Category: poésie
Galions des Indes : La poésie de Francisco Villaespesa (Traductions)
Francisco Villaespesa (1877-1936) est un des grands noms du modernisme espagnol. Né dans la province d’Almería, c’est aussi un poète de l’Andalousie, dont il a chanté les paysages, les mœurs, l’histoire avec ferveur. En traduisant quelques sonnets de son recueil Galions des Indes (Galeones de Indias), qui réunit des poèmes de 1925 et 1926, ce n’est toutefois pas l’Andalousie dont je me suis imprégné à travers son œuvre, mais l’Amérique latine, car Villaespesa était aussi un voyageur.
Auteur d’une œuvre poétique d’une grande beauté, en même temps qu’abondante, classique en Espagne, Villaespesa reste peu connu de ce côté-ci des Pyrénées, et je croirais même que je suis le premier à le traduire en français. Que l’on n’hésite pas à me contredire si je me trompe ; je serai le premier à me réjouir que cet auteur n’ait pas complètement échappé, dans notre pays, à l’attention qu’il mérite.
Ces poèmes aux thèmes latino-américains complètent mes diverses traductions de poésie américaine de langue espagnole. La forme adoptée par Villaespesa est ici le sonnet classique ; j’ai traduit ces textes en vers libres, tout en conservant l’agencement du sonnet.
*

*
Sur la mer des Caraïbes IV (En el mer caribe IV)
Sous les clairs cieux tropicaux,
comme tu brilles, pleine lune de mars,
sur la mer sonore des Antilles,
changeant son cristal en joailleries !…
Par ta splendeur gemmée tu mortifies
les rayons stellaires !
À ton éclat tout s’illumine en blancheur
et merveille de marbres triomphaux !
Ciel et mer sont deux strates de saphir
débordantes d’étoiles… Je regarde passer lentement
les heures dans leur vol candide…
Et nous naviguons dans un diamant
si grand que dans son expansif arc-en-ciel
il entre toute la mer et tout le ciel !…
*
Sur les Andes II (En los Andes II)
Le ciel pleurait ma douleur… La pluie
tombait sur moi comme un suaire,
enveloppant ma chair et mon esprit
dans la paix de son solitaire oubli…
Elle me transperçait le squelette… Et je la sentais
descendre jusqu’au fond de l’ossuaire,
où mon cœur immobile dormait
son rêve de granit, millénaire !
Le ciel pleure ma douleur… Tout
se dissipe en ombres, se décompose en fange…
Et sur le glacier du promontoire, dressé,
l’âme est si transie qu’elle n’entend pas
gronder sur le cadavre de ma vie
l’immense grizzli de la mort !
*
Haut plateau andin (Altiplanicie andina)
Pas un brin d’herbe, Seigneur ! Pas un oiseau ne chante…
Décombres de cimetière : tel est ce plateau…
Et sur les visages de la roche dure
on devine je ne sais quelle éternelle horreur !
Sur le seuil d’une masure en ruines,
une flamme ondoyante, d’un ton obscur,
nous montre en passant la denture
d’un rire obscène de femme !…
Paysage dantesque, hallucinant,
enlinceulé dans la brume froide !…
Le silence gris pétrifie le paysage,
tandis que l’écho répète, au loin,
comme un cri humain d’agonie,
le gémissement prolongé d’une hyène.
*
Le marécage (La tembladera)
Le marécage… L’infortuné voyageur,
qui, séduit par les merveilles
de ce fascinant jardin flottant,
ose marcher sur son bord !
Des serpents s’enrouleront autour de ses genoux
et dans une lenteur désespérante
le paralyseront, à chaque instant,
jusqu’à l’étouffer dans leurs anneaux tragiques !
Il a coulé… Alors, sous la sphère bleue,
à nouveau indifférent tout se tait…
Plus lumineux qu’avant, darde le soleil ses rayons !…
Ma vie est un marécage !…
Tout ce qui passe s’y noie dans la fange,
lentement, pour connaître la mort !
*
Pleines lunes I (Plenilunios I)
Nuit bleue, nuit bleue comme créée
pour au bord de la mer doucement
dire tout ce que ressent l’âme
à l’oreille d’une amoureuse !…
Mon regard cherche quelque chose dans la nuit
à la lumière transparente de la lune…
La mer sanglote une chanson dolente,
la ritournelle d’une voix aimée !…
J’évoque dans cette lunaire clarté d’été
quelque chose qui aurait pu… et ne fut pas à moi !…
Ma lèvre nomme, sans le vouloir, un nom.
« Et toi, que feras-tu ?… Et toi, que feras-tu ? », demandé-je
à cet amour impossible, l’ombre
qui pour l’éternité marchera à mes côtés !
*
Crépuscule tropical (Crepúsculo tropical)
En cette tropicale mélancolie
où lentement s’évanouit le soir,
les vagues sur le sable de la plage,
en mourant feutrent leur agonie…
Déserte à cause de la somnolence est la route
où le cylindre du silence est rayé
par l’aiguille d’un tourne-disque essayant
de dépecer quelque mélodie !…
Par le cadre d’une vitre,
dans la clarté bleu marine du firmament
que n’embue pas une ombre de nuage,
le charbon d’un palmier stylise,
s’agitant languidement au vent,
l’agonie spasmodique d’une araignée !
*
Motifs colombiens
Sur le Cauca (Motivos colombianos: En el Cauca)
Dans les nuages lointains du ponant,
parmi un triomphal défilé de drapeaux,
couronnée de tours et de palmiers
s’offre aux yeux une Bagdad de rêve ;
tandis que, suavement, en silence,
comme une cendre de printemps fanés,
s’effeuille la verdeur des rives
dans l’or lustral du courant !…
Et sur une branche de bambou décatie,
absorbé dans la vision miroitante,
un perroquet arbore sa pompe,
à la manière d’un vieux calife méditatif
sous le vert oriental de son turban,
tandis qu’ondule au vent son haïk doré !…
*
Le singe gris (Motivos colombianos: El mono gris)
Au milieu de la forêt qui diffuse
de piquantes chaleurs de vanille,
l’or vert d’un étang brille
et dans un rayon de soleil splendit, s’embrase…
Rien ne trouble la paix du lieu :
pas un caïman, pas une aigrette, pas un écureuil !…
Seul, se balançant au-dessus de la rive
suspendu par la queue à une branche,
un singe gris, voluptueusement
gobe la pulpe jaunâtre d’une banane
avec des grimaces de rufian…
Et se voyant lui-même en l’onde,
dans un faciès quasi humain il montre
les dents, comme se mettant à rire !…
*
Nocturne tropical (Motivos colombianos: Nocturno tropical)
Nocturne tropical… Dans les broussailles,
argentant le charbon du paysage,
la lune avec ses blanches toiles d’araignée
brode des arabesques, dessine des dentelles…
La brise musicalise l’âme des joncs ;
et dans le deuil de leurs habits
sculptent les chimériques montagnes
la dantesque épouvante de leurs visages !…
La luciole peint des envolées d’étoiles
dans les frondaisons hallucinantes,
et le silence dilate son cercle
en une vibration de hochet
quand les grillons font retentir leurs millions
de sonnettes de cristal et d’argent !…
*
Saint-Domingue : Le pic-vert (Santo Domingo: El carpintero)
Dans la prière bleue des montagnes
qui s’élèvent en spirales au ciel ;
dans le silence vert des fourrés
que parsèment d’écume les sources ;
sur les luxuriants champs de joncs
qui parfument les brises ainsi que des roseraies,
le crépuscule peint des envolées étranges
d’immenses et gemmés paons royaux.
Un naufrage d’arc-en-ciel roule dans le fleuve ;
les poules grattent la terre fertile
qui prête des tapis d’émeraudes à la masure ;
tandis que sur le tronc d’un cocotier,
en copeaux d’argent, jovial, scie
ses glorieux carillons le pic-vert ou « charpentier ».
*
Lucioles (Luciérnagas)
Il n’existe pas de lampe aussi pudique et belle
que votre petite lanterne miraculeuse…
Un sylphe l’éclaira, pour avec elle
chercher un papillon de nuit…
Comme les larmes fugaces d’une étoile
qui dans l’azur en scintillant s’éteint,
ainsi, la nuit, votre lumière brille-t-elle
sur le calice d’une rose !
Avec quelle pitié fulgure votre enchantement,
volant autour d’une fleur endormie
sur le silence d’une sépulture !…
Ô, douce illusion évanouie,
sillonnant le sein de ma nuit obscure,
ta vie fut un vol de lucioles !
*
Étoiles et lucioles (Luciérnagas y estrellas)
La nuit tropicale, sur la steppe
sans limites se répand silencieusement.
La terre est d’instant en instant plus indistincte,
plus tranquille, plus immobile, plus obscure.
La brise a une odeur de fièvre…
Dans cette nuit noire et suffocante,
où sont tes regard lumineux ?
où la fraîcheur de tes lèvres ?
Et dans le silence immense de la nuit,
pour rendre plus intense ton souvenir,
étoiles et lucioles errantes
éclairent ton nom, dans l’air vivant,
par la fulgurance évanescente
de phosphoriques étincelles de diamant.
*
Colibri (Besaflores)
NdT. Besaflores, un des noms du colibri en espagnol, signifie littéralement « baise-fleurs ».
Quelle fée, dis-moi, a de ses mains miraculeuses
ciselé dans l’or ce prodige,
petit et fragile comme une pensée,
émaillé d’étincelles ?
Elle y attacha des ailes de pierres précieuses
et, lui insufflant la vie par son haleine,
comme un soupir le lança dans le vent
pour être une rose de lumière au milieu des roses !…
L’oiseau-fleur, vivante gemme ailée,
en ton jardin t’a vue de bon matin.
Il quitta la roseraie et se posa tremblant
sur tes lèvres douces qui souriaient…
Alors ta bouche et l’oiseau semblèrent
deux colibris qui se donnaient des baisers !
*
Interrogations (Interrogaciones)
Voyageur, sur ta route
les rêves étaient réalité…
Un par un, tu les vis succomber
parmi les plus prosaïques mesquineries !
Mais quel désir impossible persiste en toi,
qu’aujourd’hui encore, au milieu de tes solitudes,
tu sens des nostalgies de ce qui n’existe pas,
de ce qui jamais ne donnera la nostalgie ?…
Que va-t-il advenir ?… La Réalité ? Le Rêve ?
Un ange, pour évoquer ton passé,
ou, pour te prédire l’avenir, une fée ?…
Ce qui viendra, viendra, triste ou riant…
Bercé d’illusions, tu continueras d’espérer
de ce qui jamais ne vient, la venue !
Poésie futuriste italienne 4
Suite de nos traductions de poésie futuriste italienne. Les poètes suivants, dont l’anthologie que j’ai utilisée (la même que pour les deux précédents billets) présente la poésie de tendance futuriste des années vingt aux années quarante, ont fait leur entrée dans la littérature un peu après ceux que nous avons déjà traduits et sont dans l’ensemble moins connus que la plupart de ceux-là. Parmi les noms connus, Mainardi et D’Albisola le sont davantage pour leur œuvre, respectivement, de peintre et de céramiste que de poètes.
Ces poètes sont :
–Emilio Mario Dolfi : Porte-à-porte (a) et (b) ;
–Giovanni Gerbino : deux poèmes ;
–Enzo Mainardi: Les molécules du son ; La femme magnétique ; Stupéfiants ;
–Oreste Marchesi : mon lit ; tes cheveux verts ;
–Pino Masnata : la métropole verte ; gravier ;
–Bruno Giordano Sanzin : Intermezzo ;
–Tullio D’Albisola : un poème ;
–Geppo Tedeschi : Charpentier ivre ;
–Gaetano Pattarozzi : Vol au-dessus de l’île San Pietro ;
–Piero Bellanova : Vol au-dessus de Venise.
*
Porte-à-porte (a) (Porta a porta [a]) par Emilio Mario Dolfi
Il ne brise plus de cœurs
aux valvules de plastique
le Cupidon des années soixante-dix
programme en cartes perforées
Un échange d’électrocardiogrammes
unit Juliette et Roméo
sépare Abélard et Héloïse.
Quatre capsules d’éphédrine
et l’amour de Tristan et Iseult
se dé-wagnérise.
Un bain moussant
parfume et déterge la luxure
hétérosexuelle
au niveau de l’inconscient.
Casanova
renonce aux conquêtes
pour faire de la publicité pour déodorants.
L’amour à l’état de projet
est un mécanisme structuré
par la division
de la luxure en cycles complets.
*
Porte-à-porte (b) (Porta a porta [b]) par Emilio Mario Dolfi
Secrètement indécis
drogués de nostalgie
psychonautes maladroits
poursuivons la corruption.
La sagesse est un trésor
caché par des gnomes inconnus
dans des méandres
que la meilleure des sondes
ne peut atteindre.
Le module adapté pour plonger
n’a pas été découvert
car il est plus inutile encore que le module lunaire.
Une inconsciente émulation
pousse
à des tentatives de record théologique
des corps que les stades applaudissent
dans leurs exploits dominicaux
plus importants que les rites ecclésiastiques.
La liturgie du chantage
la vocation au naufrage
conduit à une blasphématoire ligne d’arrivée.
*
Par Giovanni Gerbino
Les femmes sont toutes dans la rue
ce soir,
et vont et viennent
infatigablement,
comme les fourmis.
Mais dans la marée haute
de papillons
flottent
les pavots si roses
aux appareils
téléphoniques
dans les yeux.
Et ce sont des sourires !
Ce soir
je veux me réjouir moi aussi :
un sou d’amour,
pharmacien.
*
Par Giovanni Gerbino
Ce soir j’ai envie de me pendre
avec la ceinture du pantalon
à un lampadaire électrique
de place moderne ;
parce qu’elle elle ne me regarde pas
cette demi-colombe
cette demi-hirondelle
aux yeux électriques
ouverts en fente.
Et parce que les gens sont tristes
abandonnés sur les bancs
comme s’ils attendaient
le passage
d’un cortège funèbre.
Même les enfants
ne savent plus crier
pour rompre cette atmosphère
de funérailles !
*
Les molécules du son (Le molecole del suono) par Enzo Mainardi
1°
Quand les clochers se réveillent
et que le bronze en petits copeaux vibrants
s’échappe dans l’air,
métallisant le clair de lune :
sur l’aile flasque des chauves-souris en vol
les copeaux de son
des cloches qui meurent en tremblant
s’argentent de musique lunaire.
2°
Quand les heures sonnent
je détourne les yeux de la terre moribonde
et les tourne là-bas
vers les peupliers scintillants
de miettes de lune :
où les cloches, dissoutes dans l’air,
agonisent en vibrant contre l’argent des peupliers
qui n’est plus miettes de lune
mais miettes de son.
3°
Il neige
et l’heure de bronze tremble dans le silence
sous le ciel de coton tuant la lune :
le cœur frissonne de froid
car dans le sang les molécules de son
trempées dans l’heure de glace
ont déposé vibrant
le tremblement de la neige.
4°
Sur le velouté silence
de la terre blanche de céruse
retentit la sirène, la neige qui papillonne
peint un ciel neuf et blanc :
les flocons fondants dans l’onde sonore
qui tournant et vibrant s’agrandit en tremblant,
font indécis un vol horizontal.
Ce sont des flocons de neige sonore.
Mais ensuite, la sirène mourant,
le cercle des ondes sonores
s’agrandit, s’abaisse, se perd au loin
et les flocons, abandonnés, tombent pesants
tandis que croît le velouté silence
de la terre blanche de céruse.
*
La femme magnétique (La donna magnetica) par Enzo Mainardi
Ma bien-aimée
est de velours brillant.
Pour la peindre je renverse Baudelaire,
je pense à une chatte noire
au pelage électrique
qui glisse sur le toit doré
d’une pagode indienne, pour dominer,
répandant sur des molécules de nuits d’argent
sa luxure tropicale.
Comment la peindre ?
Une serre de lampes électriques
chauffée d’éblouissants parfums ?
L’azur qui libère
noie le chant de la lune !
L’eau, où tombe son regard,
tremble dans une molle symphonie de couleurs.
Autour d’elle tout
est une vertigineuse succession
de sens et de désirs mêlés.
*
Stupéfiants (Stupefacenti) par Enzo Mainardi
Il y a du poison,
c’est ta voix de désir qui le sécrète,
tiède comme un répons graduel
de sens épuisants qui tournent sans cesse
pour se féconder
en restant immaculés.
Les perles tombent dans le verre à boire
avec un tintement d’indéfinissables couleurs
d’iris malades, mourant de langueur,
dans un tableau plastique qui se meut liquéfié
dans le glissement de reflets de lumières
émanant des parfums transparents
voilés de puissants narcotiques.
*
mon lit (il mio letto) par Oreste Marchesi
et je voudrais bien voir si vous arriveriez encore
à troubler mon sommeil
femmes ingrates
je veux être seul
mes douillets matelas
seront les crêtes aiguës
des arbres les plus hauts et les plus gigantesques
avec les branches je me ferai un tapis
avec le ciel une couverture bleue
immense
immense comme l’amour
dont j’ai souhaité vous faire présent
… mais dont vous n’avez pas voulu
dans cette noyade
allez allez à la mer
les poissons ont la peau visqueuse
comme votre amour
*
tes cheveux verts (i tuoi capelli verdi) par Oreste Marchesi
je veux rafraîchir
mes mains brûlantes
merci titanesque demoiselle
mais je plongerai aussi
dans ta chevelure de plumes
tout mon corps
la terre sera ton crâne
et l’herbe fraîche sera
ma boisson consolatrice
parfumée de soleil
*
la métropole verte (la metropoli verde) par Pino Masnata
dans la ville siffle la sirène
tout répond à son propre appel de sirène électrique
le roulement le service une cheminée d’usine haute dans le ciel
jeter bois-espoir et charbon-travail mais tout devient fumée
les stalactites marmoréennes de la cathédrale suintent pleurs et prières dans les abîmes du ciel
maisons bureaux rues chantiers agité insomniaque
travailler huit heures pour ne pas mourir et à la fin du jour pouvoir sans chapeau sans gilet avec sa petite amie sur le porte-bagages de la motocyclette voler une heure d’amour
dans la bouche les brûlures des vins frelatés et le baiser n’a plus de saveur
dans les doigts le crépitement des journaux et les nouvelles ne sont pas intéressantes
dans le nez l’odeur forte de la benzine et toutes les fleurs ont été astiquées par la servante imbécile
dans les oreilles le vacarme de la ville et le ressac s’éboule avec le grondement des trams qui courent l’un après l’autre au loin
l’âne est un très mauvais haut-parleur
dans les yeux la poussière de l’asphalte et la campagne est une immense métropole verte
désormais notre âme est chromée
*
gravier (ghiaia) par Pino Masnata
je suis tu es il est le gravier
quand je reposais au fond du fleuve bleu je regardais les rayons de soleil se nickeler sur l’eau
j’étendais nonchalamment sur mon corps nu un réseau d’argent lumineux et ne servais à rien
à présent la machine m’a pris, chargé sur les chariots, amoncelé au bord des fossés, pelleté sur la route, comprimé
tran tran tran tran
demain des hommes outillés de pompes et de barils me couvriront de noir noir noir jusqu’à ce que je disparaisse pour pouvoir servir
*
Intermezzo par Bruno G. Sanzin
Les antennes positives transmettent :
K-407
– Je crois en l’infini, parce qu’en lui se reflète l’insatiabilité de l’aspiration active.
M-139
– J’aime l’infini, précisément parce que le désir ne peut être comblé par aucune possession.
X-523
– L’infini est l’atmosphère idéaliste du devenir, qui lui inspire sa tension anxieuse et bénéfique vers un crescendo positif sans interruption.
R-112
– L’intelligence est un fragment d’infini qui séduit le déterminé, l’amplifiant au-delà de la limite qui le contient.
A-93
– … susciter la curiosité sur le papier de verre de l’inconnu même, où il faut être prompt à absorber le nouveau à la vitesse de la lampe à magnésium.
Y-602
– … ne pas seulement découvrir mais aussi créer le nouveau, en construisant des pyramides d’idées inversées, pour symboliser : stabilité, avec la base carrée, et tension ascensionnelle, avec le sommet aigu regardant vers le haut.
––––––––
KK-LL
– vitesses pointues d’intelligence
C-815
– trajectoires hiéroglyphiques
MM-402
–allervenir
allervenir
S-188
– indécisionSTOPçasuffit !
C-815
– gouvernail se redresser démarrage se dissiper
––––––––
M-624
– mécanismes mouvementperpétuel chargés volonté volonté volontévolontévolontévolontévolonté
––––––––
AB-1
– K-407 et Y-602 affûtent leurs intelligences avec d’audacieuses évolutions géométriques. K-407 exprime un discours parfait, subtil, tournant sur lui-même de la façon la plus cinglante et sifflant les données exactes de sa vitesse périphérique. Figure immatérielle avide de tourner. Y-602 répond avec un triangle isocèle au sommet très aigu, lequel équilibre son ossature intuitive jusqu’à pointer, décidé, directement au centre du disque pour servir de support. Équilibre. Lentement le disque s’incline, tourne et s’incline, tourne et s’incline. Le sommet du triangle est contraint de glisser vers la périphérie, tandis que le disque tournant se redresse en hurlant toujours plus du fait de la vitesse due au mouvement excentrique. Le pivot effleure la limite périphérique. Moment. Action centrifuge. Fuite-éclair tangentielle du disque, victorieux sur la liaison triangulaire.
F-296
– Bientôt fusent de H-41 des droites piquantes pour affronter le fugace dans les profondeurs démesurées de l’espace.
AB-1
– Voilà M-129 qui manifeste la force explosive d’une sphère parfaite, flottant, pacifique, avec une lente tendance ascensionnelle. V-812 juge orgueil vide cette manifestation démonstrative. Il libère pour cette raison de nombreux points douteux, qui sautent sur la sphère, pesant sur celle-ci jusqu’à la faire retomber, jusqu’à la faire réabsorber par ce qui l’avait exprimée.
F-296
– À présent F-123 et N-231 se défient par questions et réponses. Ils apprêtent simultanément de tortueux problèmes. L’épreuve se décide en accrochant les points d’interrogation les uns aux autres et en tirant. Le premier qui cède a perdu.
––––––––
Ces géométries potentielles abstraites, qui tendent à une vie active, ont finalement attiré l’attention des indolentes stations négatives, lesquelles d’autre part – comme d’habitude embrumées dans les miasmes somnifères qui donnent raison à leur existence passive – ont léché superficiellement, et mal, et n’ont pas atteint en profondeur le sens des manifestations développées ; de sorte qu’il en sort une imitation grotesque qui avilirait tout esprit. Voilà donc :
– Calculons :
5 + 1 = 6
2 x 3 = 6
(surprise) Tiens ! Comme c’est étrange ! Comment se fait-il que le résultat pour les deux soit 6 ????
*
Par Tullio d’Albisola
La graine noire
EN DÉBUT DE SOIRÉE
Je suis un gros camion
– avec une remorque d’illusions –
chargé d’espérances
qui roule à 60
vers un garage fermé.
Phosphorescents d’amour
mes yeux-phares
déchirent
l’obscurité suave de la route.
(Pour parvenir jusqu’à toi,
j’ouvre grand ma réserve
de jeunesse,
Nelly !)
PLUS TARD
Le vent, ce soir,
gonfle les nuages et les salit
(ils ont une couleur
sidérurgique
et des formes grasses,
obscènes,
monstrueuses de baraques de foire).
Je lève la branche d’olivier bénite
que tu m’as donnée
et ils fuient
comme des diables
vers les Giovi1.
Difficilement lisible
comme une radiographie,
à présent
je te vois toi seule
dans le réservoir vide
– profond comme une cathédrale gothique –
de mon âme ;
et tu m’es plus chère
qu’une fresque du Giotto
et tu me sembles plus irréelle et divine
qu’une peinture religieuse de Fillia2,
Nelly !
La pulpe juteuse
SURPRISE
Près de l’arche de la voie ferrée
avec l’arrière-plan Butterfly3
le direct
des 10 et 40
m’a attaqué
bruyamment,
me mitraillant sur la bouche
30 grands baisers
horizontaux en or,
au goût rapide.
Oh… comme ça… demain,
furieusement
comme le direct,
Nelly !
(Je sens cette fuite d’acier
et ta fougue
dans ce dernier café.)
.
1 Les Giovi (verso i Giovi) : Toponyme pouvant renvoyer à divers lieux que ni le poème ni l’anthologie ne permet de déterminer.
2 Fillia : Nom d’artiste de Luigi Colombo, peintre futuriste.
3 Butterfly (il fondale Butterfly) : La caractérisation de cet arrière-plan renvoie sans doute à une forme ou une autre de style ou de technique artistique, mais, quant à savoir de quoi il s’agit au juste, ce n’est malheureusement pas dans mon bagage culturel et ne se laisse pas non plus aisément déterminer par une recherche en ligne. Spontanément, cela évoque en moi l’Art nouveau.
*
Charpentier saoul (Falegname ubriaco) par Geppo Tedeschi
Hier soir
j’ai vu là-bas
sous une arcade bleue
de ciel
le vieux charpentier
qui s’étant enivré
avec le moût
d’un coucher de soleil
d’août
voulait liquéfier
en hâte
sa colle
avec le feu d’un ver luisant
Et puis en repassant
je l’ai vu
en train de clouer distraitement
des bouts de nuit
et de lune couchante
*
Vol au-dessus de l’île San Pietro (Volare sull’isola di San Pietro) par Gaetano Pattarozzi
Ndt. L’île San Pietro est, en Sardaigne, une des deux îles de l’archipel des Sulcis.
Dans la vasque de porcelaine
les petites mains de l’aube
savonnent l’île San Pietro
rincent rochers et crevasses
des ténèbres de la nuit
Les chevaux affamés du trimoteur
rêvent aux verts faisceaux
des algues
fauchés dans les grottes marines
par les coutelas du soleil
Mais les antennes des bateaux
prient les bras en l’air
Ne troublez pas
l’arôme de la mer
avec des pesanteurs d’huile
et l’irisation de l’essence
Dans les hauteurs ondoient
de fabuleuses forêts de diamants
sur les îles de nacre
des nuages
dans les sables desquels
brillent
comme des yeux de chat
les paillettes d’or
du matin
Tandis que depuis les quais de corail
de l’horizon
grossissent des voiles violettes
ruisselant du moût des crépuscules
et que le soleil comme un écu tombe
dans la tirelire des montagnes
*
Vol au-dessus de Venise (Volare su Venezia) par Piero Bellanova
La lagune nous offre
un couchant tremblé
aux ténues opalescences de perle
Un or de mosaïques
coule du soleil
en flot unique
comme une crosse de patriarche
sur cette cathédrale brillante
tapissée d’azur liquide
Parfums de madones
et nuages infinis de voiles
tendres de première communion
Je sens dans la langueur de la lagune
un battement de cils bruns
qui baisent tes yeux
amoureux
Des caresses de gondoles
chargées de rêves
s’enroulent autour de ton cou
avec des médaillons de lune
et des écumes de dentelle
VIENS
Sur l’aile d’argent
je veux t’offrir Venise
de 3.000 mètres de haut
Petite perle
avec de minces veines de turquoise
À présent c’est un joyau
ciselé en filigranes vert pâle
de petites pierres taillées
Mets-le dans tes cheveux noirs
que baise mon regard
et que l’hélice pétrit
avec des vapeurs de soleil
VIENS
Nos cœurs proches
ont de longues ailes
dont l’ombre
donne des frissons
à l’eau caressée
Et moi avec les lèvres
humides de tous tes baisers rêvés
j’effleure le creux de tes mains
qui ont un parfum
d’étoiles et de forêts lunaires
*

