elle doit t’envier,
car si elle est le rempart de l’amour,
toi, tu es le jardin où l’amour se délasse !
Elle est vêtue d’or ; toi, d’argent…
Elle est la sultane dédaigneuse et grave ;
elle est la jalouse Aïcha, celle qui tue
par amour quand l’amour meurtrit son sein !
Toi, tu es la douce, la suave Morayma,
la rose blanche qui meurt d’aimer !
*
Le jardin du silence (El jardín del silencio)
J’ai vécu naguère dans ton enceinte…
Mais, comment ? Quand ?… Seuls un souvenir
vague, un regard, un sourire
restent en moi de ta splendeur éteinte…
Deux ombres dans un vert labyrinthe ?
La perle d’une larme indécise
sertie sur l’or d’un rire ?
Et un poignard qui s’élève, couvert de sang ?
Je sais seulement que, dans ton illusion fleurie,
quelque chose parle au triste cœur
qui par la douleur d’une vieille blessure
répand le dernier sang qui lui reste :
« Ici tu connus en même temps
le baiser de l’amour et celui de la mort. »
*
Sous la paix des étoiles (Bajo la paz de las estrellas)
L’âme se souvient et, souffrante, se retire ;
la chair oublie et s’empresse de jouir…
La nuit dans le jardin est une fête
d’étoiles, de parfums et de blancheur.
Au jet d’eau qui pleure son amertume
dans le marbre de la fontaine, répond
un rossignol gazouillant dans la forêt,
oublieux de toute infortune.
C’est comme si à cette heure murmurait
à mon âme le rossignol : « Oublie et chante ! »
et que la fontaine gémissait : « Souviens-toi et pleure ! »
Et moi, écoutant ce chœur mélodieux
qui monte haut dans le ciel,
je me souviens et j’oublie, chante et pleure à la fois…
*
L’alcazar des nostalgies (El alcázar de las nostalgias)
Blanc alcazar ! Qu’importe que là-bas
la boue humaine vide la coupe de ses plaisirs,
que des haines guettent et que des femmes
trahissent, puisqu’aux pâles reflets
de la lune renaissent les cortèges
des gloires antiques et des êtres nobles,
et que tu vois et remémores seulement ce que tu veux
ressusciter de tes vieux souvenirs ?
Ta blanche solitude est comme la mienne !
Je n’écoute pas le bruit des hommes,
et la splendeur du monde ne me dit rien,
car comme à toi la poésie a mis
un silence de musique dans mes oreilles
et un bandeau de rêves sur mes yeux.
*
Panthéisme (Panteísmo)
Il y a quelque chose de mon esprit dans la blancheur
immaculée de cette blanche montagne,
et quelque chose de ma chair dans cette terre,
à l’instar de ma chair, luxuriante et dure.
La fontaine murmure avec mes larmes,
à mes souvenirs s’accroche le cyprès,
et cette grenade qui mûrit son miel
contient quelques gouttes de mon sang.
Lambeaux de mes rêves sont les lierres
couvrant l’oubli de tes pierres,
et il y a beaucoup de mon amour dans les jasmins
qui lentement s’effeuillent
tandis qu’égrène son collier la fontaine
et que la lune répand sa neige sur les jardins.
*
L’élégie de l’arche brisée (La elegía del arco roto)
Dans l’élégance de ton marbre mort
qui possède la nostalgie des arcs antiques,
il y a quelque chose du palmier d’Orient
sous les clairs de lune du désert.
Et ta blancheur met à découvert
et conjure la blancheur transparente
d’une furtive jambe adolescente
courant dénudée dans le vert d’un jardin.
Rêves-tu toujours à la main divine
de cette noble et pâle beauté
qui, muette d’anxiété, aveuglée de larmes,
en un lointain avril attendait en vain,
le front appuyé contre ta blancheur,
ce rêve d’amour qui ne vient jamais ?
*
À un aspic (A un áspid)
Enroulé parmi les giroflées et les roses
à l’intérieur de la corbeille argentée,
sous la lune scintille ton indolence
comme un joyau d’or et de rubis.
Sur le mystère des bancs de pierre,
rêves-tu, peut-être, que dans la merveille
d’un sein blanc s’humiliant devant l’amour
tu répands ton empoisonnée corruption ?
Derrière une tapisserie, sa nudité repose
emmi le brouillard bleu d’une cassolette…
Rampe jusqu’à elle, et dans la rose
du sein érectile verse ton venin,
car, plutôt que de la voir dans les bras d’un autre,
je préfère la voir dormir dans les bras de la mort !
*
La dernière perle (La última perla)
L’émir, sa dernière heure venue,
à celles qui sont l’enchantement de son harem
voulut donner les biens royaux
qu’il gardait cachés dans son coffre de santal :
voiles capables d’envelopper l’aurore,
diadèmes dignes de fronts impériaux,
colliers de topazes et de sélénites
que le soleil embrase et qu’irise le clair de lune…
Quand il ne resta plus rien du trésor,
il vit Zoraïda sangloter… Alors,
sentant les pleurs gonfler ses yeux,
il lui dit d’une voix triste :
« Pour toi mon amour possède encore une perle :
la dernière larme de ma vie ! »
*
L’alcazar des souvenirs (El alcázar de los recuerdos)
Avec tes salles en ruines et désertes
– ô alcazar, parmi les marbres prisonnier ! –
ton jardin lunaire et pensif
et tes fontaines couvertes de lichens,
pourquoi réveilles-tu dans l’obscurité de mon cœur
le souvenir si clair et si fugace
de cette tendresse que nous avons enterrée vivante
dans la douleur de nos âmes mortes ?
Et toi, pâle aimée des jours qui ne sont plus,
chaque fois que dans ma nostalgie je me souviens de toi,
pourquoi m’évoques-tu les mélancolies
de cet alcazar de marbres et d’or,
dans le vieux dédale duquel je me perds
en pleurant sans savoir pourquoi je pleure ?…
*
Les rosiers lunatiques (Rosales lunáticos)
Rosier, quelle angoisse éprouves-tu dans tes racines ?
Pourquoi te dérobes-tu aux baisers de la lune
et pourquoi, en un tremblement de larmes furtives,
t’effeuilles-tu dans le bassin ?
À quoi rêves-tu, pour avoir tant de peine ?
La blancheur de tes roses éphémères
a la pâleur de ces captives
qui meurent d’amour dans les harems.
En expirant, tes pétales de soie
parfument d’infinité le bassin,
le silence et les arbres… Vieille aimée,
entre tes mains blanches et tremblantes,
si comme ces roses je pouvais mourir
en une lente mort parfumée !
*
Zahara
L’aurore baigne d’or les arbres,
et dans les reflets de sa claire lumière
brille la nudité de Zahara
étranglée sur son divan de soie.
Sur ses vêtements reste le parfum
d’huile dont, amante, elle macérerait
les douceurs de ses chairs pour
la douce lutte où l’amour s’enlace.
Les servantes s’arrachent les cheveux
et l’émir à genoux baisote
les lèvres mortes et le cou de marbre…
Seul un nègre sourit en silence,
derrière une tapisserie, et dans ce sourire blanchoie
sa denture de chacal jaloux.
*
Le sortilège de l’Alhambra
(El encanto de la Alhambra, 1919)
.
La clé d’or (La llave de oro)
Te rappelles-tu ta bruyante jeunesse d’étudiant
aux yeux frénétiques, aux cheveux en bataille,
aux dents de loup, à la pipe fumante,
ivre de vin, de baisers et de rêves ?
Il y a vingt ans, elle traversait triomphante
le labyrinthe magique des rues de Grenade…
(Au fond de l’âme fulgurait un diamant,
et dans ses regards flamboyait tout le soleil des tropiques !)
Jeunesse débordante et prodigue qui était
comme une villa fleurie au milieu du printemps,
d’acier dans les tournois et de brocart au bal…
Pour que tu ressuscites son trésor,
j’offre à tes souvenirs cette clé d’or
qui t’ouvrira l’enchantement de mon Alhambra !
*
Le divin trésor (El divino tesoro)
La bohème estudiantine, comme, à Grenade, elle est joyeuse !
Le chapeau de Cordoue, la cape de Séville :
laisser l’âme entière se prendre à une mantille
ainsi qu’une rose fraîchement cueillie,
et sourire de tout, ne soupirer de rien :
extase de guitares, ivresse de montilla,
et se recueillir quand brille sur les tours,
perle de lumière liquide, le matin !
Tout vivre, et le voir avec des yeux de poète :
jouer au Passage sa dernière peseta
et trouver un prétexte pour toutes les distractions…
Et quand la pénurie a vidé notre bourse,
mettre au clou notre cape, et même le manuel de cours,
pour acheter une rose à notre bonne amie !
*
Les études (Los estudios)
Te rappelles-tu tes études ? Passer toute la nuit,
demandant des forces aux cigarettes et au café,
près du papillonnement d’une chandelle de cire,
les coudes appuyés sur le pupitre,
branlant du chef sur un livre jusqu’à ce que le jour
de ses rafales de lumière embue les carreaux
et qu’avec leurs petites cloches les Servantes de Marie
appellent les sœurs à la première messe.
Puis, les soirs à l’Alhambra, au bord
d’un ruisseau que l’herbe parfume de violette,
étudier encore, parmi des fontaines et des fleurs…
Et oublier le cours pour lire Zorrilla,
et abandonner le livre divin du poète
pour écouter dans les peupliers triller les rossignols !
*
Le mihrab de la madraza (El mirhab de la madraza)
I
Ô sept fois sainte Porte du Mihrab, tu es
la porte de diamants qui mène au Paradis !
La main du prophète t’a scellée, car il voulait
que tu fusses la gardienne fidèle de ses voluptés !
« Dieu est grand ! », a-t-on sculpté en caractères coufiques
parmi les ramures et azulejos de la frise ;
et quand on touche de la paume les mosaïques du sol,
« Dieu est grand ! », répètent les choses et les êtres.
Les merveilleuses lampes d’or larmoyantes,
les brûle-parfums mystiques aux fumées odorantes
et la voix du muezzin qui descend de la tour,
tout semble dire à l’âme méditative :
« La dernière page de ta vie est écrite
et nulle lumière ne peut la brûler, nulle éponge l’effacer ! »
II
Tous ont, cachée à l’intérieur de leur conscience,
l’austère et miraculeuse mosquée solitaire
où l’âme en extase purifie son essence,
faite lumière de cierge et encens des prières.
Seigneur, illumine le chemin par ta présence,
et sur les déserts de la vie précaire
répands l’infinie pitié de ta miséricorde
jusqu’à ce qu’éclate en roses la stérile passiflore !
Seigneur, répands parmi les hommes la paix et la concorde ;
pardonne aux faillis, et reçois en ta miséricorde
ceux qui pleurent à cause de leurs efforts inutiles
et voient leur bonheur mort, la route perdue ;
ceux qui en rêvant ont oublié leur rêve
et en vivant ont oublié de vivre !
*
La porte de fer (La puerta de hierro)
I
On t’appelle la Porte du Paradis, parce que tu gardes
l’entrée miraculeuse du plus bel alcazar
qu’aient rêvé les hommes… Allah grava son sceau
sur la dentelle de fer que tissent tes grilles.
Tes arcs se profilent comme deux sentinelles,
et, ton étincellement de bronze dans l’ombre grondant,
tu es un molosse hérissant son collier clouté
pour la défense d’un céleste troupeau de gazelles.
Quand Boabdil en larmes passa sous tes linteaux,
Aïcha lui plongea dans le cœur ces mots cruels,
tandis que ses grands yeux bleus défiaient le soleil :
« Pleure donc, comme une esclave, sur ta morte gloire,
puisque, roi, tu n’a pas su défendre cette porte,
ni mourir sous ses arches comme un homme ! »
II
Pauvre Boabdil, je connais ta douleur et tes larmes !
Moi aussi j’ai perdu mon royaume et ma Grenade !
Ma Grenade de rêves et mon royaume d’enchantement !
De mes royaux trésors je n’ai rien pu garder,
pas même une gemme cachée sous le manteau !
Il aurait mieux valu que je me perce le sein d’une épée
que de perdre ces paradis après lesquels je soupire dans mes chants
et de voir par tant de plèbe mon Alhambra profanée !…
Pauvre Boabdil, je comprends ton agonie pleine d’angoisse !
Ta misère avait un amour pour soutien,
mais cet amour aussi tomba mort à tes pieds !…
Plus que ton sort le mien fut noir et dur,
car tu enterras Morayma dans un jardin de fleurs
mais j’ai enterré ma Morayma dans le désert !
*
Amphore arabe (Jarrόn árabe)
I
Avec quels merveilleux germes de printemps
le potier céleste a-t-il formé ces traits
aux cadences de lys, à la souplesse de palmier,
où, en lutte intense pour s’extraire de leur giron,
on devine les seins, le torse et les hanches,
les pieds mélodieux et les bras en forme de lyre
de je ne sais quelles incréées danses de bayadères
ébauchant leurs lascivetés entre rubans et méandres ?…
Un palais enchanté en toi est contenu,
attendant le miracle qui doit briser ton sein
pour élever ses hautes tours de lumière sur la terre…
Et ces invraisemblables girafes d’émail
sont la princesse blonde et le prince brun
qui célèbrent leurs fiançailles dans les contes de fées.
II
Cœur réfractaire à la prose de la vie,
si assoiffé de rêves ! quelle bouche miraculeuse
te dira la parole qui sera la clé mystérieuse
triomphant des monstres du temps et de l’espace,
et fera surgir d’une amphore la magnificence d’un palais
et du calice d’une rose un cortège de rois ?
qui réveille l’esprit dormant en toute chose
et renferme tout l’or du soleil dans une topaze ?
En passant au fil de sa faux tragique,
comme une amphore d’argile, notre forme charnelle,
la Mort sera-t-elle la fée dont la baguette magique
réalisera le miracle du désenvoûtement
de tous les alcazars et cortèges nuptiaux
qui rêvent ensorcelés dans notre pensée ?
*
La salle de la justice (La sala de la justicia)
I
Merveilles d’émail, prodigieuses broderies ;
une aurore de perles ondule dans les arcades,
tournesols d’écume, nuages irisés…
Ornements propices aux contes de fées !
Les austères monarques aux visages de bronze,
profils aquilins et barbes teintes au troène,
depuis la coupole éthérée nous regardent, appuyés
sur la garde de leurs droites épées.
De tous un profond reproche se dégage,
et en paroles que l’esprit seul peut comprendre
ils nous disent, fronçant leurs noirs sourcils impérieux :
« Ne profanez pas le calme de ces cours désertes
où se réunissent les âmes des morts
pour juger entre elles les âmes des vivants ! »
II
Quand mon âme sommeille sur son banc doré,
la voix de mes ancêtres la réveille :
« Pour ton roi, quels nouveaux royaumes as-tu conquis ?
Pour ton Dieu, quelles antiques et belles cathédrales ?
Quelle princesse enchantée as-tu délivrée du dragon ?
Quels amandiers as-tu plantés dans les friches ?
As-tu donné à boire au lépreux aveugle
et lui as-tu fait don du miel de tes rayons ?
As-tu ajouté une nouvelle étoile d’or
aux onze qui blasonnent ton écu ?
De quelle injustice humaine as-tu séché les larmes ?… »
Et mon âme, honteuse, le visage caché
dans les mains, verse en silence des larmes éternelles,
comprenant l’inutile stérilité de sa vie.
*
Le jardin de Lindaraxa (El jardín de Lindaraxa)
Sous la splendide lumière d’un soir d’octobre,
dans la fontaine de marbre bordée de myrte
les cyprès diluent leur fauve émeraude
et l’arcade du fond sa tristesse jaunie.
Orangers et rosiers… Fané, le jardin repose
dans une verdeur que ronge l’or de l’automne…
Seule, parfois, s’allume la flamme d’une rose
ou brille l’or poussiéreux d’une orange…
Mais dans cet automne il y a tant de printemps
en germe, et tout est si doux et paisible
que plutôt que de le quitter mon cœur voudrait,
en écoutant le soupir mélodieux de la fontaine,
rêvant à une Lindaraxa impossible,
sur ce vieux banc dormir éternellement…
II
Je sais que l’espoir est vivant et qu’à l’intérieur
du cœur sa lampe doucement brille ;
mais déjà je me trouve sans enthousiasme et sans forces
pour arracher de nouveaux trésors à la mine…
Parfois j’entre dans le jardin de mes souvenirs
et mes cheveux blanchissent d’angoisse en voyant tant de ruines…
Orangers et cyprès décatis, avec au milieu
une fontaine qui ne cesse de pleurer !…
Je sais que Lindaraxa pourrait de ses baisers
donner à mon automne une nouvelle fraîcheur de printemps…
Mais elle est si loin, et le chemin est si long !
Et je suis si pauvre, si triste et si fatigué
qu’au lieu de la chercher de nouveau dans la vie, je préfère
rêver pour toujours qu’elle n’a jamais existé !…
*
Cancionero d’Almería
(Cancionero de Almería, textes de 1928)
.
Pour des explications sur le terme « cancionero », voyez l’introduction à notre billet de traductions « Cancionero grenadin » ici.
.
Almería
Ton doux nom, Almería,
sent le nard et le basilic,
a goût de canne à sucre,
de datte et d’orange !
Mais pour moi, plus encore,
tu as le miel, le parfum
et le rythme du premier baiser
sur les lèvres de ma bien-aimée !
*
La ville (La ciudad)
Sur la mer bleue on voit
la blancheur d’Almería…
Éblouies par sa beauté,
nos pupilles ne savent pas
ce qui est le plus beau, de la ville
ou du reflet dans lequel elle se regarde !
*
Boucles d’oreille (Aretes)
Le cerisier de mon verger
n’est pas un cerisier, en réalité ;
même au milieu du printemps
c’est un arbre de Noël
orné de millions
de boucles d’oreille de corail !
*
Les cerises (Las cerezas)
Les cerises, dans le vert
frais et pur des branches,
au soleil de mai resplendissent
comme de minuscules flammes.
Cerisiers de mon jardin !
Vos cerises ornaient
comme des boucles d’oreille de rubis
les oreilles de ma bien-aimée !
*
Balcon d’Espagne (Balcόn de España)
L’Alpujarra est le balcon
où se montre l’Espagne
pour voir, comme en rêve,
les belles côtes africaines
à travers la mer lui envoyer
des sourires d’amoureuses !
*
L’Andarax (El Andarax)
Andarax, fleuve d’argent,
mauresque et clair Andarax
qui reflètes dans ton cristal
ma verte vallée natale,
nul autre fleuve ne possède
ta sonore clarté !
En écoutant ta musique,
les étoiles apprirent à chanter !
*
Ruines (Ruinas)
Barbacanes et hautes tours
à terre ont roulé ;
aujourd’hui le lierre
tisse en silence leur linceul !
Cadavre de l’Alcazaba,
dans les sables du désert
les années comme des chacals
rongent ton squelette !
*
Le moulin du pont (El molino del puente)
Ton vieux pont mauresque,
le courant l’a emporté,
blanc moulin du Pont
qui reposes entre les peupliers
comme un nid de colombes !
Les raisins de tes treilles
ont laissé sur mes lèvres
une saveur de baisers !
*
Soir villageois (Atardecer pueblerino)
Paix chrétienne de mon village !
Doux soir d’automne,
tintinnabulant de carillons,
à l’odeur de semailles et de moût !
La fleuve passe et murmure
son éternel chant évasif
entre les oliviers d’argent
et les peupliers d’or !
*
Ma maison (Mi casa)
La maison de mon enfance était pour les pauvres
une grange à grain et un moulin à huile…
Aucune douleur de ce monde
ne trouva jamais sa porte fermée !
Entre jardins et vergers
elle blanchoyait au loin…
Il y avait des colombes sur les toits
et des fleurs aux fenêtres !
*
Rossignols et colombes (Ruiseñores y palomas)
Un rossignol qui nichait
dans un cyprès de mon jardin,
par les nuits de printemps
m’apprit à composer des vers…
Les colombes qui venaient
roucouler sur mon balcon
m’enseignèrent les premiers
balbutiements de l’amour !
*
Rose (Rosa)
Rose ! L’aube ouvrit ton calice
et la nuit l’effeuilla !…
Ta vie à peine dura
ce que dure la fleur de ton nom !
*
Les vagues (Las olas)
Amertumes et espérances
vont et viennent, vont et viennent
comme les nuages du ciel,
comme les vagues de la mer.
Elles se confondent si bien
qu’à la fin nous donnent
de la joie l’amertume
et du chagrin l’espérance !




