Dreyfus innocent ?

Sans vouloir ressusciter la fameuse affaire Dreyfus qui agita la France au tournant du vingtième siècle, le passage suivant, tiré de l’encyclopédie en ligne Wikipédia, me contraint à ressortir un livre lu il y a vingt ans, car je trouve le ton de cet article un brin léger, tout en étant franchement péremptoire. Le voici :

Comme le faisait remarquer Pierre Vidal-Naquet, le Précis [Précis de l’affaire Dreyfus, par Henri Dutrait-Crozon, pseudonyme de Frédéric Delebcque et Georges Larpent – un livre dont, au moment où j’écris, l’article de Wkpd n’indique nulle part la date de parution, alors qu’il en est le principal sujet ; la date de parution de la première édition est 1909] apparaît aujourd’hui comme un ouvrage précurseur du révisionnisme historique ou négationnisme, selon le terme consacré par l’historien Henry Rousso. La rhétorique négationniste et les stratégies de détournement des faits à des fins idéologiques s’y trouvent déjà à l’œuvre. Comme pour la plupart des membres de la première génération de l’Action française, l’attitude de déni des Dutrait-Crozon est largement issue du ressentiment et du mécontentement suscité par l’échec de plusieurs années de militantisme antidreyfusiste. En tant que militaires, Delebecque et Larpent étaient particulièrement touchés par cette crise et leur ouvrage en porte la trace. L’édition de 1924 poursuit l’histoire de l’affaire jusqu’à y inclure le « combat » de l’Action française pour la « vérité » dont les collaborateurs ne devaient jamais reconnaître l’innocence du capitaine Dreyfus.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Georges Larpent devint partisan d’une collaboration active avec l’occupant nazi, et rejoignit la Ligue française (collaborationniste). Frédéric Delebecque était mort le 9 avril 1940.

Wkpd : article Henri Dutrait-Crozon

Un article encyclopédique est dans une mesure plus ou moins importante contraint de faire court et donc de résumer les sources qu’il invoque, et d’ailleurs, quand on a dit « révisionnisme », « négationnisme » et « collaboration », on a, je pense, parfaitement résumé le propos des détracteurs en question ici. Il s’agit d’une rhétorique où la stigmatisation permet d’éviter d’aborder le fond. La vérité a une fois pour toutes été établie, par une cour de justice, la Cour de cassation de Paris, dont les arrêts sont ainsi revêtus de l’infaillibilité.

Le ressentiment des antidreyfusards est quelque chose de fort compréhensible et DONC tout peut s’expliquer par là. C’est ce « donc », c’est-à-dire la totalité du raisonnement qui est fausse. Les antidreyfusards parlent des faits (ah bon ? – oui, c’est ce que montrera le long texte que je cite) et on répond par des considérations sur le ressentiment bien naturel causé par la contrariété. Les dreyfusards insistent, soulignant tel ou tel point, et comme cela devient tout de même gênant à la fin, on leur envoie du « négationnisme » à la figure, à l’attention de ceux qui voudraient prendre leur parti. Il existe, chacun le sait, un crime de négationnisme en droit français.

D’ailleurs, vu l’importance de l’innocence du capitaine Dreyfus dans l’énoncé du feuilleton républicain à l’attention de nos chères têtes blondes et crépues, à l’école, il faudrait être fou pour lire un texte qui aurait pour titre Dreyfus innocent ?, avec un point d’interrogation. Fou et négationniste.

Lisez ce texte de Charles Maurras et, au cas où l’innocence de Dreyfus est si certaine que cela, je suis sûr que les points matériels, concrets soulevés ont déjà leurs réponses ; vous pourrez ainsi me les faire connaître. Sinon, je ne doute pas que vous pouvez toujours appeler cela du négationnisme, et je suis presque certain d’en être alors quelque peu impressionné.

Mais si vous croyez qu’une cour de justice est infaillible, je ne vois pas quel progrès nous avons fait en gagnant sur des antidreyfusards qui croyaient, eux, paraît-il, à l’infaillibilité du pape. C’est, dans ce cas, M. le juge contre le pape et non la vérité contre l’obscurantisme.

La citation du livre de Maurras reproduit les italiques et les bouts de phrase en majuscules de l’original. J’ai mis en gras trois passages.

Pour résumer ce texte, la cour de cassation de Paris a innocenté Dreyfus sur la base des carnets d’un militaire allemand, Maximilian von Schwartzkoppen – écrit « Schwarzkoppen » par Maurras et sa source le colonel Larpent –, apparemment bourrés de contradictions. Certaines de ces contradictions sont absurdes et, loin d’innocenter Dreyfus, au contraire l’accablent. Enfin, pour innocenter Dreyfus, la Cour de cassation a violé la loi.

Bonne lecture.

P.S. Je précise, puisque Maurras est le fondateur du mouvement politique Action Française, que ses membres actuels sont convaincus de l’innocence de Dreyfus. Vous n’avez qu’à leur poser la question.

*

DERNIÈRES OBSERVATIONS SUR L’AFFAIRE DREYFUS

Au signe de Flore : La fondation de l’Action française 1898-1900, Charles Maurras, Bernard Grasset, 1933, pp. 294-304.

Les prétendues révélations de prétendus « faits nouveaux » qui, sous une forme ou sous une autre, auraient été découverts dans les archives allemandes depuis la guerre, procèdent du même battage et sont issus des mêmes fantasmagories concertées que Wilhelm Liebknecht avait dénoncées en 1899.

Il n’y a pas un mot à retrancher du rapide exposé de l’Affaire Dreyfus que l’on a trouvé dans ce livre. Mais il n’est pas sans intérêt de préciser ici ce que nous avons essayé de faire voir et toucher du doigt dans notre analyse.

Dans leur Précis de l’Affaire Dreyfus, le colonel Larpent et le commandant Delebecque, sous le pseudonyme fameux d’Henri Dutrait-Crozon, ont élevé à la vérité leur monument historique et critique. Grâce à eux, d’après eux, soutenu et conduit aussi par des souvenirs personnels, je me suis surtout appliqué à faire abonder, à faire converger la lumière de mon récit, comme l’attention du lecteur, sur le point qui me semble le seul essentiel. C’est le point qui explique certaines « fautes », démarches inconsidérées, suggestions imprudentes, campagnes de presse un peu nerveuses de notre État-Major au début de l’Affaire. Et c’est aussi ce qui rend compte de la fabrication de la pièce dite le faux Henry. Ce même point capital permet de saisir, dans toute sa gravité et dans toute son étendue, le caractère de l’Affaire Dreyfus : affaire de police militaire internationale.

En dépit de ses notes diplomatiques et de ses démentis de 1894 et de 1899, l’Ambassade allemande était en cause. Elle y était impliquée à fond, dès le principe. Ses attachés militaires n’avaient cessé de se conformer à l’ordre supérieur qu’ils avaient reçu de se livrer à un espionnage intensif. À leur agression morale indéniable, l’État-Major français avait répondu en organisant auprès d’eux, sous le même toit qu’eux, un contre-espionnage plus énergique encore, et dont l’instrument n’était autre que la femme de confiance de la fille de l’ambassadeur, comtesse Marie de Munster, une Alsacienne, Mme Bastian. Le dossier officiel de l’Affaire constate, avoue, consacre ce double fait fondamental que l’on a pu et que l’on a dû voiler, mais que M. Joseph Reinach ni personne n’a pu nier. Je me suis appliqué à replacer ce fait au centre des événements dont il est le pivot.

L’auteur des Carnets dont on invoque effrontément le témoignage, colonel de Schwarzkoppen, attaché militaire à Paris, était un espion allemand que nous espionnions, nous, dans les conditions les plus audacieuses et les plus dangereuses, en raison de l’exterritorialité de l’Ambassade. Il n’est pas difficile de comprendre que, pendant plus de trois ans (1896-1899), nos officiers du Service des Renseignements n’aient cessé d’être tiraillés entre leur crainte légitime de devoir renoncer à tout ce qu’ils puisaient dans les informations extraites des « cornets » d’une personne aussi bien placée que Mme Bastian et la crainte, plus vive, plus juste encore, de voir dénoncer et brûler un agent si précieux ! Leur contre-espionnage permettait de suivre et de pénétrer le jeu ennemi, et cela préservait des centaines de milliers de jeunes vies françaises ; mais la moindre faute commise au cours d’une opération aussi délicate exposait aux éclats de Guillaume II, déjà très chatouilleux sur les questions de prestige et de point d’honneur. Entre des périls si divers, il était difficile de se mouvoir, c’est ce qui devait compliquer si cruellement la défense contre Dreyfus et le dreyfusisme ! Tout au contraire, l’offensive dreyfusienne jouait sur le velours, elle n’avait que le choix entre des chantages très productifs. Notre ancien chef du service des renseignements, colonel Picquart, qui avait tant intrigué et menti, était maître de dénoncer Madame Bastian. Il n’était pas commode de tout dire et d’aller tout droit, comme l’auraient voulu nos légistes scrupuleux.

*

Les preuves de l’espionnage de Schwarzkoppen ont été apportées par le général Mercier au Conseil de guerre de Rennes avec une abondance et une clarté telles que nulle critique, partiale ou non, n’a pu y mordre encore. Il est établi que Schwarzkoppen et son collègue italien travaillaient de concert et dans la plus grande intimité à s’informer de nos organisations militaires. Dès que l’un d’eux avait recueilli un renseignement, il le communiquait à l’autre ; c’était chez eux une habitude constante. « Ci-joint douze plans directeurs de Nice que ce canaille de D… m’a remis pour vous », écrivait Schwarzkoppen à Panizzardi, et celui-ci, de son côté, annonçait par exemple que « la troisième partie du règlement sur les bouches à feu de siège » n’était pas « encore sortie » ; une pièce dont l’authenticité n’a jamais été niée montre l’Italien « partageant le travail » avec l’Allemand ; d’autres, dont seule la date a été contestée, apportent de nouvelles preuves de cette collaboration étroite, de cet échange de documents : « Vous avez aussi à copier les parties que j’aurai copiées moi-même. » Etc., etc.

Tel est l’espion dont les « Carnets » posthumes, publiés dans les conditions les plus suspectes, ont été pris au sérieux et tenus pour capables de réviser une multitude de démonstrations et de preuves plus évidentes les unes que les autres ! Ce menteur effronté aurait pu et dû être arrêté au premier mot. Cependant il suffit de le lire pour se rendre compte qu’il a arrangé ses souvenirs, s’ils sont bien de lui. L’ancien espion prussien ne cesse de mentir. Comme l’a dit le colonel Larpent dans ses recensions rigoureuses, l’incohérence de ces carnets ne cesse d’en détruire les affirmations.

Lorsque Schwarzkoppen relate la visite que lui aurait faite Esterhazy pour offrir ses services, Schwarzkoppen manifeste une vive indignation : « Je lui répondis que ce n’était nullement mon rôle d’aider un officier à s’écarter de la voie du devoir et de l’honneur… J’attirai son attention sur l’immoralité de son projet, et je le congédiai en lui disant que dans ma position, je ne pouvais m’intéresser à des offres pareilles », et encore : « J’essayai de lui faire voir la monstruosité de sa démarche… »

« Pareils sentiments chevaleresques sont évidemment dignes d’admiration, dit le colonel Larpent ; seulement, un peu plus loin, au chapitre intitulé Résultats, et qui est de l’Éditeur, on lit que quand Schwarzkoppen fut nommé attaché militaire à Paris, il « tomba du point de vue état-major dans une période extrêmement critique. On savait à Berlin que des modifications profondes étaient apportées au plan de concentration français… L’intérêt de l’état-major pour tous les renseignements sur l’armée française devait être d’autant plus grand. Dans ces conditions, IL ALLAIT DE SOI que tout officier d’état-major envoyé à Paris devait chercher à transmettre à Berlin toutes les informations qu’il pourrait recueillir sur l’évolution ultérieure des choses. »

« Voilà une remarque qui illustre les scrupules du délicat Schwarzkoppen et rend bien vraisemblable son élan de pudeur en présence des offres que lui aurait faites Esterhazy ! Il « allait de soi » qu’il les accueillît avec empressement. Et il les aurait repoussées ?

« Sans compter qu’une pièce du dossier secret, dont l’authenticité n’a jamais été contestée, établit de la façon la plus nette que, fin 1893, c’est-à-dire antérieurement à la prétendue visite d’Esterhazy, Schwarzkoppen avait déjà à sa solde un officier français ! Sa « position » lui permettait, en décembre 1893, de profiter de la trahison d’un militaire, elle le lui interdisait en juillet 1894 ! Ce Schwarzkoppen était bien compliqué !

« … Schwarzkoppen place au 20 juillet 1894 la prise de contact avec Esterhazy. Il en résulte donc qu’en admettant même que celui-ci ait été un traître, sa trahison est indépendante de la trahison de l’officier, dont Schwarzkoppen s’entretenait avec son chef d’état-major en 1893. Cette pièce du dossier secret avait été mise par Picquart et par Baudoin à la charge d’Esterhazy : elle ne peut y être maintenue. Qui vise-t-elle ? La question reste entière. Schwarzkoppen ne l’a même pas abordée, ses commentateurs non plus. »

Le colonel Larpent examine ce que les Carnets disent du bordereau : on sait que dans le bordereau le traître offre le manuel de tir et annonce qu’il adresse quatre notes sur le canon de 120 court, sur les formations de l’artillerie, sur les troupes de couverture et sur l’expédition de Madagascar :

« Schwarzkoppen raconte qu’Esterhazy lui apporta le 15 août « le plan de mobilisation de l’artillerie » ; le 1er septembre : la liste des troupes de couverture, la description du canon de 120 court, le projet de manuel de tir d’artillerie de campagne, et enfin le 6, par lettre remise de l’ambassade, Esterhazy aurait fait parvenir un rapport sur Madagascar.

« Ainsi Schwarzkoppen aurait reçu en trois envois les documents que le bordereau lui annonçait !

« Quant au bordereau lui-même, Schwarzkoppen affirme ne l’avoir jamais reçu : « la remise des pièces au 5 septembre a dû être précédée du dépôt du bordereau chez le concierge de l’ambassade et ceci précisément entre le 16 août et le 1er septembre. » Voilà ce qui est en effet des plus vraisemblables : l’auteur du borderau, disant : « Je vous adresse quelques renseignements intéressants » qu’il énumère, aurait envoyé cette liste isolément, après remise d’un premier document, de telle sorte que son correspondant, en recevant la liste, aurait été en droit de se demander ce qu’étaient devenus les autres documents annoncés et s’ils n’étaient pas tombés aux mains du contre-espionnage français !

« Il y a mieux. L’auteur du bordereau n’ « adresse » pas le manuel de tir : il le tient simplement à la disposition de son correspondant, soit que celui-ci en veuille une copie in extenso, soit qu’il préfère avoir l’original pour y « prendre » ce qui l’intéresse. » Le traître, en outre, insiste sur ce fait qu’il ne peut avoir le manuel à « sa disposition que très peu de jours » ; il est donc manifeste qu’en ce qui concerne le document « extrêmement difficile à se procurer », il attendra les instructions de son correspondant ; le texte ne laisse aucune incertitude sur ce point ; et cependant le manuel aurait été remis spontanément, sans même que Schwarzkoppen eût été invité à rendre ce document dont l’expéditeur ne disposait que pour quelques jours !…

Toute cette critique serait à citer, mais il faut abréger. Le colonel Larpent dit un peu plus loin :

« Il faut ajouter que le texte du bordereau est en contradiction avec ce que raconte Schwarzkoppen : « Sans nouvelles m’indiquant que vous désirez me voir, je vous adresse, cependant, Monsieur… » écrit l’auteur du bordereau. Cette phrase implique que le traître escomptait une convocation, qui n’est pas venue ; comment ce traître pourrait-il être Esterhazy qui, si l’on devait en croire Schwarzkoppen, non seulement n’attendait pas d’être convoqué pour se rendre à l’ambassade, mais même « venait souvent sans s’annoncer »… ?

« S’il fallait un nouvel exemple de l’invraisemblance des allégations de l’espion prussien, on le trouverait dans ce qu’il raconte au sujet de la publication du fac-similé du bordereau dans le Matin du 10 novembre 1896.

« D’après lui, il éprouva une émotion considérable du fait de cette publication : car il reconnut tout de suite l’écriture d’Esterhazy et comprit « alors seulement » que Dreyfus avait été condamné à la place du véritable traître. « Ma situation, ajoute-t-il, devint extrêmement pénible ; la question se dressait devant moi : si je ne devais pas proclamer la vérité tout entière, afin de dissiper l’horrible erreur et amener ainsi la libération de l’innocent condamné. »

Malheureux Schwarzoppen, étreint par de telles angoisses ! Seulement le chevalier de la vérité ne soulagea sa conscience que dans le sein de son « ami Panizzardi ».

« Douze jours après la publication du Matin, c’est-à-dire lorsqu’il était encore torturé par l’affreuse vérité qui lui était apparue, il adressait à Berlin un rapport sur les derniers incidents de l’Affaire, et dans ce rapport ne faisait même pas allusion à cette reproduction du bordereau parue dans Le Matin ! Il parlait d’un article de l’Eclair, de l’interpellation Castelin, de la brochure de Bernard Lazare, MAIS NE DISAIT PAS UN MOT DU FAC-SIMILE DU BORDEREAU ! Or, il avait prétendûment mis l’état-major de Berlin au courant de ses relations avec Esterhazy : comment expliquer dans ces conditions qu’il n’ait pas fait part de la révélation qu’il venait d’avoir ; qu’il ait écrit que « l’Affaire Dreyfus restait aussi mystérieuse qu’auparavant », alors qu’au contraire elle lui apparaissait lumineusement dans toute son horreur ? Son simple devoir d’informateur n’était-il pas d’aviser ses chefs que le document pour lequel on avait condamné Dreyfus, et dont la publication toute récente avait fait sensation, était de la main d’Esterhazy ? À qui fera-t-on croire que si Schwarzkoppen eût détenu pareil secret, il eût osé le cacher à ses supérieurs, et qu’il l’eût confié à son seul ami Panizzardi ? »

Le colonel Larpent aborde enfin un certain document dans lequel les éditeurs allemands des Carnets de Schwarzkoppen prétendent discerner « la preuve la plus forte de l’innocence de Dreyfus », de son « innocence réelle », ajoutent-ils. Le fait est que cette pièce accable le condamné de Paris et de Rennes. Il suffit de la lire. Voici, dit le colonel Larpent, à quelle occasion « ladite preuve » fut fournie :

« Au mois de janvier 1895, le chef de l’état-major italien avait adressé à l’état-major de Berlin la prière de lui donner connaissance des informations sur la concentration française dont on disposait à Berlin, en alléguant que d’après une communication de l’attaché militaire italien à Paris, le lieutenant-colonel Panizzardi, l’Allemagne aurait depuis des années déjà obtenu des renseignements là-dessus par Dreyfus (souligné), qui les aurait transmis à une personne de l’ambassade d’Allemagne servant d’intermédiaire. Schwarzkoppen devait donc dire à l’état-major s’il avait parlé à Panizzardi des informations de la concentration française que l’on possédait à Berlin. »

Car, malgré la Triplice, Berlin ne se souciait pas de voir filer en Italie tous ses secrets.

« On remarquera, dit le colonel Larpent, la nature des explications demandées : Schwarzkoppen n’est pas invité à faire connaître comment il a pu, contrairement aux déclarations faites récemment par l’Ambassadeur d’Allemagne, parler de relations avec Dreyfus : il doit simplement dire s’il a communiqué les renseignements que Berlin possède sur la concentration française.

« Schwarzkoppen en recevant le poulet de son chef d’état-major fut manifestement des plus embarrassés, ainsi qu’il en résulte de sa réponse. Il affirma, il est vrai, « de la manière la plus énergique », n’avoir jamais dit que l’on avait reçu de Dreyfus des renseignements sur la concentration des troupes françaises, et c’est ce qui permet à Schwertfeger, l’éditeur des Carnets, de dire que, dès le 22 janvier 1895, « Schwarzkoppen avait envoyé à Berlin son témoignage en faveur du capitaine Dreyfus ».

« Restait toutefois l’information donnée par Panizzardi à son chef d’état-major sur les communications faites par Dreyfus. Comment expliquer de façon plausible cette déclaration de l’Italien ? On ne nous donne pas le texte des éclaircissements fournis par Schwarzkoppen, sans doute parce qu’ils étaient trop explicites, mais seulement une analyse qui est ainsi conçue :

« Selon l’avis de Schwarzkoppen, les informations parvenues à Rome pourraient peut-être s’expliquer par le fait que Panizzardi, qu’il décrit comme un officier aussi intelligent et habile qu’appliqué et ambitieux, un peu nerveux et, en certaines situations, agité, A DÛ L’AVOIR MAL COMPRIS… »

« L’explication est en effet assez aléatoire.

« On peut se demander comment Panizzardi, ayant entendu Schwarzkoppen déclarer « de la manière la plus énergique » qu’il ne connaissait pas Dreyfus, a cependant compris que Dreyfus renseignait l’attaché militaire allemand.

« Peut-être ce quiproquo apparaîtra-t-il invraisemblable aux gens non prévenus ? En tout cas, il reste acquis, sans aucune contestation possible, qu’il existe un rapport de Panizzardi à son chef d’état-major (rapport datant de janvier 1895), DANS LEQUEL IL CERTIFIE QUE DREYFUS RENSEIGNAIT QUELQU’UN DE L’AMBASSADE D’ALLEMAGNE « qui servait d’intermédiaire ».

« La dépêche de Panizzardi du 2 novembre 1894 », si soigneusement mutilée et torturée par le Quai d’Orsay et la Cour de cassation, n’en « disait pas autant ! » Mais elle disait, néanmoins, la même chose. Elle déposait de la trahison de Dreyfus.

*

Il est impossible de quitter ce sujet sans remarquer une fois encore combien il est vrai que cette affaire de révision et de protestation entreprise par des légistes au nom de la Loi faussée et violée n’a cessé elle-même d’être contaminée d’illégalités et de passe-droits continuels au profit du plaignant. Le triomphe de celui-ci n’a été obtenu qu’au moyen de la plus éclatante violation et falsification de la Loi que l’histoire universelle ait connues, et le scandale en est d’autant plus vif qu’elle a eu pour auteur les plus hauts interprètes de la Justice en France, cette Cour de cassation, appelée Cour suprême, parce qu’il n’y a point d’autre recours contre ses arrêts que les évidences de la Raison.

Or, rien n’est plus certain, cette évidence a été faite : elle a ruisselé à flots d’une lumière si brutale et si dure que la merveilleuse grossièreté de l’erreur volontaire ne peut pas être contestée de ses auteurs, ni de ses tenants.

D’après la loi, Dreyfus aurait dû comparaître devant un troisième conseil de guerre. Contre la loi, Dreyfus a été mis hors de cause par la Cour suprême, et cela au moyen d’un faux.

La formule donnée par le colonel Larpent du faux de la Cour est la plus nette que je connaisse :

« L’article 445 du Code d’instruction criminelle comprend deux dispositions essentielles :

« Par la première, il n’est loisible à la Cour de cassation, en matière de révision, de statuer au fond que lorsqu’il ne peut être procédé à de nouveaux débats oraux. En l’espèce, Dreyfus étant vivant, il pouvait être procédé à de nouveaux débats oraux. Néanmoins, la Cour de cassation a statué au fond. Elle a donc, une première fois, violé la loi.

« Par sa seconde disposition, l’article 445 spécifie que si l’annulation de l’arrêt à l’égard d’un condamné vivant ne laisse rien subsister qui puisse être qualifié crime ou délit, la cassation sera prononcée sans renvoi. Cela veut dire, de toute évidence, que le renvoi ne sera pas prononcé s’il n’y a plus matière à juger sur quelque crime ou délit que ce soit.

Ainsi, par exemple, si une condamnation a été prononcée pour homicide, et que l’on présente devant la Cour la prétendue victime de cet homicide, il en appert qu’il n’y a pas eu crime, et la cassation est alors prononcée sans renvoi.

Dans l’espèce, que Dreyfus fût innocent ou non, il restait un crime de trahison attesté par le bordereau et dont devait connaître un nouveau conseil de guerre.

« C’est cette opinion qu’avaient défendue, lors de la première révision, le procureur général Manau et le rapporteur Ballot-Beaupré et qui avait prévalu. C’est la même opinion que soutenait, en 1906, le conseiller rapporteur Moras. Il n’a pas été suivi par la Cour.

« Celle-ci s’étant arrogé indûment le droit d’examiner l’affaire au fond a déclaré qu’il ne restait rien À LA CHARGE DE DREYFUS. Et, pour faire croire qu’il y avait lieu à casser le jugement de Rennes sans renvoi, elle a frauduleusement déclaré qu’il y avait DÈS LORS lieu d’appliquer les dispositions de l’article 445 visant la cassation sans renvoi.

« Les magistrats agirent ainsi pour soustraire Alfred Dreyfus à un troisième conseil de guerre, sachant bien que celui-ci eût prononcé une troisième condamnation. »

« Les magistrats, ajoute le colonel Larpent, se sont conduits en véritables faussaires ! Nous le leur avons dit en face. Nous l’avons affiché dans toute la France. Ils n’ont jamais osé nous poursuivre ! »

J’ai procédé, personnellement, à ce défi. Arrêté un jour de décembre 1908 pour avoir crié dans la rue cette accusation « diffamatoire » contre les faussaires de la Cour suprême, je fus traduit en justice. Le tribunal correctionnel présidé par un véritable magistrat, M. Bourrouilhou, reconnut, le 9 mars 1909, que ma diffamation, comme toute diffamation de cet ordre, ressortissait à la Cour d’assises et pria la ministère public de me citer devant la seule juridiction compétente qui était le jury. À la date de mai 1931, il y a vingt-deux années que j’attends une citation qui ne vient pas.

Le faussaire subtil qui avait imaginé le truquage de l’article 445 du Code d’Instruction Criminelle était un membre de la Cour suprême appelé Sarrut. Vivarois de naissance, protestant de confession, la part qu’il avait prise à cette forfaiture ne fut pas laissée sans récompense : il est mort premier président de la Cour de Cassation.

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